‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 44 sur 325 · CHAI* IT RE VI · texte numérisé non relu

CHAI* IT RE VI

« commerce, le gouvernement n’y pourvoierait-il pas ? La « Banque n’a pas intérêt à ruiner le commerce. Quand la Caisse « du Commerce a été volée, la Banque est venue à son secours « dans son propre intérêt. Les actions de cette caisse seront « reçues à la Banque. Les régents feront le classement des mar- « chands. »

On sait combien l’écriture du Premier Consul était mal formée, incomplète, difficile à déchiffrer et souvent impossible à lire, surtout pour ceux qui n'en avaient pas vu ou qui n’en avaient pas la clé et l'habitude. Il le savait bien; cependant il n’aimait pas qu’on vînt lui demander à la déchiffrer lui-même, Un jour, il envoya à la section de législation un projet de loi écrit de sa main. Tous les membres de la section firent de vains efforts pour le lire. Berlier fut chargé d’aller naïvement lui en faire l’aveu. En reprenant son écrit et en le déchirant après y avoir jeté un coup d’œil, le Premier Consul lui dit : « Croyez- « vous que je sache me lire moi-même? J’aurai plus tôt fait de « vous dire de quoi il s’agit. Mettez vous-là », lui dit-il en montrant une table, et il dicta le nouveau projet.

Bonaparte n’aimait pas non plus que, sous prétexte d’ignorance, on refusât de répondre à ses questions. J’entendis un jour un de ses ministres les plus accrédités dire à ce sujet : « Avec lui, il ne faut jamais rester court. S’il me demandait « combien il y a de poules en France, quoique je ne le sache « pas, je lui dirais un nombre; je suis bien sûr qu'il ne pourrait « pas me contredire. »

U aimait beaucoup que l’on crût qu'il était instruit à jour de toutes les affaires et qu’elles étaient constamment dans l’état le plus prospère. Une fois qu’il avait dit en public : « Telle chose est ainsi », il était inutile de le contredire; il ne cédait ni aux chiffres, ni à l'évidence, et quoique convaincu qu’il n’était pas dans le vrai, il coupait court en disant : « Allons, allons 1 vous « ne connaissez pas votre affaire. »

La cour consulaire prenait rapidement les allures de la monarchie. J’y avais conservé une certaine roideur, conséquence de mesopinions, de mes habitudes républicaines, et qui était du reste dans mon caractère. Je me soumettais à ce qu’exigeaient

les bienséances, mais je n’étais pas courtisan. Je rendais sans contrainte à Bonaparte les hommages dus à son éminente supériorité, et au Premier Consul les devoirs dus à son rang. Je recherchais l’occasion de converser avec lui ou de l’entendre parler, et j’y trouvais beaucoup de charme.

Je n’en trouvais pas moins, mais d’une autre espèce, dans mes relations avec Mme Bonaparte. Bien qu’elle n’eût ni beaucoup de vocation à se mêler d’afl aires, ni un grand crédit, et que son mari la renvoyât à ses fuseaux, elle n’était pas sans influence et aimait à obliger. Je ne pensai jamais à profiter de ses bontés. Jamais je ne l’entretins le premier des affaires publiques, encore moins des miennes ; elle me provoqua toujours par ses confidences. Elle emmena ma femme aux eaux de Plombières. Ce voyage fut regardé comme une grande faveur et excita l’envie. Mme Bonaparte eut l’idée de s’attacher personnellement ma femme; l’envie redoubla. Je la remerciai de ses bonnes intentions et je la priai de n’en rien faire. Elle apprécia parfaitement mes motifs. Notre attachement pour la mère s’étendit naturellement à ses enfants. Eugène et Hortense n’y furent pas indifférents. Là se bornaient nos relations avec la famille du Premier Consul. Nous n’en avions presque pas avec ses frères et sœurs. J’étais du nombre des conseillers d’État tenant pour principe qu'ils devaient être hommes d’affaires, non de cour, et qui ne la faisaient qu’au Premier Consul.

Pendant deux ans et demi, j’ai siégé au Conseil d’État; j’y ai entendu et suivi attentivement Bonaparte, j’ai été admis dans ses salons, dans son intérieur, dans son cabinet. Malgré mon admiration, je ne le flattais pas, je me permettais de le contredire. Voici le jugement qu’en âme et conscience j’ai porté sur lui.

Élevé, né peut-être pour la guerre, il était devenu par l’étude et sur les champs de bataille le plus grand capitaine des temps modernes. En arrivant aux affaires, il n’était pas étranger au gouvernement, à l’administration, aux sciences économiques et politiques. Dans le cours de ses campagnes, il avait gouverné, administré, négocié, fait des constitutions, des lois, des traités, observé les hommes et les peuples, appris à les connaître. Jeune,

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