CHAPITRE XXXIII
tombât au pouvoir de l’ennemi et qu’il fût à jamais enchaîné. Du reste, par ses tergiversations, il fit tout ce qu’il fallait pour cela. Comme il était facile de le prévoir, Wellington refusa le sauf-conduit. La Commission de gouvernement, ou plutôt Fouché et Davout, craignant que l’Empereur ne se mît à la tète de l’armée, exigea son départ; il partit le 29 juillet.
L’armée était complètement ralliée, forte de quatre-vingt mille hommes, avec tous les moyens de combattre, animée du meilleur esprit, rugissant d’impatience, ne demandant qu’à marcher à l’ennemi. Voilà ce qui ressortait des rapports, des discours, des publications. Les généraux, le commandant en chef Davout, les représentants, la Commission de gouvernement, tous étaient d’accord. Cependant, l’arme au bras, immobile dans ses positions rigoureusement défensives, l’armée restait témoin des mouvements offensifs de l’ennemi. Les généraux qui venaient du camp faire de courtes apparitions aux Chambres dont ils étaient membres, exprimaient leur indignation. Dans les salons de la Chambre des Pairs, Vandamme et Exelmans ne mettaient pas en doute que, si l’on saisissait l’à-propos, on ne battît les Prussiens avant la réunion des Anglais. Fouché et Davout ne voulaient pas qu’on tirât un coup de fusil et se bornaient à négocier, à envoyer des agents, à écrire des lettres, à implorer un armistice. Dix-sept généraux de l’armée répondirent à l’Adresse des Chambres par une lettre, monument glorieux de leur dévouement à la patrie. Davout n’osa pas refuser sa signature. Les Chambres applaudirent la lettre, en décrétèrent l’impression, et on en resta là.
L'attitude de la Chambre des représentants obligeait encore Fouché et Davout à garder avec elle quelque mesure. Un crut avoir meilleur marché de celle des Pairs, on monta un coup pour l’entraîner par surprise à se prononcer pour les Bourbons. Les pairs étaient répandus dans les salons en attendant l’ouverture de la séance; Cambacérès les invita à se réunir en conférence. Le maréchal Soult parla de la position des ennemis, de leur supériorité, de la démoralisation de notre armée, de l'impossibilité de la défendre, à plus forte raison d’attaquer. Il insista surtout sur le danger d’une invasion de vive force dans
Paris depuis que les Prussiens s’étaient emparés du village d’Aubervilliers, d'où ils pouvaient attaquer les lignes. Il ne doutait pas qu'elles ne fussent enfoncées et que l’ennemi n’entrât pêlemêle avec nos troupes dans la ville. Il conclut à ce qu'il fût fait une prompte démarche pour prévenir ce malheur.
Révolté du sang-froid si peu français du maréchal, je fus sur le point d’éclater. C’était affaire de guerre, je laissai le débat aux militaires, ils s’en emparèrent; il fut animé, très vif. Mortier, Grouchy, Ney parlèrent dans le même sens que Soult. Le maréchal Lefebvre, les généraux Gazan, Delaborde, Ferrière le combattirent et soutinrent que l’armée était en état d’agir. Le vieux général Dejean cassa les vitres et, d’un ton animé et sévère, témoigna sa surprise de ce que des hommes qui, par état, devaient montrer du courage et de la résolution, donnaient, au contraire, l’exemple de la faiblesse et de la pusillanimité. A ces mots, les maréchaux se soulevèrent; il n’y avait aucun ordre dans la réunion ; les uns étaient assis, les autres debout, c’était un pêle-mêle. Je vis le moment où des gros mots on allait en venir aux mains. Désespéré de présider à cet orage, Cambacérès faisait de vains efforts pour l’apaiser. Le ministre de Crès éleva la voix pour s’opposer à la continuation de l’assemblée et demander qu’on se rendit dans la salle des séances; on se sépara.
Les clameurs qu’excita contre Davout le passage des Prussiens sur la rive gauche de la Seine sans aucune opposition, le décidèrent à sortir de sa léthargie. Il fit des dispositions d'attaque et mit des troupes en mouvement. Tout se borna au beau fait d’armes du général Exelmans, qui détruisit deux régiments prussiens. Davout arrêta la marche des troupes qui devaient le soutenir. Ce maréchal et Fouché étaient regardés comme en état flagrant de trahison.
Des représentants et des militaires formèrent le complot de se défaire de Fouché, n’importe comment, à tout prix. Ils se flattaient, quand le coup serait fait, d’avoir l’assentiment de la Commission du gouvernement. On donnait le commandement de l’armée à Vandamme. Sans rompre les négociations, on les continuait sur un autre ton. Si l’ennemi ne consentait pas de