CHAPITRE V
« considération. Sans cela, les grands pouvoirs publics seront « de plus en plus avilis, et tout sera étouffé par le vôtre; il « sera grand, fort, terrible, mais il demeurera seul, et si vous « disparaissiez, que resterait-il ? Rien. Rien de la Révolution, « de la liberté, de la gloire nationale, de la vôtre, que d’amers « souvenirs et des déchirements.
« Il resterait les ennemis de la Révolution exerçant leurs « vengeances; les puissances de l’Europe toujours hostiles et « humiliées de leurs défaites; l’ancienne dynastie aspirant « toujours au trône. Qu’aurait à opposer la France à tous ces a éléments déchaînés contre elle? Une nation insouciante, fati- « guée, façonnée à l’esclavage et résignée à tout souffrir, des « corps sans considération, des institutions sans force, et, « dans l’avenir, de nouvelles catastrophes et une révolution « peut-être plus sanglante que celle à laquelle nous avons « survécu .
« Avant de donner ou en donnant tant de stabilité au gou- « nement, donnez-en à la Révolution, au système représentatif, a Trempez le caractère national par des institutions libres, « élevez entre la Révolution et la féodalité une muraille de la « Chine! Nous avons la paix, mais longtemps encore nous a aurons des ennemis. Conservez-nous ce qui peut seul nous a mettre en état de leur résister et de les vaincre, l’attitude, la a vigueur et les ressources inépuisables d’un peuple libre!
a Vous êtes Consul à vie; n'est-ce pas assez de stabilité, je a ne dis pas pour vous, mais pour le gouvernement? Si vous a vivez âge d’homme, le temps ne manquera pas aux amélio- « rations ; si une mort prématurée vous enlève à la France, « votre gloire, que vous lui aurez léguée pure, rendra la patrie a inébranlable. La Révolution nous a replacé au premier rang a parmi les nations, le 18 Rrumaire peut nous y maintenir, a L’administration intérieure a fait de rapides progrès, l’ordre a s’est rétabli de toutes parts, vous avez conquis la paix généa raie, vous avez fait des prodiges. N’est-ce donc pas assez pour a le peu de temps qui s’est écoulé? Veut-on marcher plus a vite (jue le temps? Pourquoi s’élancer si imprudemment a dans l’avenir? Enfin, si l’on se décide à donner au gouverne-
i ment ce qu'on appelle de la stabilité, que l'on donne du moins 4 en même temps une garantie à la nation, c’est-à-dire une « véritable représentation, comme une compensation néces- « saire. Dans cette courte notice, je me suis trop abandonné « peut-être aux sollicitudes patriotiques dont je suis obsédé, je « n’ai pas raisonné avec tout le sang-froid que comporte la 4 matière, ni avec la modération dont on ne doit jamais s’écar- « ter en vous parlant ; mais je n’ai point l’art de dissimuler ma « pensée et j’espère que vous pardonnerez la vivacité de « quelques expressions en faveur du sentiment que m’inspirent 4 et le Premier Consul et la patrie. »
Le Premier Consul ayant obtenu le Consulat à vie, le sénatusconsulte du 16 thermidor fit à la constitution de l’an VIII les changements qu’il jugeait convenables à sa nouvelle dignité. C’était le contre-pied de ce que je lui avais proposé dans ma note. Lorsque, pour la forme, il apporta le projet de sénatus-consulte au Conseil d'État, je gardai le silence et je me soumis à ce que je ne pouvais empêcher.
Quelques jours après, j’allai chez le Premier Consul pour affaire. Je n’avais nulle envie de parler d’une chose accomplie. Il jugea à propos d’y revenir, de m’expliquer ses motifs, de se justifier pour ainsi dire, comme pour me convertir (1). Je ne sais quelle opinion il aurait eue de moi si j’avais faibli; mais je ne lui dissimulai pas mes regrets et mes inquiétudes pour l’avenir. Il m’écouta avec indulgence, essaya de me rassurer et termina la conversation en me disant qu’il aimait toujours à entendre l’opinion d’un honnête homme. Il m’était agréable de le croire; je ne tardai pas à revenir de mon illusion.
Un projet de règlement pour l’exécution du Sénatus-consulte du 16 thermidor portait, article dernier : « Le collège électoral « du département de la Seine ne s’assemblera jamais dans l’in- 4 térieur de la ville de Paris. »
Le Premier Consul dit : « Cette rédaction est odieuse; dites : 4 s’assemblera à Saint-Denis. »
— Lacuée : 4 II faut laisser le gouvernement maître. »
(I) Voir Mémoires sur le Consulat, p. 314.