CHAPITRE PREMIER
mesures méditées par des législateurs; c’était un dictateur cpii s’élevait au-dessus de tous les pouvoirs et qui entendait se charger lui-même du soin de sauver la chose publique. Déjà, des représentants éprouvaient des regrets; mais ils s’étaient trop avancés pour pouvoir reculer, et leur propre sûreté leur faisait désormais une loi de se livrer à Bonaparte et de se réfugier sous son égide.
J’allai, le 19, à Saint-Cloud, curieux de voir la suite et le dénouement de la pièce dont j’avais vu le premier acte au Conseil des Anciens. Simple spectateur et sans intérêt personnel, j’écoutais et j’observais. Dans les cours remplies de troupes et d’officiers généraux et dans l’intérieur du château, il y avait beaucoup de curieux attendant comme moi l’issue de l’événement qui se préparait. La plupart ignoraient les projets; ceux qui y étaient initiés n’en parlaient que d’une manière vague. On allait sauver la République, disaient les uns; la perdre, disaient les autres. Les esprits étaient vivement agités, et l’attente augmentait encore leur agitation. Les Conseils entrèrent, enfin, en séance, j’allais et venais |de l’un à l’autre pour écouter les discours et voir ce qui sortirait de leurs délibérations. J’y suivis Bonaparte, je l’entendis parler au Conseil des Anciens. Je ne retracerai pas ces scènes diverses ; elles sont fidèlement représentées dans le Moniteur. Lorsque Bonaparte fut repoussé du Conseil des Cinq-Cents, les grenadiers de son escorte se replièrent en désordre, l’entraînant hors de la salle, regagnèrent avec lui l’escalier et descendirent dans la cour. Ce ne fut que l’affaire d’un moment. Dans la pièce qui précédait la salle du Conseil, la confusion fut telle que des grenadiers perdirent leurs bonnets et leurs armes. Pour ne pas être blessé, étouffé ou entraîné dans cette retraite qui ressemblait fort à une déroute, j’escaladai une grande table qui me servit de rempart, ainsi qu’à quelques autres personnes.
Je suivis Bonaparte dans la cour; il y avait du désordre. 11 était, dit-on, morne et interdit; il faisait nuit et je ne pus m’approcher assez près pour lire sur ses traits. 11 était à cheval. Plusieurs généraux me semblèrent en proie à l’incertitude et je crus voir de la troupe ébranlée. Mais à ce premier moment de
stupeur succédèrent bientôt des cris tumultueux. C’était l’effet des discours que Bonaparte adressait aux soldats. L’arrivée de son frère Lucien et son énergique éloquence achevèrent de dissiper toutes les hésitations et rendirent à chacun le courage.
Je retournai au Conseil des Cinq-Cents. Au lieu de prendre une mesure vigoureuse contre Bonaparte au moment où il avait été repoussé de la salle, on avait perdu le temps en vaines menaces, en discussions oiseuses et intempestives ; on le perdait encore. Chazal, complice du complot, qui avait succédé à Lucien dans la présidence, suivait le système de temporisation de son prédécesseur et opposait la force d’inertie aux délibérations, se fondant, pour ne rien mettre aux voix, sur l’agitation de l’assemblée et le tumulte que redoublait la résistance du président. Si, au lieu de discuter avec Lucien, on l’eût renversé du fauteuil et remplacé par un membre dévoué à la majorité, le décret de mise hors la loi eût été lancé contre Bonaparte et il est probable que le général eût été abandonné. Alors que Chazal présidait, le moment n’était plus aussi favorable; cependant, il y avait encore des chances de succès si on lui avait arraché la présidence; mais il fallait un de ces orateurs prépondérants dont la voix soulève une assemblée et en dispose; cet homme- là manquait dans le Conseil. Avec un décret de mise hors la loi, Augereau et Jourdan, qui étaient là tout prêts, et Bernadotte, qui attendait en secret l’événement, se seraient probablement prononcés et auraient pu entraîner les grenadiers de la garde des Conseils, qui n’avaient pas l’esprit de l’armée, et ébranler les autres troupes.
L’issue de la journée ne dépendait donc que d’un décret en une ligne ou d’un coup de poignard. L’inaction et l'imprévoyance du Conseil furent d’autant plus inconcevables qu’il fut bientôt informé qu’on se disposait à le dissoudre par la force. Les représentants trouvèrent de la grandeur à attendre la mort sur leurs chaises curules, ou plutôt les baïonnettes qui devaient les en chasser. Leur attente ne fut pas de longue durée. J’entendis les tambours battre la charge, je vis les soldats pénétrer dans le sanctuaire des lois, les spectateurs se sauver à travers un nuage de poussière, et la plus grande partie des représen-