‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 4 sur 325 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Bonaparte revient d’Egypte. — Allégresse publique. — 18 Brumaire. — Entretiens avec Bonaparte. — Je suis nommé à la préfecture de la Gironde.

Sorti du Conseil des Cinq-Cents depuis près de trois ans, je me consacrais entièrement à ma profession d’avocat et je m’occupais fort peu de politique.

Le 21 vendémiaire an VIII, j’étais au Théâtre de la République (Théâtre-Français). On y. annonça le débarquement de Bonaparte à Fréjus. Cette nouvelle fut accueillie par les cris de : Vive Bonaparte I par des applaudissements tumultueux et plusieurs fois répétés. Ce fut dans toute la salle comme une commotion électrique. Personne ne fit plus attention au spectacle. On circulait de loge en loge, on sortait, on rentrait, on courait, on ne pouvait plus rester en place. Etait-il rappelé? Venait-il de luimôme? Apportait-il la victoire et la paix, ou des revers et la guerre? On l’ignorait; on s’interrogeait; on se perdait en conjectures ; mais sur tous les visages, dans toutes les conversations se peignaient des espérances de salut et des pressentiments de bonheur. Voilà ce que je vis et ce que j’éprouvai moi-même.

Le lendemain, le Directoire annonça au Conseil des Cinq- Cents, en même temps que les succès de l’armée gallo batave, l’arrivée de Bonaparte. La salle retentit d’acclamations et de

cris de joie, et des orateurs célébrèrent à l’envi le retour du Héros de V Italie.

Le 24, il était à Paris, dans sa maison de la rue de la Victoire. 11 se rendit au Directoire, qui lui lit le meilleur accueil. Alors lurent réduites au silence ou étouffées quelques voix qui l’accusaient d'avoir abandonné l’armée d’Orient et violé les lois sanitaires. On crut que Bonaparte était accouru au secours de la République, d’après l’ordre ou l’invitation du Directoire. Chaque directeur lui donna un dîner; les ministres voulurent lui donner des fêtes, il les refusa.

Comme en l’an VI, à son retour de Rastadt, il vivait retiré, dédaignant les prévenances, les honneurs, les hommages. Plus il y paraissait insensible, plus l’attention publique se portait sur lui, plus on épiait ses démarches, ses discours, plus on cherchait à le deviner. Le souvenir encore récent de ses premières victoires et de la paix qui les avait suivies, ses triomphes non moins éclatants en Égypte, ses discours mystérieux et prophétiques, les dangers qu’il avait bravés, son retour miraculeux, la constance de sa fortune, et cette auréole de gloire à laquelle sa jeunesse donnait encore plus d’éclat, tout conspirait en faveur d’un héros qui semblait protégé par une puissance invisible et tenir du prodige. Tout s’éclipsait devant lui. Le Directoire usé, discrédité dans l’opinion, le général Moreau qui se trouvait à Paris, tous les partis venaient à lui ; il n’avait que l’embarras du choix et se décida pour celui qui voulait, sur les ruines de la Constitution de l’an III, élever un gouvernement plus concentré et moins populaire. Sieyès était le chef et l’àme de ce parti.

Ce directeur était le seul de ses collègues qui, à l’arrivée de Bonaparte, lui avait non seulement montré peu d’empressement, mais témoigné au contraire de la froideur. De son côté, le général ne l’avait pas recherché. Cet éloignement était-il affecté ou sérieux? 11 ne pouvait pas durer, et ces deux hommes célèbres se rapprochèrent. Rs n’eurent pas de peine à s’entendre, ils furent d’accord dès qu’ils se furent parlé. Alors se forma la conspiration qui avait pour objet de changer le gouvernement. Sieyès vit luire enfin l’aurore de ce jour si longtemps attendu

Page 1