CHAPITRE IV
dans la 7° division, chef-lieu Grenoble. Avant de quitter Paris, nous étions convenus de nous retrouver à Genève. Il m’y donna rendez-vous. Des cinq départements composant sa division, il en laissa deux de côté, la Drôme et les Hautes-Alpes. « J’en « aurai bien assez vu, m'écrivait-il, pour mes forces. Les mon- « tagnes sont très curieuses, mais je les aime mieux en perspec- « tive que sous mes pieds. Ma santé, d’ailleurs, n’est pas celle « d’un montagnard; il faut être robuste pour grimper et des- « cendre les taupinières dont ces pays-ci sont couverts, sans pardi 1er de leurs petites calottes de neige. »
Le 3 prairial (23 juin 1801), nous nous trouvâmes à Genève, nous y reçûmes le meilleur accueil du préfet, M. d’Eymar, exconstituant, qui était de mœurs douces et d’un esprit aimable, ami des lettres et des arts. Sa jeune femme ne contribua pas peu à nous rendre agréable notre court séjour à Genève.
Nous fîmes une tournée sur les bords du lac en commençant par le Chablais. Nous poussâmes jusqu’au rocher de la Meillerie. On lit dans la Biographie des contemporains, à l’article de Duchâtel, que ce fut sur le rapport de sa mission que s’ouvrit la route du Simplon au pied de ce rocher. Nous ne restâmes pas deux heures dans cette localité; nous ne pûmes y jeter qu’un coup d’œil superficiel. On sait que les études de la route avaient été faites par le général du génie Lévy et que le projet avait été arrêté sur son travail. Nous nous embarquâmes pour Vevey et nous revînmes à Genève par Lausanne.
L’arrivée de deux conseillers d'Etat en mission avait fait sensation à Genève et dans les environs. A la hauteur du château de Coppet, nos voitures furent arrêtées. Une personne s’approcha de la mienne et nous invita de la part de M. Necker à venir chez lui prendre quelques rafraîchissements. Mme de Staël était chez son père. Mon premier mouvement fut d'accepter. Je conférai un moment avec Duchâtel. Il ne fut pas curieux de voir ces personnages qu'il ne connaissait pas; il était tard, il se dit fatigué. Nous fîmes remercier M. Necker et nous continuâmes notre route. J’en eus du regret. Quelle que fût mon opinion sur l'exministre, j’avais une haute estime pour le caractère moral de cet homme célèbre. Tombé du faîte du pouvoir et de la popula-
rité dans la retraite et l’oubli, c’était un spectacle curieux et instructif, .le me rappelais la visite que je lui avais faite, en accompagnant mon père, au mois d’avril 1789, à Versailles, et ses paroles d’encouragement pour la jeunesse à laquelle l’ère nouvelle ouvrait une vaste carrière. Hue d’événements depuis! Peu curieux de voir M. Necker, Ducliàtel l’était encore moins de voir Mme de Staël, signalée pour faire avec ses amis une vive opposition. Cette circonstance ne m’aurait pas arrêté, et je n’aurais pas été fâché, sinon de renouer mes anciennes relations, du moins de n’être plus brouillé avec une femme aussi distinguée par son esprit et son talent.
Depuis un an que le gouvernement consulaire était établi, une amélioration sensible s’était faite dans toutes les branches de l’administration. Pour si peu de temps, c’était beaucoup; mais il y avait encore bien des choses à faire. Les fonctionnaires publics avaient du zèle et de l’émulation. Quelques-uns d’entre eux manquaient de capacité; c’était le petit nombre. Je trouvai à Besançon un préfet, Marson, qui travaillait dans une grande salle entouré de ses employés, comme un mattre au milieu de tous ses ouvriers. Avec de bonnes intentions, il était tombé dans le ridicule; il se noyait dans les détails et laissait péricliter les choses importantes; il fut remplacé par Jean Debry (1), qui n’avait pas besoin d’un prédécesseur semblable pour être apprécié. La comptabilité du payeur général de la division n’était point en règle; sur mon rapport, on la fit examiner à fond par un inspecteur du Trésor qui trouva le comptable en faute. Il fut destitué et poursuivi. Ce furent les deux seuls actes de sévérité auxquels ma mission donna lieu. 11 y avait bien dans les premières places quelques hommes faibles; mais ils rachetaient cet inconvénient par de bonnes qualités. Ils pouvaient se former par l’expéi'ience, et là où il n’y avait pas péril pour la chose publique, je pensais qu’il fallait respecter la possession, ne pas froisser les intérêts privés et avoir de l’indulgence.
(1) Membre de l’Assemblée législative, de la Convention et des Cinq- Cents, plénipotentiaire à Rastadt en 1797, il échappa au massacre dont ses collègues Bonnier et Roberjot lurent victimes. Il approuva le 18 Brumaire, fit partie du Tribunat et fut préfet du Doubs et du Bas-Rhin en 1816, il ne rentra en France qu’en 1830.