‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 46 sur 325 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Code civil. Je trouvais que ce n'était pas assez pour mon activité. A trente-cinq ans, dans la force de l’âge, j’étais dévoré de l’ambition du travail. A la préfecture de Bordeaux, j’avais pris le goût de l'administration. Elle était dans les attributions de la section de l’intérieur. C’était, un vaste domaine, et chaque jour il s’agrandissait. Les codes terminés, je m’imaginais que la section de législation n’aurait plus rien à faire, je portais mes prévisions plus loin. A mesure que les travaux d’organisation s'avanceraient et que le Premier Consul augmenterait son pouvoir, il me semblait que le Conseil d’Etat perdrait de ses attributions et de son importance. Plusieurs conseillers d’Etat obtenaient des directions générales et avaient des bureaux. C'était mon ambition afin d’étendre ma sphère d’activité, d’avoir un travail spécial où je pusse me faire honneur et une position plus avantageuse et mieux assurée. Si je me comparais à ceux de mes collègues qui avaient eu cette faveur, je ne me trouvais pas trop présomptueux en y aspirant. J’en avais parlé plusieurs fois au Premier Consul ; il me l’avait formellement promis. Ayant donné à Boulay de la Meurthe le contentieux des domaines nationaux, il me dit de lui-même qu'il avait d’abord pensé à moi, et, après m’avoir expliqué les motifs de sa préférence, il ajouta qu'il me trouverait autre chose. 11 fit de nouvelles promotions; je n’y fus pas compris. Je regardai cela comme un passe-droit, ou une preuve qu'il me donnait de l’eau bénite de cour, ce qui pourtant n’était guère son usage. Je revins à la charge. 11 me répondit vaguement, d’une manière qui me parut évasive Je lui dis que, s’il ne me donnait pas ce qu’il m’avait promis, je préférerais retourner dans une préfecture où je suivrais mon goût et ma vocation administrative. Il repoussa cette idée et nous en restâmes là.

Je n’y pensais plus, lorsqu’un mois après, le 3 floréal, je reçus de iVlaret l’avis que le Premier Consul venait de me nommer préfet du département des Bouches-du-Rhône. Je fus d’abord surpris et un peu piqué. Bien que je n’eusse parlé de préfecture que comme d'un pis aller, avec un homme comme Bonaparte il n’y avait pas à se dédire. Réclamer, ma fierté en aurait souffert. Je fis contre mauvaise fortune bon cœur et je

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me préparai à partir. Je me consolai même par la perspective de tout ce qu’offrait à mon imagination l’administration d’un pays qu’on disait diflicile à gouverner, d'un des premiers ports de commerce. On était encore en paix avec l’Angleterre. Le titre de conseiller d’Etat ajoutait à celui de préfet un lustre qui flattait la vanité.

Depuis ma nomination, je n’avais pas cherché à voir en particulier le Premier Consul ; il n’avait été question de rien entre nous. Au moment de partir, j’allai prendre congé de lui.

« Vous allez, me dit-il, dans un pays difficile. J’ai besoin là « d’un homme juste, actif, ferme, d’un bras vigoureux. Les « Provençaux sont frondeurs et turbulents, toujours prêts à se « jeter dans les extrêmes. Delacroix n’y a pas bien pris ; il « n’est entouré que de Jacobins, il est très mal avec l’arche- « vêque, les prêtres et les nobles. Je ne veux pas qu’on fasse « plus pour eux que pour les autres, mais il ne faut pas les « indisposer. L’administration y est dans le plus grand désor- « dre, des plaintes m’arrivent de partout. Delacroix a contre « lui les plus grosses têtes de la Provence. Barthélemy, Porta- « lis, Simeon, ont demandé son remplacement. J’ai confiance « en eux. Ce sont vos amis ; ils ont de l’influence dans le pays; « consultez-les. Dans le commencement, vous aurez beaucoup « à faire, le curage du port de Marseille, les routes, l’arriéré « des contributions et de la conscription. Soignez les négo- « ciants, le commerce. Il y a à Aix une noblesse boudeuse, ce « n’est pas grand’chose; avec de bonnes manières, vous lui « ferez entendre raison. Vous avez été au Conseil d’État, vous « connaissez les principes du gouvernement. Je veux rendre à « Marseille sa prépondérance dans le Levant. — Comment êtes- « vous dans vos affaires? Je veux que vous ayez une bonne « représentation et que vous soyez bien traité. Je vous con- « serve votre traitement de conseiller d’État; je vous en ferai « payer une année d’avance et 15 000 francs pour vos frais « d’établissement. Si nous avons la guerre, vous aurez un peu « plus de peine, je vous en dédommagerai. Je compte sur vous,

« je ne vous oublierai point. »

Je remerciai le Premier Consul, je l’assurai de mon zèle et

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