‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 45 sur 325 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

il était déjà riche d’une grande expérience. Ce qu'il ignorait, il le pressentait et le devinait pour ainsi dire. Il avait une facilité prodigieuse pour apprendre, juger, discuter, retenir dans sa tête et sans confusion une infinité d’objets. II ne pouvait rester un seul instant sans exercer son corps et son esprit. Ses forces morales et physiques étant dans un heureux équilibre se prêtaient un mutuel secours. Auprès de lui il fallait être de fer. Il dormait peu, il avait le sommeil à son commandement. D'une honnête sobriété en tout, il n’était jamais entraîné au delà des besoins de l’humanité, et regardait le temps qu’il leur accordait comme un vol fait à sa haute vocation.

Bon pour sa famille, ses serviteurs, ceux de l’Etat, dans la vie privée, dans la société familière, il était constant dans ses affections et son estime. Avait-il des accès d'humeur, d’impatience, de vivacité, ils ne duraient pas. La réflexion le ramenait bientôt à la justice, à l’indulgence. Il accueillait les justifications, excusait l’erreur et pardonnait au repentir. Quelquefois cependant, quand il prenait en grippe certaines gens ou qu’il avait conçu des préventions contre eux, il n’en revenait pas facilement.

On lui prêtait un caractère sévère et sombre. Grave et digne en représentation, il était ouvert dans la familiarité, souvent gai, parfois même dans les choses sérieuses.

L’ordre qu’il maintenait dans les dépenses publiques, il l’apportait dans sa maison. Économe sans avarice, généreux sans prodigalité, il n’estimait l’or que pour l’employer à l'utilité publique, à la grandeur nationale. C’était le but de toutes ses actions, sa passion dominante, son unique passion. 11 était éminemment Français.

Tel était à trente-quatre ans l’homme sans contredit le plus extraordinaire des temps modernes. Fait pour avoir des envieux et des détracteurs, ils ne lui ont pas manqué. Il n’était pas parfait, ce n’était pas un Dieu, mais dans sa tête et dans son âme il y avait une part immense de la perfection compatible avec la nature humaine. Le trône modifia ensuite Bonaparte sous quelques rapports, et, suivant moi, ce ne fut pas à son avantage.

Sans avoir été précisément en faveur auprès du Premier Consul, il m’avait témoigné de l’estime et quelque bienveillance.

Depuis qu’il était Consul à vie, et dans les premiers mois de l’an XI, je remarquai en lui un peu de refroidissement pour moi. Lui en demander la cause, ce n’était pas dans mon caractère : je crus l’avoir devinée en faisant mon examen de conscience. Loin de le pousser à l’agrandissement de son pouvoir et d’applaudir à sa marche rapide vers la monarchie, je l’avais engagé à gouverner par la liberté et à fonder solidement les conquêtes de la Révolution. Je ne pus donc imputer le changement du Premier Consul à mon égard qu’à la franchise avec laquelle j’avais plusieurs fois parlé au Conseil d’Etat, et surtout dans mes conversations avec lui, sur plusieurs points importants, tels que la proscription des anarchistes au 3 nivôse (1), le Concordat (2), la Légion d’honneur (3), le Consulat à vie et les sénatus-consultes organiques (4). Il n’ignorait pas que j’avais eu sur ce dernier point des entretiens avec Mme Bonaparte, alors opposée à ses projets. Elle n’avait pas manqué probablement de les lui rapporter dans un de ces moments où une femme ne sait rien cacher à son mari. Le Premier Consul n’aimait pas qu’on influençât sa femme, qu’on lui donnât des conseils, qu’on s’entretint avec elle des affaires publiques. Voyant que je n’étais pas courtisan et que, homme de la Révolution, je n’approuvais pas tout ce qui se faisait, elle m’avait recherché et provoqué. Je ne lui avais donné que de sages conseils ; ce n’en était pas moins un tort aux yeux du Premier Consul ; du moins je ne m’en trouvais pas d’autre. Quant à mes opinions ostensiblement émises comme conseiller d'État, je m’en honorais ; je n’étais ni factieux, ni frondeur. Ainsi, au lieu de travailler à regagner les bonnes grâces du Premier Consul, je me refroidis moi aussi. Je recherchai moins les occasions de le voir; je me donnai peut-être un air mécontent et boudeur. Ce n’était pas le moyen de raccommoder les choses, je le sentais, mais je n’étais pas maître de me changer.

La principale occupation de la section de législation était le

(1) Mémoires sur le Consulat, p. 35, 45.

(2) Ibid., p. 453.

(3) Ibid., p. 86.

(4) Ibid., p. 262.

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