‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 284 sur 325 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

suite un armistice, on l’attaquait. Durbach me confia ce complot et me proposa d’en être. Mon premier mot fut : « C’est trop tard ; » je refusai net et je le combattis. En supposant que l’exécution du plan eût échoué, on se fût divisé et déchiré. Je n’y voyais qu’un complot sans gloire, sans utilité, qu’un acte de colère et de vengeance qui ferait encore plus beau jeu à l’ennemi, qui ne l’avait déjà que trop beau. On y renonça. Vandamme. sur lequel on avait compté, saigna du nez et, de belliqueux qu’il était, devint pacifique. On en conclut qu'il s’était arrangé avec Fouché auquel il avait révélé le complot, ou qui avait pu facilement le découvrir. Je fus assez disposé à le croire en voyant Vandamme paraître à la Chambre des Pairs en uni forme de général, soigné, frais, élégant, bas de soie, boucles d’or, chapeau à plumes sous le bras. 11 formait le contraste le plus frappant avec nous tous qui étions très négligés, et surtout avec son camarade Exelmans, qui arrivait du champ de bataille en bottes, en uniforme râpé, couvert de poussière.

Depuis longtemps, je n’avais plus en Fouché ni confiance, ni espoir. Je ne prétendais pas le faire sortir de la voie où il s’était engagé. Je continuais de le voir, attiré vers lui par notre ancienne amitié, et pour être autant que possible au courant de ses manœuvres et n’être pas pris au dépourvu par le dénouement que je voyais imminent. IJn matin, au moment où j'entrais dans son cabinet :

« — Eh bien, messieurs, me dit-il, vous conspirez donc? « Quand vous réussiriez, cela vous mènerait bien loin.

« — A se défaire de toi, et cela ne te serait pas très agréable.

« — Vous n’y gagneriez rien. Au point où en sont les choses, « un homme de plus ou de moins...

« — D’abord, je te prie de ne pas continuer avec moi sur ce « ton-là. S’il y a, ou s’il y a eu complot, je n’en suis pas. « Malgré mes rapports avec toi, si je croyais le sacrifice de ta « tète utile à notre cause, je n hésiterais pas; mais je pense a comme toi, ce serait en pure perte. Il se pourrait que tous « ceux qui t’en veulent ne fussent pas de cet avis; ainsi, prends « garde à toi !

« — Des fous, des bavards, sans la moindre vue politique...

» Je les connais bien... Je n’en ai pas peur... Ils n’oseraient...

« Je m’attends à tout... Je ne reculerai pas... parce que je ne « veux pas que nous allions nous briser contre une montagne,

« je trahis 1 Les Bourbons sont ramenés par cinq cent mille « hommes, toute l'Europe, et c’est, moi qui vais les chercher! Et « toi aussi, tu crois ça?

« — Eh mon Dieu, non! Dans tout ce qui se passe, je fais la « part de la force des choses. J’aime à croire que tu veux « sauver le plus que tu pourras de la Révolution, mais tu « n’en prends pas les moyens. On te regarde comme un Monk « au petit pied et on présume que tu ne négliges pas non plus « tes intérêts personnels. »

On nous interrompit et je le quittai. Nous nous rendîmes chacun de notre côté au palais des Tuileries, où la Commission de gouvernement avait encore convoqué les bureaux des Chambres. J’y trouvai les maréchaux Soult, Masséna, Lefebvre, les généraux Gazan, Mouton-Duvernet, Évain, Ponton. Je jugeai tout de suite qu’il s’agissait d’affaires militaires et qu’on nous appelait, nous autres civils, pour être complices ou témoins de quelque détermination pusillanime et en informer les Chambres. En effet, Carnot, qui était allé avec Grenier examiner les positions de l’armée et celles de l’ennemi, en fit le rapport. Les fortifications étaient suffisantes sur la rive droite de la Seine ; elles étaient à peu près nulles sur la rive gauche où l’ennemi avait porté la majeure partie de ses forces et d’où il dirigerait avec avantage des attaques auxquelles on ne pourrait longtemps résister. Il était maître des hauteurs de Meudon et des environs; en s’y retranchant, il fermerait la retraite à notre armée et la forcerait, ainsi que Paris, à se rendre à discrétion. La conclusion, bien que Carnot n’en prît pas, était fort claire. En voyant faiblir à ce point-là les patriotes les plus purs de la Commission de gouvernement, il était facile de prévoir quelle serait l’opinion des autres et de la presque généralité des membres de cette réunion.

Fouché, qui présidait, après quelques mots sur la gravité de la situation, nous invita à donner notre avis. On répondit qu’auparavant il serait nécessaire de connaître l’état des négo-

Page 1