‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 56 sur 325 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

« m’aifligerais que Bonaparte, si grand, au-dessus de tous les « rois du monde, eût fait une semblable tentative. On y imprime « encore, comme motifs de l’éloignement du ministre favori de « Prusse, que le gouvernement français en avait obtenu qu’il « soustrairait la correspondance de l’Angleterre avec le roi sur « le Hanovre, et que le roi l'a découvert. On y dit que Bona- « parte voulait rétablir le Stathoudérat pour y nommer Lucien. « A tout cela vous reconnaissez les Anglais. Aussi je vous crois « satisfait de ce qui se passe en Irlande. II faut qu’une nation * soit bien haïssable pour qu’on se réjouisse de semblables mal- « heurs et c’est pourtant ce que je fais de bien bon cœur. »

Il était question de nommer le chancelier du Sénat; il devait avoir un grand état, un palais, des gardes, le sceau. Le Premier Consul destinait cette dignité à son frère Joseph. Celui-ci n’en voulait pas. La regardait-il au-dessous de lui? Ou bien répugnait-elle à la simplicité de ses goûts? « Nous ne concevons « pas, m’écrivit Mme Devaines, comment le modeste, le « solitaire Joseph s’accommodera de cette représentation. » Le Sénat allait s’assembler pour présenter au Premier Consul une liste de trois candidats. Tous les suffrages se portaient sur Joseph. Avant qu’on n’entrât en séance, il déclara qu’il n’accepterait pas la place. On lin fit observer que le Premier Consul le désirait. « Je le sais, répondit-il; j’en ai conféré avec « lui. Je n’ai pu le faire changer. Personne plus que moi n’aime « et ne respecte mon frère; je reconnais ses talents, son génie « et le bien qu'il fait à la France. Mais je suis l’aîné, et j’ai le « droit d’avoir une volonté personnelle. Je sais qu’à la place « de chancelier est attaché un logement au Luxembourg. Le « frère du roi y a logé; je ne veux ni du logement ni de la « place. » De son côté, Lucien parlait comme Joseph. On peut juger de l'embarras des sénateurs. En me transmettant ces détails, Siméon m’écrivit : « Les deux frères ont été plus forts « que le Premier Consul. Joseph l'a emporté; il n’a pas eu ■ de voix. » Les trois candidats présentés lurent Laplace, Jacqueminot et Vimar (1). Laplace fut nommé.

(I) Né en 1744, mort en 1829. Membre de l’Assemblée législative, du Conseil des Anciens, en 1798, puis du Sénat. Crée comte sous l’Empire, il

11 était plus facile à Bonaparte de gouverner la France que sa famille. Lucien était le plus rebelle. Contre la volonté de son frère, d alla dans le Nord comme envoyé du Sénat pour voir avec quels biens on ferait la dotation des sénatoreries, notamment celle de Trêves qui lui était donnée. 11 demanda que pendant sa mission on lui rendit des honneurs, les mêmes qu’à Mme Bonaparte. On ne lui répondit pas. On prétendait qu’il avait dissipé tout ce qu’il avait rapporté d’Espagne et qu'il ne lui restait plus un sou.

Dans la famille Bonaparte, chacun à l'envi montait sur un grand pied son établissement et ses dépenses, oubliant son point de départ et comme s’il était de race princière ; mais pour la prodigalité, Lucien était un comte d’Artois. Pauline Bonaparte, veuve du général Leclerc, épousa le prince Borghèse. La voilà princesse I Un million de rente, un superbe palais à Borne, une magnifique villa, un riche et immense mobilier! La princesse acheta à Paris l’hôtel Charost (1). Élisa et Caroline, qui n’étaient que mesdames Bacciochi et Murat, enviaient le sort brillant de leur sœur.

On procéda aux élections de candidats pour le Sénat et le Corps législatif. Les aspirants se mirent en mouvement; ils étaient assez nombreux. C’étaient en général des ennemis de la Révolution ou des gens qui étaient restés neutres. Le règne des révolutionnaires était passé, celui des patriotes touchait à sa fin. On les repoussait, ils ne se présentaient plus.

Portalis et Simeon voulaient être nommés candidats, le premier pris hors du collège, le second en faisant partie. Portalis était hors ligne; sa nomination était assurée. Siméon avait en Jourdan un concurrent dangereux. En vain on lui écrivait de Paris que sa candidature serait en pure perte, que l’on ne nommerait pas au Sénat un fructidorisé qui, depuis le 18 Brumaire, ne s’était retrempé dans aucune fonction publique, et qu’il ferait mieux de se borner au Corps législatif. Infatué de

adhéra à la déchéance de Napoléon et fut nommé pair de France après la seconde Restauration.

(1) C’est l’hôtel qu’occupe actuellement l’ambassade d’Angleterre, rue du Faubourg-Saint-Honoré, n° 39

Page 1