‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 289 sur 325 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

lution ou de l’Empire, un outrage gratuit à la France. Le sang me bouillait dans les veines; je proposai un message à la Commission de gouvernement pour lui demander des explications, ainsi que sur les garanties dont elle flattait encore le pays dans la proclamation. Loin de soupçonner que ma proposition pût être combattue, je ne doutais pas qu’elle ne fût unanimement adoptée. Fabre (de l’Aude) eut le courage d’approuver la phrase et de la justifier. Quant aux garanties, il s’en remettait à la sagesse du prince qui gouvernerait, et il s’opposa au message. Il fut mis aux voix ; elles se trouvèrent partagées. Je me levai de ma place au bureau en faveur du message. « Et moi, dit « Valence, je me lève contre. » Ainsi le partage continuait. « Videz-le donc, » demandai-je à Cambacérès, qui présidait; il ne le voulut pas. Le message ne fut pas adopté.

« — Eh bien, messieurs, dis-je autour de moi, courez bien « vite au-devant des Bourbons ! Je vous fais mes adieux. » Je sortis de la salle pour ne plus y mettre les pieds.

On annonçait que Louis XVIII rentrerait le 7 à Paris. J’étais décidé à ne pas y rester, je pris de suite mon parti, je fis quelques dispositions de départ et j’allai chez Fouché. Il était très préoccupé.

« — Je viens, lui dis-je, te demander des passeports pour « moi et mon fils et te faire mes adieux.

« — Sérieusement?

« — Très sérieusement.

« — Pourquoi tant te presser ?

« — Parce qu’on assure que le roi entre après-demain et « que j’ai hautement déclaré que je ne reconnaîtrais pas le * gouvernement des Bourbons.

« — Il n’y a encore rien de fixé sur le jour de son entrée. Ce « n’est pas une chose toute simple ; il y a bien des points à « régler.

« — Cela ne me regarde pas.

« — J’ai rendez-vous ce soir chez lord Wellington, attends « mon retour, reviens demain matin.

« — A quoi bon? Un peu plus tôt ou plus tard. Je suis « décidé.

« — Fais bien tes réflexions.

» — Elles sont toutes faites.

« — Je suis bien résolu à exiger des garanties pour les péril sonnes et à m’opposer à toute vengeance ou réaction.

« — Je le crois, mais tu n’es pas le plus fort, tu n’en empê- « cheras pas. D’ailleurs, ce ne sont point les menaces des procla- « mations royales qui m’effraient. Ce n’est point pour ma « sûreté personnelle que je pars. Je sais bien que, si on le « veut, on me retrouvera partout. Je n’aurais rien à craindre « en France queje n’y resterais pas. C’était d’abord une répu- « gnance invincible; c'est, après tout ce que j’ai fait et dit, une « affaire d’honneur.

« — Où veux-tu aller?

« — Je ne le sais pas encore.

« — Que feras-tu à l’étranger ?

« — Que ferais-je ici ? Une triste figure.

« — S’en aller ainsi à l’aventure, cela n’est pas raison- « nable.

« — C’est possible; mais à tout prix je veux m’ôter de là. « Tout ce que je vois me dégoûte et m’oppresse. Pour me sou- « lager, il faut absolument que je voyage.

« — Va passer quelques jours à la campagne pour attendre « que tout ceci se débrouille.

« — Je ne le trouve que trop clair... mais toi-même, quand « Louis XVIII sera aux Tuileries, quelle figure comptes-tu faire ? « Ce ne sera plus comme en 1814; et cependant ta position « n’était pas déjà si agréable.

« — Lorsque j’aurai fait tout mon possible pour nous en « assurer une, je verrai si je peux m’en arranger.

« — Ne dis pas : nous. Dans ce moment, tu fais exception. « Tu le sais bien ; je ne te demande pas ton secret, mais tu as » le péché originel et cela ne se pardonne pas. Allons, mes « passeports !

« Il chercha deux feuilles et se disposait à les remplir.

« — Non, lui dis-je, je les veux en blanc; signe seulement. « Adieu, au revoir I Je ne sais quand. »

Nous nous donnâmes la main, nous nous embrassâmes. —

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