CHAPITRE PREMIER
où il pourrait produire et mettre en activité sa constitution, l’objet de ses constantes méditations, son espoir, celui de son parti; mais elle ne se trouva pas écrite. « Rédigez-la, lui dit « Bonaparte, et je me charge de la faire exécuter. » Il ne se présentait donc que comme le bras qui allait soutenir l'œuvre du législateur, et des hommes de bonne foi crurent que ce rôle satisfaisait son ambition ou qu’il se contenterait d’une portion du pouvoir. Ils auraient désiré que la constitution de Sieyès eût été rédigée, afin d’éviter un régime provisoire ; mais le temps pressait, la conspiration commençait à s’éventer ; les conjurés résolurent d'agir et adoptèrent, sous forme de loi, un projet de dictature transitoire qui leur laissait toute latitude pour discuter une nouvelle constitution.
Depuis vingt jours, Bonaparte était à Paris ; le Directoire lui avait donné un diner d’apparat; le Corps législatif n’avait encore rien fait pour le général. Les conjurés qui en étaient membres jugèrent qu'il était politique d’engager les législateurs envers lui par une démarche publique. Les deux Conseils lui offrirent donc, le 15 brumaire, un repas dans l'église de Saint- Sulpice. 11 y avait sept cents couverts. Les généraux Jourdan et Augereau, représentants, n’y parurent pas, ainsi que quelques autres appartenant à la faction du Manège, et prirent ainsi une attitude d’opposition ouverte. Une gravité officielle régna dans cette réunion ; le repas ne dura qu'une heure. Bonaparte s’y montra préoccupé, se leva le premier, fît le tour des tables, adressa des mots flatteurs à quelques représentants, et se retira emmenant avec lui Moreau, qui fléchissait de lui-même devant une renommée plus jeune que la sienne.
Retiré des affaires depuis l’an VI, je ne prenais aucune part active aux préparatifs d’un événement qui allait changer les destinées de la France ; mais, par les relations que j’avais conservées, je savais que l’on travaillait à renverser le Directoire et que l’on préparait un grand changement. J’y applaudissais d’avance, dans l’espoir qu’il sauverait la République, qui me paraissait alors sur le penchant de sa ruine.
Le 17 brumaire, j’avais à diner, à mon modeste couvert d’avocat, quelques amis ; l’ontécoulant; Maret, lié avec Talley-
rand, un des principaux acteurs du complot; Defermon, commissaire de la Trésorerie, qui, dit-on, avait fourni quelques fonds; Bigot de Préameneu, avocat, et Beylz, député belge au Conseil des Cinq-Cents, qui ne soupçonnaient rien, ni l'un ni l'autre, de ce qui se tramait. Cambacérès, avec qui j’avais conservé des rapports d'amitié, quoiqu'il eût passé de son cabinet au ministère de la Justice, devait être un de mes convives ; mais il s’était excusé sur ce que, ce jour-là, il donnait lui-même à diner au général Bonaparte. Au dessert, Maret porta un toast au prochain retour clés idées libérales. Beytz et Bigot de Préameneu furent les seuls qui ne comprirent pas dans le moment le sens de ces paroles, sur lesquelles on ne leur donna aucune explication.
Le 18 brumaire, à sept heures du matin, le Conseil des Anciens se réunit en séance extraordinaire, et rendit un décret qui transférait le Corps législatif dans la commune de Saint- Cloud, chargea le général Bonaparte de son exécution et mit la force publique sous ses ordres. Il vint à la barre du Conseil et prêta serment. On connaît les discours qui furent prononcés dans cette séance. J’y assistais; il n’y avait dans les tribunes qu’une poignée de spectateurs. Quelques groupes peu nombreux s’étaient formés dans le jardin des Tuileries.
Ce premier acte du drame se passa sans sifflets ni applaudissements, le plus simplement du monde. A deux pas du Palais, personne ne s’en doutait. On en parla le soir dans les coteries et dans les salons; le public ne parut pas s’en inquiéter. Les conjurés et les opposants employèrent une partie de la nuit à faire, pour le lendemain, leur plan de campagne. A la commission des inspecteurs du Conseil des Anciens, on délibéra de consigner chez eux les représentants dont on craignait l’opposition, environ quinze ou vingt, pour éviter l’emploi de la force militaire. Cependant ils ne furent point consignés; on le jugea inutile.
La conduite de Bonaparte, ses discours dans cette journée avaient en grande partie déjoué les calculs et dissipé les illusions de certains personnages qui s’étaient flattés, ou de partager avec lui le pouvoir, ou de faire prévaloir leurs idées. Ce n’était plus un général prêtant son épée à l'exécution des