‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 288 sur 325 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

« vous avez conservé grade, traitement, titre, honneurs, vous « avez été employé par les Bourbons. Moi, vous ne l’ignorez « pas, ils m’ont ôté tout ce qu’ils ont pu. Ils m’ont frappé de « proscription morale, comme Thibaudeau que voilà. Je n’ai « rien eu de commun avec eux. Lorsqu’ils ont vu l’Empereur « s’avancer vers Paris, ils m’ont offert le ministère ; je l’ai « refusé. Quel est, de vous ou de moi, celui qui a le plus de « chances pour être bien avec eux? Encore quelques jours, et « nous verrons lequel sera le mieux traité. »

Solignac, à son tour un peu déconcerté, fit presque des excuses à Fouché.

Durbach ajouta du ton le plus solennel :

« Monsieur le duc, nous nous attendions bien à votre « réponse; car vous avez trop d’expérience pour ne pas savoir « que les traîtres ne sont que de vils instruments que l’on brise « après s’en être servi. Il n’y a pas d’arrangement possible « entre Louis XVIII et l’homme qui a voté la mort de Louis XVI. « 11 y a des patriotes qui vous poursuivraient jusque sur les « marches du trône. »

On se radoucit de part et d’autre. La conversation continua quelques instants ; Fouché administra encore quelques explications calmantes à ses accusateurs. Ils se retirèrent presque convertis sur son compte. Je sortis avec eux, ne voulant pas faire à Fouché un nouveau compliment sur son talent pour jouer la comédie, car je ne doutais pas qu’il ne finît comme le chien de la fable, et que malgré la leçon de Durbach, après avoir marchandé tant bien que mal au sujet des Bourbons, il ne finît par s’arranger avec eux et par mettre ses intérêts privés à couvert.

La capitulation excita l’indignation dans la Chambre des représentants et encore plus dans l’armée. De toutes parts retentit le cri de : Trahison ! contre ceux qui l’avaient consentie, surtout contre Fouché et Davout. Ce n’était plus un complot secret pour se défaire d’eux ; on les menaçait hautement des résolutions les plus violentes, des partis les plus désespérés. Ces démonstrations constataient l'excellent esprit de l’armée et la répugnance qu’on avait pour les Bourbons, ramenés encore par l’étranger. Mais ces colères patriotiques

étaient désormais sans utilité et ne pouvaient produire que de funestes désordres. Des généraux fidèles employèrent leur influence sur les troupes pour les contenir; en évacuant leurs positions, on les dirigea en dehors des murs. Cependant, quelques détachements traversèrent Paris ; les fédérés, qui en étaient sortis, y rentrèrent, débandés, se répandant dans les rues pour regagner leur domicile, déchargeant leurs fusils en l'air et poussant des cris de malédiction contre les lâches et les traîtres. Tout ce tumulte, qui jeta f alarme dans quelques quartiers, s’apaisa sans excès et sans accidents J’étais au ministère de la Police, où j’attendais Fouché qui était aux Tuileries. Au bruit des cris et des coups de fusils, je sortis de l’hôtel avec les commensaux du ministre. C’était une troupe de fédérés qui était sur le quai du Louvre, à la hauteur du pont des Arts. La frayeur s’empara de toute la maison de Fouché; la gouvernante, Mlle Ribou, déplorait le sort de Monseigneur, tremblait pour ses jours, envoyait aux Tuileries pour le prévenir de ne pas se montrer, faisait à la hâte fermer les portes de l’hôtel et suppliait la garde de résister à toute attaque. On en fut quitte pour la peur.

Fouché prit des mesures pour le maintien de la tranquillité publique et pour sa sûreté personnelle. La situation fatale qu’avaient amenée sa politique et les événements, le condamnait à la malheureuse nécessité de trembler devant les derniers éclairs de patriotisme et d’honneur national, de se jeter dans les bras des ennemis, d’invoquer leur appui, de réinstaller le plus tôt possible les Bourbons, de tromper jusqu’au dernier moment en donnant des espérances illusoires et en faisant des promesses mensongères.

Ces tristes conséquences résultaient clairement d’une proclamation de la Commission de gouvernement aux Français, ouvrage de Fouché ou de ses faiseurs. Dans l’expédition envoyée à la Chambre des Pairs se trouvait cette phrase : « Nous devions « défendre les intérêts du peuple également compromis dans « une cause abandonnée par la fortune, la justice et la volonté « nationale. » Cette assertion était le comble de l’imposture et de la lâcheté, une désertion, une condamnation de la Révo-

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