C H A P I T R K VIII
chargé. Rapp, qui était venu me voir à son passage, m’invita à aller avec ma femme à Toulon pour voir l’escadre forte de dix beaux vaisseaux. Évolutions, fêtes à bord de l’amirai, parties de plaisir, c’était ravissant. Quelques mois après, Latouche- Tréville, au moment où il allait sortir et tenter fortune, mourut sur ce même vaisseau où il nous avait reçus avec tant de grâce et de cordialité. Camarade de ltapp, Cervoni s’en était emparé et lui avait parlé de moi. En repassant par Marseille, Rapp me dit qu'il ne voulait pas se mêler des petites querelles des autorités, qu’il avait prêché Cervoni, que c’était un bon enfant, que nous étions faits pour nous entendre et qu’il nous y engageait tous les deux. Loin de récriminer,, je lui répondis que c’était mon désir, que j’y mettais tous mes soins, que jusqu’alors nous n’avions aucun reproche à nous faire, et que j’espérais la continuation de notre bonne harmonie.
Mais la coalition militaire ne voulait pas la paix aussi sincèrement que moi et ne perdait pas une occasion de me susciter des embarras. Le général Rizanet, commandant de la place, homme très violent, ne connaissait aucun frein. Le 1er vendémiaire an Xll (24 septembre 1803) on célébra encore l’anniversaire de la fondation de la République. Les autorités se rendirent à l’église. Mécontent de la place qui lui était assignée, Bizanet dit tout haut qu’il était commandant, qu’il avait droit au premier rang, que personne ne pouvait le lui disputer, et que, puisqu’on ne le lui donnait pas, il se retirait; ce qu’il fit. Invité à dîner chez moi avec les autorités, il n’y vint pas. Cervoni toléra ces impertinences. Dans sa correspondance avec les autorités, Bizanet manquait à tous les égards. Je fus obligé de demander son remplacement. On envoya à sa place le général Dejean, excellent homme, avec lequel je m’entendis parfaitement. Cervoni me tint rancune.
Au moment où je m'y attendais le moins, il me fit une équipée bien plus grave. J'avais fait un règlement pour la perception des droits de pesage, jaugeage et mesurage, un des revenus les plus importants de la ville. Le fournisseur du chauffage militaire refusa de se soumettre au pesage du bois qu’il introduisit dans le port. Les peseurs publics s’opposèrent au
débarquement. Cervoni envoya un détachement de troupes pour le protéger, sans acquittement de droits et sans permis de la douane. Ce fut pour les militaires une grande victoire et pour le public un grand scandale. 11 fallut en référer au gouvernement. Le ministre de la Guerre prit parti pour le général; le ministre de l’Intérieur me soutint faiblement ; mon règlement, disait-on, n’était pas conforme aux lois. L'affaire fut portée au Conseil d’État. Bérenger dit que la perception forcée du droit de pesage était une concussion du ressort de la Haute-Cour. Comme si je mettais le droit dans ma poche! « Je l'ai vertement « relevé, m’écrivit Regnaud ; c’est un homme aigre et gaudro- « neux. t Dans l’opinion exagérée de Bérenger, il n’y avait pas de mauvaises intentions. Collègues au Conseil des Cinq-Cents et au Conseil d'Etat, nous étions dans les meilleurs rapports.
Le Conseil décida que le règlement du préfet, quoique fondé sur des moths d’utilité publique, était contraire au texte de la loi du 29 floréal an X; qu’il y avait lieu, en conséquence, de la part du ministre de l’Intérieur, à inviter le préfet à en suspendre l’exécution et à proposer ultérieurement au gouvernement les moyens qu'il croirait les plus propres à assurer pour l’avenir la perception légale des droits.
L’administration militaire gagna donc son procès, et comme Cervoni ne fut pas improuvé pour avoir employé la force, ce lui fut un encouragement à continuer quand l’occasion s’en présenterait. Les ménagements observés par le Conseil d’État dans les termes de sa décision prouvaient qu’il avait senti toute l’importance de la question. La perception des droits fondés sur mon règlement produisait un revenu d’au moins 300000 francs qui figurait jiu budget de la ville. Suspendre son exécution, c’était désorganiser tous les services ; proposer d’autres moyens d’assurer la perception, il n’y en avait pas. Je l’écrivis donc au ministre, en le prévenant que je laissais les choses en l’état, et elles y restèrent pendant toute la durée de mon administration.