CHAPITRE VI
de mon dévouement. Je lui dis que je m’éloignais de lui avec le plus vif regret, et c’était vrai. Mon admiration pour ses hautes qualités aurait été sans bornes s’il les avait employées au service de la Révolution et de la liberté. J’espérais, ajoutai-je, que, lorsque j’aurais rétabli l’administration du département des Bouches-du Rhône comme il pouvait le désirer, il me rapprocherait de sa personne.
Je fus moins politique ou réservé avec le consul Cambacérès. Je ne l'avais pas mis dans le secret de mes rapports avec le Premier Consul ; il les ignorait probablement. 11 me fit valoir ma nomination presque comme une faveur. Après une pompeuse dissertation sur l’importance du commerce de Marseille, il me dit : « Cela peut vous conduire à l’ambassade de « Constantinople. » Je partis d’un éclat de rire. « Moi, répon- « dis-je, ambassadeur ! Je ne suis pas du bois dont on les fait,
« et je vous assure que je n’ai nullement cette ambition. » II m’offrit ses services, c’est-à-dire sa protection; je les acceptai; nous nous quittâmes bons amis.
Passer d’une préfecture au Conseil d’État et redevenir préfet, c’était, dans l’opinion, sinon déroger, au moins rétrograder. Je ne me le dissimulai pas et, dans le monde, on prit cela pour une défaveur. Quelques amis me regrettèrent ; des collègues, qui me regardaient comme un rival, ne furent pas fâchés de ne plus me trouver sur leur chemin.
Au moment de ma nomination, les relations de la France avec l’Angleterre s’étaient déjà envenimées. La fameuse conversation du Premier Consul avec lord Withworth (28 pluviôse) (1), le message du roi d’Angleterre (17 ventôse) (2), l’apostrophe du Premier Consul à l’ambassadeur anglais (22 ventôse) (3), ses allocutions au Conseil d’État sur les Anglais (24 ventôse) (4), tout avait fait craindre une rupture ; cependant on était encore en paix avec toute l’Europe. Mais la conversation du Premier Consul avec le comte Markow à l’audience
(1) Voir Thibaudeau, Histoire du Consulat, lit, p. 232.
(2) Ibid., p. 241.
(3) Ibid., p. 242.
(4) Ibid., p. 244.
MÉMOIRES DE A.-C. THtBAUDEAU
publique du H floréal et son allocution lorsque le corps diplomatique fut sorti, ne laissèrent plus de doute sur la guerre. En effet, le 22, lord Withworth quitta Paris. C’était donc sous ces tristes auspices que j’allais administrer un grand port de commerce, un département maritime. Je prévis dès lors tout ce que ma nouvelle carrière aurait de pénible, et avant mon départ pour Marseille tous mes rêves de bien public s’étaient évanouis.
En partant pour Bordeaux, j’avais reconnu l'utilité et l’agrément d'une correspondance confidentielle dans mon intérêt et dans celui de l'administration, afin d’étre au courant des nouvelles de la ville, de la cour et du gouvernement qui n’étaient pas dans les journaux. C’était sur les choses et les personnes une gazette à la main écrite sous l’impression de l’actualité et avec la liberté du secret. Les memes amis qui avaient correspondu avec moi à Bordeaux m’offrirent leurs services. Sous ce rapport, ma position s’était même améliorée. Au Conseil d’État, pendant deux ans et demi, j’avais fait connaissance avec tous les hommes du gouvernement et contracté des liaisons d’amitié avec plusieurs d’entre eux, particulièrement avec Chaptal, ministre de l’Intérieur, Fouché, ministre de la Police, Français de Nantes, chargé de l’administration des communes, et Regnaud de Saint-Jean-d’Angély, président de la section de l’intérieur. Mes amis Portalis et Siméon étaient enchantés de ma nomination. Dans mon intérêt, Mme Devaines en fut affligée. Sa position avait bien changé : son mari était mort (1). Veuve, elle ne continuait pas le train de vie qu’ils avaient eu. Elle n’avait plus les mêmes motifs pour aller à la cour dont les exigences la fatiguaient. Son deuil, qui l’en avait éloignée, lui offrait une occasion toute naturelle de préparer sa retraite.
Je comptais arriver incognito dans le département des Bouches-du-Rhône. Instruits de mon départ, les Provençaux, mes amis, m’annoncèrent à Aix, leur ville de prédilection, et l’on m’y attendait. A mon passage, je fus obligé d’accepter en voyageur une fête qu’on tenait prête pour ma femme. Nous continuâmes notre route en sortant du bal, escortés par des
(1) Le 16 mars 1803, quelques semaines après avoir élé nommé membre de l’Académie française.