CHAPITRE VIII
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terre pour découvrir des sources; il établissait des machines pour puiser l'eau, des bassins pour la recevoir, des rigoles pour l’irrigation. Il n’avait que des crapaudières inutiles pendant l'hiver, souvent à sec pendant l’été. Il ne se dégoûtait pas; enchanté de sa propriété et de ses créations, il les montrait avec orgueil, avec délires. On ne commence à voir des orangers en pleine terre que dans les gorges d'Ollioules; il voulut en avoir dans son jardin exposé à tous les vents. Pour l’hiver, on les couvrit avec des guérites; au printemps, ils se trouvèrent gelés. Il en revint à une de ces serres usitées dans le pays pendant l’hiver et qu’on enlève au printemps. 11 aurait pu trouver en Provence un site moins ingrat; mais le démon de la propriété s'empara de lui, il s'irrita contre les obstacles, se passionna et réva des miracles. A deux lieues de La Ciotat, sa ville natale, entouré d’une population de six mille âmes dont il s’était fait le patron et qui lui témoignait de l’attachement, il fut fidèle à sa passion. Dans cette retraite qui avait peu de charmes, il aimait à jouir de sa santé. C’est là que, comblé d’honneurs, il mourut en 1818. Quoiqu’il fût avec le général Cervoni et avec Permon dans une plus grande intimité qu’avec moi, nous étions ensemble sur le meilleur pied, et j’étais loin de soupçonner qu’il jouerait un rôle dans une cabale ourdie contre moi.
A Paris, il se formait déjà un orage. Mme Devaines m'écrivit : « Songez qu’on a les yeux ouverts sur vous à Marseille, « comme on les a à Paris sur ce qui se passe dans le ménage de « Saint-Cloud. Songez que le microscope de l’envie, de la haine, « du royalisme, du jacobinisme, grossit les plus petits incidents « de votre intérieur; qu’on écrit ici tout ce que vous faites, tout « ce que vous dites, ainsi que Mme la préfète. N’admettez « dans votre intimité que vos vrais amis, et d’ailleurs soyez en « représentation dignement, froidement et poliment. »
Je ne savais ce que cela voulait dire. Je faisais en vain mon examen de conscience, lorsque Mme Devaines m’écrivit encore : « Vous allez dire que je suis toujours sermonnant. Mais je ne « cesserai de vous répéter que vous avez ici des ennemis qui col- « portent tout ce qu’on leur écrit de Marseille. Auprès du Premier * Consul il y a, comme vous le savez, quelqu'un qui n’oblige
« personne, qui promet à tout le monde et qui s’inquiète peu « de ne pas avoir la conside'ration que sa place pourrait lui « donner; pourvu qu’il lâche un mot méchant sur celui qu’il « n’aime pas, il est content. Je vous engage, dans toutes les « occasions où cela pourra être utile à voire département, à « écrire au Premier Consul. Les relations directes avec lui ne « peuvent qu’être avantageuses et déjouer vos ennemis. »
Écrire au Fremier Consul! Sur quoi? Les trames de mes ennemis m’étaient inconnues. Mme Devaines me mit un peu sur la voie en m’écrivant : « Je suis sûre que Lebrun, qui est, je ne « sais pourquoi, acharné contre vous, qui a fait devant Bona- « parte des plaisanteries sur vous quand vous avez quitté Paris, « s'occupe à questionner tout ce qui arrive de Provence. Der- « nièrement, il le fit avec une intention si prononcée de faire « dire du mal de vous, que la personne lui répondit qu’elle ne « savait et qu’elle n’avait rien entendu dire contre vous. Lebrun « était d’opinions si contraires aux vôtres depuis le commence- « ment de la Révolution. »
J’écrivis particulièrement à mon ami Chaptal, ministre de l’Intérieur, sur ma situation. Il me répondit : « Je connais bien « l’esprit provençal, j’ai pu en éprouver le bon et le mauvais. « Vous devez être déjà convaincu que toutes les passions y « sont vives et extrêmes. Restez persuadé que dans mes rap- « ports avec vous il y a des sentiments d’estime et d’amitié qui « doivent vous inspirer confiance. Je vous conseille de mainte- « nir une police sévère dans votre département, de faire exé- « cuter d’une main ferme les lois sur la conscription, etc. Par « là vous plairez au gouvernement et surtout au Premier Con- « sul. »
Le général Rapp, aide de camp de Bonaparte, passa par Marseille allant à Toulon. A l’arrivée de semblables personnages, les fonctionnaires étaient aux aguets. On cherchait à se les rendre favorables ou à utiliser leur crédit. On les choyait, on leur faisait fête. A Paris, j’avais connu Rapp, soldat franc et loyal, pas plus courtisan que moi. Il s’était établi entre nous des rapports d'estime et presque d’amitié. Sa mission se rapportait aux opérations maritimes dont Latouche-Tréville était