CHAPITRE IX
Établissement de l’Empire ; correspondances à ce sujet. — Adresse de Marseille au Premier Consul — Simeon nommé conseiller d’État. — Chaplal remplacé au ministère de l’Intérieur par Champagny. — Organisation de la Légion d’honneur.
Tout annonçait évidemment l’hérédité du pouvoir. Des monarchistes, qui la désiraient, en doutaient encore.
Siméon m’écrivit : « On vous dira que nous sommes à la « veille de grands changements; pour moi je n’y crois pas. Il « me semble que le temps n’est pas venu; que ce n’est que la « paix ou un grand succès de guerre qui l’amènera.
« Vous avez vu qu’à la suite de la communication donnée au « Sénat du rapport du grand juge sur la conduite de « M. Drake (Ij, le Sénat a envoyé une députation au Premier
(t) Le Grand Juge annonça, par un rapport, qu’il avait cru devoir distraire de l’instruction du complot (de Cadoudal) les pièces d’une correspondance accessoire, qui, dans cette grande alfaire. n'était qu’un simple incident, mais qui, considérée politiquement, semblait propre à ouvrir les yeux do l’Europe sur le caractère de la diplomatie anglaise, sur la bassesse de ses agents et sur les misérables expédients qu’elle employait pour arriver à ses vues.
« Cette correspondance consistait en dix lettres écrites de la main de « Drake, ministre d'Angleterre près la Cour <ie Bavière, et dont les origi- « naux avaient été représentés au Sénat. Il en résultait que ce ministre « envoyait, payait et dirigeait des agents au sein de la France, pour y « organiser la révolte, l’assassinat, une guerre de brigandage, le meurtre « du Premier Consul et le renversement du gouvernement ..
« Les correspondants de Drake en France étaient des hommes mis en « avantpar la police française pour mystifier ce ministre et pour acquérir « les preuves écrites des machinations de l’Angleterre. » (Thibaudeau, Consulat, t. III, p. 561.)
M. Thiers ( Consulat , livre XVIII) dit que « le Premier Consul, charméde « saisir un diplomate anglais en flagrant délit, fil, donner beaucoup d’ar- « geut à l’intermédiaire qui trompait M. Drake, à condition qu'il conlinue- « rait cette intrigue. II fournit lui-même le modèle des lettres qu’on devait « écrire à M. Drake. Il donnait dans ces lettres des détails nombreux et « vrais sur ses habitudes personnelles, sur sa manière de rédiger ses « plans, de dicter ses ordres, et ajoutait que tout le secret de ses opéra-
* Consul. Le Moniteur n’a point fait connaître l’Adresse qui fut « présentée. Le Premier Consul a profité d une phrase portant « que c’était au gouvernement à juger de la publicité que « devaient avoir les vœux du Sénat. On lui demandait deux « choses dans cette Adresse : un mode de juger les crimes « d’État, ainsi que les institutions et les mesures qu’il rroirait « propres à consolider l’état des choses et à garantir la perpé- « tuité. 11 a répondu qu’il s’occuperait incessamment d’une loi « sur le premier objet ; il n’a rien dit sur le second. C’est « Fouché qui avait proposé ce second chef de l’Adresse, d’où « l’on conclut qu’il devait avoir une mission et que ce n’était « pas une flatterie. D'autres veulent que c'en soit une, puisque « le Premier Consul n’a pas paru s’arrêter à l’idée qu’on lui « présentait. On ajoute même qu’elle n’a pas dû lui être « agréable dans un moment où ses frères le pressent de dési- « gner son successeur, ce qu'il ne veut pas, dit-on, et ce qui en » effet me paraît plein d’embarras et n’avoir à présent aucune « utilité. Moi, personnellement, je crois qu’il adoptera un jour « son neveu, et qu’il n’a fait que pour cela un titre de » Y Adoption dans le Code; mais tout ceci n’est qu’une conjec- « ture. Lui seul sait ce qu'il veut et ce qu’il fera. Cependant, « mille bruits s’étaient répandus, plus extraordinaires les uns « que les autres. Il allait changer de litre, ses deux freres « allaient être Consuls, Cambacérès chancelier, Lebrun surin- « tendant des finances. Ne croyez pas un seul mot de tout « cela. »
Mais les événements marchaient et force fut bien à Siméon de croire. 11 m’écrivit : « Voilà Joseph Bonaparte colonel et sans « doute bientôt général. Mon collègue Girardin est major de « son régiment. La promotion de Joseph à un grade militaire a
« tions se trouvait contenu dans un grand portefeuille noir, toujours « conlié à M. Méneval ou à un huissier de confiance. M. Méneval était « incorruptible, mais l’huissier ne l’était pas, et demandait un million u pour livrer le portefeuille. »
Les lettres de Drake furent communiquées au corps diplomatique, et les ambassadeurs de toutes les puissances protestèrent de l’indignation qu’ils éprouvaient et qu’eprouveraient leurs gouvernements en apprenant ceLte odieuse profanation de la fonction diplomatique commise par le ministre anglais.