CHAPITRE IV
traits les plus saillants ou essentiels au moyen d’une sorte de tachygraphie que je m’e'tais faite. Rentré chez moi, la mémoire toute fraîche, je les mettais au net. Pour les conversations, je n’avais que ma mémoire; elle me suffisait pour les rendre fidèlement. C’est ainsi que pendant plus de trois ans j’ai recueilli les paroles, les allocutions du Premier Consul, que j’ai publiées dans le volume intitulé : Mémoires sur le Consulat , et dont des compilateurs et meme des historiens se sont emparés sans daigner me citer. M. le baron Peletde la Lozère a publié aussi des Opinions de Napoléon sur différents sujets , recueillies par son père et lui (1). Elles sont postérieures à l’époque où finit mon recueil. Le Mémorial de Sainte-Hélène, de Las Cases, rapporte de nombreuses conversations de l’Empereur. On n’élève pas de doutes sur leur authenticité; mais, moi, j’ai pris le Premier Consul sur le fait, tandis que dans la situation où il se trouvait à Sainte-llélène, dans le laisser-aller de ses conversations, l’Empereur peut n’avoir pas été toujours bien exact sur des faits et avoir eu des raisons particulières pour émettre certaines opinions.
La première année du Consulat, Bonaparte commença à envoyer des conseillers d’Etat en mission dans les départements. C’étaient des espèces de Missi dominici ; mais leur mission n’était que d’observation et de censure. Je fus chargé de remplir une de ces missions dans la 6' division militaire, dont le chef-lieu était Besançon. Mon passeport, délivré au nom du Premier Consul par le secrétaire d’Etat, portait : Franc de la taxe d’entretien des routes. Quelques fermiers de barrières murmurèrent; mais dans le département de l’Yonne il y en eut un qui tint bon et me ferma le passage, sur le motif que cette franchise n’était point portée dans les charges de son adjudication faite à une époque où il n’y avait pas de conseillers d’État. 11 était fondé en droit; pour moi, le payement de la taxe m’était fort indifférent, puisque je voyageais aux frais du gouvernement, mais pour son honneur je ne crus pas devoir céder. 11 fallut faire venir le maire du lieu pour juger le procès. Le fermier,
(1) Un volume, Paris, 1833.
MÉMOIRES DE A.-C. THIBAUDEAÜ
cédant à l'autorité, rédigea procès-verbal de contravention et ouvrit sa barrière, disant qu'il en aurait fait autant pour le Premier Consul lui-même. Je cite ce fait pour prouver que le citoyen n’obéissait pas alors aveuglément à tous les actes du pouvoir.
Arrivé à Besançon, j’eus à supporter tous les honneurs préparés pour l’envoyé du gouvernement : salves d’artillerie, visites d’autorités et de fonctionnaires, etc. On m'invita à un exercice au Polygone. Je crus m’apercevoir que, par jalousie du civil, les militaires voulaient m’éprouver. On me donna un beau cheval très fringant. Au premier coup de canon, il recula et voulut s’emporter. Je le ramenai à saposition et je l’y maintins pendant tout l’excrcice, quoique, à chaque coup, il essayât de recommencer. Sans être écuyer, j’étais ferme à cheval. Je me fis une réputation, et les rieurs furent de mon côté.
Après ces corvées, je me mis au travail. Je tins des conseils d’abord avec les agents principaux des contributions directes et indirectes, ensuite avec les préfets et les ingénieurs en chef de la division. Ces conseils furent très longs et durèrent plusieurs jours. Ils avaient un grand intérêt pour moi. C’était une bonne école où, jouant le rôle de maître, je trouvais à m’instruire et à continuer sur une plus grande échelle mon éducation administrative. La visite des établissements civils et militaires était le délassement des travaux du cabinet. Je me rendis ensuite dans les chefs-lieux des autres départements de la division pour voir en détail et sur les lieux ce que je n’avais vu qu’en gros à Besançon d’après les rapports des agents de l’administration. Là, recommencèrent les honneurs, les repas, les bals. J’eus, entre autres, à subir un festin monstrueux qui me fut offert à la Saline d’Arc par le commissaire du gouvernement Babey, ex-constituant et mon collègue à la Convention. Il y avait nombreuse compagnie et un immense étalage de vins d’Arbois et autres vins de la Franche-Comté. Il me fut impossible de tenir plus d’une heure à table. Je me levai en m’excusant de mon mieux et en exigeant que personne ne se dérangeât. On le trouva très mauvais. Cependant le repas continua et dura plusieurs heures.
Mon collègue Duchâtel remplissait la même mission que mo