CHAPITRE PREMIER
souciait pas d’en courir le risque. Bonaparte n’en rendit pas moins justice à Beytz et le nomma ensuite préfet de Loir-et- Cher.
Je n’avais jamais parlé à Bonaparte; je ne le connaissais pas ; à peine l’avais-je entrevu au combat du 13 vendémiaire, oh il était encore sans renommée, et lorsqu’il était revenu à Paris après la paix de Campo-Formio. Mais auprès de lui et dans ce gouvernement provisoire j’avais d’anciens collègues et quelques amis. Le Petit Luxembourg était assiégé ; tout le monde y accourait pour se réchauffer au soleil levant et pour prendre rang dans la grande mutation d’emplois, dans la nouvelle organisation qui se préparait. Quelle belle occasion pour ceux qui avaient une réputation toute faite ! Ils n’avaient qu’à se présenter.
Si j’étais allé faire ma cour à Bonaparte, on n’en aurait donc pas c'té surpris; mais j’avais débuté dans la carrière publique, et pour ainsi dire dans le monde, sous le régime des assemblées représentatives qui concentraient en elles la suprême puissance ; je n’avais jamais connu de pouvoir qui leur fût supérieur. Dans le peu de rapports que j’avais eus avec quelques membres du Directoire sortis de ces assemblées, je les avais toujours regardés comme des camarades et des égaux. Retiré des affaires publiques, j'avais conservé intacts mes habitudes et mes principes républicains, et j’éprouvais une grande répugnance à rechercher un homme devant lequel tout le monde se prosternait.
Le 20 brumaire, j’étais donc rentré dans mon cabinet, j’avais repris mes occupations ordinaires, ne pensant nullement à profiter du changement qui venait de s’opérer, content de ma modeste situation, heureux d’espérer un meilleur avenir pour ma patrie. Mais à quoi tiennent nos destinées I Pour décider des miennes, il suffit d'une circonstance insignifiante et imprévue. Le 10 frimaire, je dînais chez un ancien imprimeur d'un nom honorable, M. Prault. La société se composait presque entièrement de membres de sa famille. Il s’y trouvait cependant un homme nouveau pour moi et que je n’avais jamais vu. On l’écoutait avec cette déférence et cette curiosité que l’on
témoigne à un personnage auquel on accorde de la supériorité et dont on recherche la bienveillance. C’était Bourrienne, secrétaire intime du consul Bonaparte. Après le dîner, je me trouvai auprès de lui. Il m’adressa la parole, me dit des choses (latleuses et me demanda si je ne me rattachais pas au nouvel ordre de choses et si je n’étais pas allé voir Bonaparte. Je lui répondis que je n’avais aucune répugnance à servir de nouveau mon pays, mais que, simple particulier et ne connaissant pas le général, je n’avais eu ni motif ni prétexte pour me présenter chez lui. Bourrienne répliqua: « Vous avez tort; Bonaparte « vous aurait très bien accueilli; venez le voir. » Je me renfermai dans quelques paroles qui ne disaient ni oui ni non, et la conversation en resta là. Le lendemain, je reçus un billet par lequel le consul Bonaparte m’annonçait qu’il me recevrait le 12 à sept heures du soir. Je ne me dissimulai pas que j’en avais l'obligation à Bourrienne. Je me rendis au Petit Luxembourg à l’heure indiquée. J’y trouvai réunie une foule de personnes avec lesquelles j’avais eu, dans les assemblées, des rapports qui avaient été interrompus par le 18 fructidor, ces personnes ayant suivi la fortune du Directoire. Elles semblaient ne plus me connaître et me regarder d’un air de pitié, comme un de ces pauvres diables en défaveur auprès du pouvoir, et qui venait, ainsi que tant d’autres, le courtiser et chercher fortune.
11 y avait, en outre, dans le salon beaucoup d’individus nouveaux pour moi, de ces gens affamés et rampants qui, à chaque révolution, surgissent de dessous terre et courent à la curée. Tout ce monde s’agitait bruyamment.
Une porte s’ouvre ; on annonce le Consul. A ce mot magique, on se forme en cercle et on observe le plus profond silence. Bonaparte se campe le dos à la cheminée, salue l’assemblée d’un simple mouvement de tête et commence à parcourir le cercle. Arrivé devant moi, il me dit : « Qui êtes-vous? » — « Thibaudeau. » — « Ah ! dit-il en prenant un air riant, je « n’avais pas l’avantage de vous connaître personnellement, « mais je vous connais beaucoup de réputation. » Je m'incline; Bonaparte continue sa revue; elle ne fut pas longue. De retour à la cheminée, parcourant des yeux le cercle qui restait