‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 72 sur 325 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

« Joseph, Lucien, Louis et leurs descendants mâles seront-ils « nommés par ordre de primogéniture ? Les avis ou les conjec- « tures sont partagés à cet égard. On dit que l’inauguration « aura lieu le 14 juillet; dans mon opinion personnelle, je la « renvoie au 15 août, parce que c’est le jour de la naissance de « Bonaparte, du Concordat, et que l’on voudra mettre à cette « cérémonie quelque chose de religieux. On parle même du « Pape qui viendrait le sacrer. Raison de plus de renvoyer au « 15 août, afin de donner le temps du voyage. Le 14 juillet me * paraît, d’ailleurs, mal choisi ; il a eu de si funestes suites ! »

Le Conseil d’Etat ne fut pas consulté sur l’organisation qui se préparait. Le travail se fit secrètement par le secrétaire d’État qui communiquait en même temps avec Fabre de l’Aube pour la direction de cette affaire dans le Tribunat que ce dernier présidait. Lorsque la rédaction, qui subit de nombreuses modifications, fut définitivement arrêtée, le Premier Consul la communiqua à Cambacérès, à Lebrun, et entra de suite au Conseil d’État convoqué à Saint-Cloud en séance ordinaire. Lecture fut faite du sénatus-consulte, qui fut à l’instant même envoyé au Sénat.

Le sénatus-consulte du 28 floréal leva tous les doutes et fixa les idées sur l’établissement et la constitution de l’Empire. Ce fut Por talis qui le présenta. Il m’écrivit à ce sujet : « Tu sauras « que j’ai ignoré jusqu’au moment même où j’en reçus la « mission, que je dusse en être chargé. A neuf heures du matin « j’en reçus l’avis, et je portai le projet à midi et demi ; de « manière que je n’eus que quelques heures pour me recueillir « dans une occasion aussi solennelle. Je fis un effort et mon « discours de présentation fut d’une heure un quart. Le Sénat « en décréta l’impression, et je fus obligé de le rédiger après « coup. Je n’entre dans ces détails que pour te prouver com- « ment, avec la meilleure volonté, on n’a pas souvent le temps « de faire ce que l’amitié est en droit de demander à l’amitié. » Portalis aimait à raconter ce tour de force; il en était fier et il avait raison.

Mme Devaines était folle de joie de l’établissement de l'Empire et m’écrivait : « Soyez aussi heureux que je le suis

« d’être revenu sous le gouvernement d’un seul qui gardera » bien et défendra vigoureusement le dépôt qui lui est confié. « Vous connaissez mon penchant absolu pour l’autorité d’un * seul, mon antipathie pour les assemblées, les garanties, les « droits de l’homme, etc. Plus de citoyen. Monsieur. Vous serez » sûrement content des discours de Cambacérès ; il a eu un « succès brillant à Saint-Cloud. 11 est vrai qu’il a été aussi digne « et aussi sensible qu’il devait l’être dans une telle circons- « tance (1). Il est content, très content. Si, lorsqu’on s'est aussi « parfaitement conduit que lui, on n’était pas satisfait, il serait « difficile de savoir comment il faudrait s’y prendre pour faire « mieux. L’Empereur a su apprécier son mérite dans tout ce « qui vient de se passer; il a été à même de juger sa loyauté, « sa prudence, son dévouement, son désintéressement, son « abnégation de tout amour-propre. Il lui en a su d’autant plus « de gré, que de maîtres intrigants dont il est entouré ont dû lui « fournir des comparaisons toutes en faveur de Cambacérès. i Ah ! certes, les ambitions sont dans une fière agitation.

« Votre Adresse a été trouvée très bonne et est arrivée fort à « propos. Mon avis est que vous écriviez directement au Pre- « mier Consul une lettre de félicitations, et une autre à « Mme Bonaparte. Envoyez-Ies moi, vous serez sûr qu’elles « seront remises. Sans doute vous écrirez à Son Altesse Séré- « nissime Monseigneur l'archi chancelier : il est content, et il se « conduit d’une manière admirable. L’esprit est bon à tout, et i moi je suis contente de lui. »

J’écrivis ces lettres. Je disais à l’Empereur: « Ces sentiments « ne peuvent pas vous paraître suspects de la part d’un « homme qui embrassa avec chaleur la Révolution, qui crut « de bonne foi et de conviction à la possibilité du gouverne- « ment républicain, et qui, cédant au vœu de la majorité « des Français, s’estime heureux de retrouver, du moins « dans un grand homme qui ne doit son élévation qu’à son « génie, la garantie des libertés publiques et de l’indépendance « nationale. »

(I) Il avait, comme président du Sénat, et à la tête de ce corps, présenté le sénatus-consulte. (Note de Thibandeau.)

Page 1