‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 286 sur 325 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

« mons la foi jurée par l’ennemi, viendra-t-on nous opposer, « comme l’expression d’un vœu national, les trompeuses accla- « mations d’un parti qui serait relevé par la violence, tandis « que l’oppression étrangère imposerait silence à la nation.

« Depuis vingt-cinq ans d’agitations, de gloire et de malheurs, « la nation a constamment exprimé le même vœu. Elle veut un « gouvernement en harmonie avec les nouveaux intérêts que la « Révolution a créés, avec les principes, avec les mœurs de la « génération actuelle. Hors de là, il n’y a pour elle ni repos, ni « prospérité, ni honneur. Il n’y a que déchirement, faiblesse et « révolution nouvelle.

« Nous stipulons ici non seulement pour nous, mais pour « l’Europe. Elle ne peut être tranquille tant que la France ne « sera pas constituée sur des bases solides et durables.

« Nous en avons fait une courte mais cruelle expérience. S’il « était dans les destinées delà France d’en faire une nouvelle, « les Chambres n’auront pas à se reprocher les malheurs qui « fondront sur la patrie.

« Mais si la France repousse un chef qui viendrait opposer • ses droits aux droits delà nation, quelle indignation ne doit- « elle pas manifester, si ce chef, ennemi de la souveraineté du '< peuple, est porté au trône par les armées étrangères à travers « le ravage de notre territoire, la destruction de nos villes, sur « les cadavres des Français et les ruines de notre indépen- « dance I

« C’est alors que disparaissent toutes les divisions, c’est alors « que tout Français qui s’honore de ce nom embrasse la cause « sacrée de la patrie en attendant le jour où elle se relèvera du « joug le plus honteux qui puisse lui être imposé.

« Nous trouvons dans l’histoire, dans la nôtre, des princes « qui ont conquis le trône par leur valeur personnelle et la force « d’une partie de la nation. Ces entreprises n’ont jamais humi- « lié un peuple ; ce sont des discussions de famille où la gloire « du parti vainqueur est un patrimoine commun au parti « vaincu.

« Mais quelles sont les parties intéressées dans ce grand com- « bat dont la France est le théâtre depuis vingt-cinq ans ?

« D’un côté la nation, de l’autre un parti de privilégiés. Si

* nous en imposons à la France, qu’on nous dise pourquoi ce « parti, lorsque dans nos malheurs publics il s’est présenté dans « la lice, a toujours été soumis par la force nationale 1 Qu’on « nous dise pourquoi il n’ajamais triomphé que lorsqu'il a été

* soutenu par l’étranger! Qu’on nous dise s’il s’est relevé en 1814 « par sa propre force ou par celle de cinq cent mille ennemis ! « Qu’on nous dise si, dans ce moment même où il prépare un

* sanglant triomphe, il n’est pas précédé par les armées de « toute l’Europe !

« Si ce parti, qui n’a aucune force qui lui soit propre, régnait

* par la force étrangère, l’étranger resterait donc en France « pour le garder, pour le soutenir. Dès ce moment, il n’y aurait « plus de nation, de patrie ni de liens sociaux; les Français « n’auraient plus de refuge que dans leur conscience, leur « audace et leur désespoir.

« Si nous ne pouvons rien contre les événements que pré- « pare la force, la force non plus ne pourra rien sur nous, et « ni le despotisme, ni les étrangers ne recueilleront aucun fruit « de leur violence. Il ne sera pas perdu, le généreux exemple

* que vous donnez à la France et au monde, et votre courage « sous le canon de l’ennemi sera un monument durable de votre i fidélité au peuple et de votre respect pour ses droits ? »

Mes amis me firent encore de vifs reproches. « A quoi bon, « me dirent-ils, tout ce bruit, ces bravades ? Vous n’empêche- « rezrien. Vous vous perdez sans retour et gratuitement. » Je ne l’ignorais pas. Je leur répétais en vain mes motifs, ils ne pouvaient pas les comprendre et me taxaient de folie. Je dois rendre justice à Fouché ; quoique mes discours à la Chambre ne lui tissent pas plaisir, loin de m’en blâmer, il me félicita de ce que ma position me permettait d’avoir mon franc parler.

Tallien m’écrivait : « Recevez, mon cher Thibaudeau, mon « compliment bien sincère sur votre beau discours à la Cham- « bre des Pairs. Vous avez tenu le langage d’un vrai Français, « d’un excellent patriote. Que de vérités contenues dans peu de « lignes ! Courage, mon cher ami, électrisez les âmes, ranimez « ce feu sacré de l’amour de la patrie éteint dans tant de cœurs.

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