CHAPITRE XXXIII
* communiquez votre chaleur aux tièdes, aux pusillanimes, que « tout marche d’accord, et la patrie est sauvée. Quant à moi,
« cloué depuis quinze jours sur mon lit par un violent accès de « goutte, mon cœur n’en palpite pas moins au récit des belles « actions et au développement de l’énergie de mes vieux com- « pagnons d'armes. Je confonds tous mes sentiments avec les « leurs ; je voudrais partager tous leurs dangers et périr, s’il le « fallait, en défendant la cause sacrée de l’indépendance natio- « nale. Persévérez, mes amis, et vous triompherez. »
La capitulation était signée; la Restauration et l’étranger triomphaient. Si je rapporte la lettre de Tallien, c’est moins pour tirer vanité de son suffrage que pour le justifier de l’accusation de complicité avec les Bourbons et les ennemis de sa patrie.
Personne ne prit le change sur les conséquences de la capitulation. Les ambitieux, les faméliques, les poltrons, les lâches, les prétendus hommes d’Etat ou politiques n’eurent plus qu’une pensée, celle de communiquer avec Blticher, Wellington, Talleyrand, Louis XVIII, de s’arranger et de se faire des positions. Quant à l’armée, aux patriotes, à la nation, à la France, tant pis pour eux, on n’y songeait pas. Tous les regards se portaient sur Fouché; il était la cheville ouvrière, il avait beaucoup à faire et besoin de toute sa dextérité. Quel malheur pour lui si, sur le point d’entrer au port vers lequel, depuis douze jours, il naviguait si péniblement, il avait fait naufrage.
Quoique désormais résigné, j’observais toujours sa manœuvre. Le 4, au matin, j’étais chez lui avec le représentant Huet et le ministre Bignon. Les représentants Durbach, Dupont de l’Eure et Solignac y arrivèrent. Ce fut une seconde représentation, et plus dramatique, de la scène que Durbach et Félix Oesportes avaient faite à Fouché. La protection accordée par lui au parti royaliste, ses conférences avec Vitrolles et autres chefs, ses encouragements aux écrivains qui prêchaient le rappel des Bourbons, ses communications secrètes avec Wellington, Talleyrand, Louis XVIII, ses intrigues pour paralyser l’élan de l’armée, son isolement de la Commission de gouvernement, son usurpation d’un pouvoir qu’il ne pouvait exercer qu’avec ses collègues, le mauvais usage qu’il en faisait en trafi-
quant, des destinées de la France, voilà les accusations que les divers interlocuteurs portèrent successivement contre lui dans les termes les plus amers.
Fouché ne nia pas ses actes et se défendit des intentions qu’on lui supposait. Il n’avait pris, dit-il, la direction des négociations que parce qu'elles exigeaient secret et rapidité ; les hommes qu’il employait et les personnages avec lesquels il était obligé de se mettre en relation avaient confiance en lui et n’en avaient pas en ses collègues. Sa politique n’était pas un mystère, elle était assez à découvert dans les instructions données aux négociateurs officiels et dans ses lettres à Wellington. On avait toujours repoussé les Bourbons, et lorsqu’il avait été bien constaté que la coalition s’obstinait à les rétablir, on avait déclaré qu’ils ne seraient reçus qu’à la condition d’accepter le pacte national. Si l’on n’avait pas livré bataille, ce n’était pas sa faute. Les militaires les plus expérimentés avaient pensé que l’armée n’était pas en force, et la Commission de gouvernement avait estimé comme eux que l’on compromettrait inutilement la sûreté de Paris. Il ne concevait pas comment, après avoir donné tant de gages à la Révolution, on pouvait encore douter qu’il employât tous ses efforts pour en protéger les hommes et les choses...
Le général Solignac, d’un ton très animé, lui reprocha d’avoir envoyé à Louis XVIII le général Lamotte, qui était venu, la veille au soir, aux Tuileries, lui rendre compte de sa mission.
« — Il est vrai, répondit Fouché, pâle et déconcerté, que le « général Lamotte est venu hier soir me faire le rapport d’une « entrevue qu’il prétend avoir eue avec le roi, mais je ne « l’avais pas envoyé, je ne l’avais chargé d’aucune mission. Je « reçois à chaque instant une foule de rapports d’intrigants qui « se mettent d’eux-mêmes en mouvement. Je n’ai ouvert « aucune négociation avec le roi. Je ne puis, je ne veux jamais « avoir affaire aux Bourbons. Je serai toujours fidèle à mon « parti, celui de la Révolution. »
Fouché, reprenant de l’assurance, continua en s’adressant au général Solignac avec une certaine hauteur : « Il vous sied a bien, monsieur Solignac, de suspecter mes intentions ! En 1814,