‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 7 sur 325 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

tants, devant la troupe, sourde à leurs remontrances, se retirer par les fenêtres qui étaient de plain-pied avec le jardin.

Après cette dissolution violente, la question était décidée en faveur de Bonaparte ; on pouvait s’en rapporter à lui pour le parti qu’il saurait tirer de sa victoire. Harassé moralement et physiquement, je regagnai Paris. La route était couverte de voitures qui ramenaient les représentants. Chemin faisant, je réfléchissais au triste spectacle dont je venais d’être témoin. Je n’aimais ni n’estimais le Directoire, j’étais loin d’être édifié de la conduite des Conseils et de l’attitude de tout ce gouvernement qui venait de s'écrouler; je ne pouvais cependant me dissimuler que sa défaite entraînait la ruine de la constitution dont j’avais été l’un des fondateurs, et portait une mortelle atteinte au système représentatif, déjà si fortement ébranlé au 18 fructidor. Ces sollicitudes patriotiques ne me permettaient pas de me livrer sans réserve à la satisfaction secrète dont ne peut se défendre tout à fait l’âme la plus honnête, lorsqu’on voit ses ennemis humiliés. Comme Français, comme citoyen, j'étais révolté de la facilité avec laquelle on venait de renverser en un instant un édifice construit à grands frais, au prix de tant de travaux et de sacrifices. La scène de Saint-Cloud me semblait encore au-dessous de ces honteuses révolutions du sérail ou de la cour des czars, dans lesquelles il n’y a de grandeur et de gloire ni pour les vainqueurs ni pour les vaincus, mais où quelques gouttes de sang attestent du moins la résistance des uns et l’audace des autres. D’un autre côté, en me rappelant les discours publics de Bonaparte, les principes libéraux et les sentiments élevés qu’il avait manifestés, sa renommée et sa gloire, les hommes dont il était environné, tels que Sieyès, Cambacérès et tant d’autres défenseurs de la liberté, je ne pouvais douter un seul instant que la République ne fût maintenant et à jamais consolidée.

En rentrant à Paris, je trouvai la ville aussi calme que s'il ne fût rien arrivé, ou que si elle eût été à cent lieues de Saint- Cloud. J’allai faire à Mme Devaines (1) et à quelques amis com-

(1) Femme du conseiller d’État, membre de l'Académie française.

muns, qui m’attendaient chez elle, le récit des événements auxquels je venais d’assister.

Le lendemain, on apprit à Paris qu’à Saint-Cloud, après la dissolution du Conseil des Cinq-Cents, on avait adopté une loi qui créait un Consulat provisoire, composé de Bonaparte, de Sieyès et de Roger Ducos, ainsi que deux commissions législatives, et qui ajournait les Conseils et en excluait soixante et un membres. On avait, disaient les vainqueurs, réuni la majorité du Conseil des Cinq Cents ; débarrassée d'une minorité d'agitateurs, de factieux, de représentants du poignard, ainsi qu’on les appelait, elle avait délibéré avec calme et liberté. J'avais vu la grande majorité du Conseil des Cinq-Cents s’acheminer vers la capitale; on n’avait réuni qu’une petite minorité, qui, suivant les divers récits, variait depuis cinquante jusqu’à cent. Quant aux poignards qui avaient été levés sur Bonaparte à son apparition dans le Conseil, je n’en avais eu aucune connaissance et je n'en avais pas entendu parler à Saint-Cloud; mais le public, amateur du merveilleux, et qui n’y regarde pas de si près, crut aux paroles des vainqueurs.

Parmi les représentants dépouillés de leur mandat par l’acte du 19, appelé loi, se trouvait Beytz, député de la Belgique, homme d'honneur; il avait peut-être montré de l’opposition, ou été, comme bien d’autres, porté sur la liste par quelque ennemi. Je m’intéressai en sa faveur auprès de Maret, qui venait d’être nommé secrétaire général des Consuls. 11 en parla à Bonaparte comme d’un homme tout à fait étranger aux partis, qui cultivait les sciences et était connu de plusieurs membres de l’Institut, notamment du célèbre Lagrange. « Eh bien ! dit « Bonaparte, qu’il m’en rapporte un certificat I »

Le géomètre, sollicité dans son cabinet d’attester ce qu’il savait des travaux de Beytz, répondit avec sa naïveté ordinaire : « Dans ce moment, je lisais l’histoire des Mathéma- « tiques de Montucla. Savez-vous ce que j’y lisais? » Il était difficile de voir le rapport de cet ouvrage avec l’affaire de Beytz. « Eh bien ! continua Lagrange, j’y lisais que deux géomètres « qui s’étaient mêlés de politique avaient été pendus ; » donnant à entendre qu’il craignait d’être le troisième et qu’il ne se

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