CHAPITRE V
« n’est plus besoin de corps intermédiaires. Le gouvernement « et le peuple agissent réciproquement l'un sur l'autre par la « représentation. C’est là ce qui distingue essentiellement le « système représentatif du système féodal. Pour que l’opinion « publique, qui doit jouer un si grand rôle dans un gouverne- » ment représentatif, soit connue de tous les pouvoirs, il est « indispensable que le peuple puisse communiquer avec eux. Il « ne le peut que par la liberté de la presse. C’est le remède « nécessaire des erreurs et des abus. Sans cela, toute l’organi- « sation sociale n'est qu’un vain fantôme et un corps sans vie.
« Les gouvernants et les représentants sont, comme hommes, « sujets à toutes les faiblesses humaines; il faut donc qu’ils « s’attendent à être relevés, contrariés, critiqués. C’est dans « l’essence du système représentatif dont vous avez vous- « même proclamé Vère nouvelle. 11 faut que chez une nation « libre l'opinion puisse citer à son tribunal le premier magis- « trat comme le dernier citoyen. Pour une grande âme, la « compensation de ces contrariétés se trouve dans le dévelop- « pement de tous les genres de prospérité et de puissance qu’en- « fante la liberté.
« Je vous ai entendu dire qu'on ne pouvait pas gouverner « sans arbitraire, et que si l’on renvoyait des Chouans aux tri- « bunaux. ils seraient acquittés. Ce serait un bien moindre mal « que leur détention illégale. Lorsqu’il survient de ces circons- « tances, toujours plus rares qu’on ne croit pas, où les lois « ordinaires sont insuffisantes pour sauver l'État, c'est sans « doute un grand malheur; mais encore, dans ce cas-là, c’est à a la loi et non à l’arbitraire qu’il appartient d’y pourvoir.
« Enfin, la plupart des embarras qu’éprouvent les gouver- » nants viennent de ce qu’ils se font un intérêt à part des gou- « vernés. Alors naît un état de guerre sourde ; pour se défendre, « le pouvoir s’arme aux dépens des libertés publiques. C’est « l’antipode du système représentatif et une déviation funeste i du but que se propose la société.
« Je passe au gouvernement. Le mot stabilité est maintenant « à l’ordre du jour; je suis étonné qu’on n’y mettre pas celui « d 'éternité. On ne voulait proroger le Consulat que pour
MÉMOIRES DE A.-C. T H l B A U b E A U
« dix ans, on vous l’a donné à vie. 11 y a deux jours que cela « s'est fait et déjà l'on parle de le rendre héréditaire dans votre « famille, ou au moins de vous donner le droit de désigner « votre successeur. Si la France doit avoir un roi, je vous « donne ma voix; je ne connais personne plus digne que vous « du trône. Vous n’avez qu'à dire un mot, et la nation, éblouie « de votre gloire, vous y place. Mais ce n’est rien de tuer tout « d'un coup la République, on tue en même temps la Révolu- « tion. Toutes les institutions féodales viendront environner « votre trône. Probablement, vous ne le voudrez pas; elles y « viendront malgré vous et vous finirez par vous y soumettre.
« Ce seront les anciens privilégiés qui accourront, les hommes « de la Révolution, moi peut-être, qui, ne pouvant plus s’oppo- « ser à la contre-révolution, viendront vous aider à la faire,
« n’espérant plus trouver qu’en vous une garantie. Quand cela « sera consommé, nous serons effrayés de notre fausse situa- « tion ; peut-être ne serez-vous pas sans inquiétude sur la « vôtre; mais on ne pourra plus rétrograder, on n’en aura plus « ni la volonté ni la force. L’ancienne aristocratie seule se trou- « vera à sa véritable place. Alors, si vous veniez à nous man- « quer, qui viendrait occuper le trône ? Votre successeur « désigné? Vous savez ce qu’on fît du testament de Louis XIV. « Votre héritier? S’il n’a pas votre génie, quel titre opposera-t-il, « devant une nation déchue de son énergie et de sa souveraineté, « aux titres de l’ancienne dynastie soutenue par toutes celles « de l’Europe? Quels poids auront alors les hommes qui, après « avoir renversé la monarchie, auront relevé le trône? Où « seront les pères de la Révolution, les fondateurs de la Répu- « blique, les héros qui ont combattu pour elle?
« Mais il faut trancher le mot : Depuis le 18 Brumaire, les « choses en sont venues au point qu’il n’y a plus de constitution « libre possible si vous ne le voulez pas fortement. Oui, si vous * ne le voulez pas, la division des pouvoirs est une chimère; il « faut donc que vous ayez la ferme volonté de respecter et de « faire respecter les grands corps de l’État, de borner vous- « même votre puissance, de ne pas en franchir les limites, de « ne pas tout attirer à vous, responsabilité, gloire, autorité,