CHAPITRE X
première fois que je rencontrai Ganteaume aux Tuileries, je l’abordai comme à l’ordinaire, amicalement; il me reçut d’un air glacial. Je me tins pour averti, je le quittai sans explication et en état de rupture. Je jugeai que l’intrigue qui me travaillait à Marseille s’était transportée à Paris avec ses acteurs et que Ganteaume y jouait un rôle. Je ne tardai pas à en acquérir la triste conviction. Depuis l’arrivée de ces personnages, je remarquai de la part de l’Empereur quelque changement peu favorable et une certaine froideur. Je ne pouvais en deviner la cause; j’appris par les bruits de la cour que c’était Ganteaume. A mon insu, depuis l’adresse de la flotte de Toulon pour l'hérédité, il me gardait rancune. Comme il avait peu de temps après quitté sa préfecture maritime pour aller à Brest, nous n’avions pas eu l’occasion de nous expliquer, et son caractère pétulant l’avait porté à la vengeance. Il s’était plaint à l’Empereur et à l'Impératrice de ce que je l’avais accusé d’avoir voulu faire voter le divorce par la flotte de Toulon. II prétendit que je l’avais écrit dans le temps à Joséphine. Il colporta lui-même ce cancan, qui se répandit à la cour avec des versions diverses et toutes sortes de conjectures. On conçoit que l’Empereur fut mécontent de ce qu’on agitait autour de lui une matière aussi délicate. Il me fut démontré que la main infidèle qui avait soustrait à sa destination ma lettre du 17 floréal à Mme Devaines, l’avait communiquée à Ganteaume et qu’il avait bâti là-dessus sa plainte. J’avais conservé trop peu de souvenirs des termes de ma lettre pour en apprécier la portée, pour savoir ce que j’avais pu dire de Ganteaume et même si j'avais parlé de lui. Mais ce dont j’étais bien certain, c’est que je n’avais pas eu l'intention de lui nuire, et que, si j’avais informé Mme Devaines du bruit qui avait circulé en Provence sur le divorce, c’était tout simplement pour que Joséphine, à laquelle nous nous intéressions tous les deux, en fût instruite. Mais, cette lettre n’étant pas parvenue à Mme Devaines, elle n’avait pas pu en parler à Joséphine. Les escamoteurs de la lettre et l’amiral Ganteaume étaient donc les seuls auteurs du scandale. C’est ce que j’expliquai à l'Impératrice. Elle fut indignée de cette intrigue et m'offrit, si je le désirais, de m’écrire pour attester que jamais moi, ni personne
au monde ne lui avaient écrit ou parlé de ce bruit de divorce, de la Hotte de Toulon et de l’amiral Ganteaume. Je lui répondis que je la respectais trop pour accepter son offre; que ce serait abuser de son nom et de son caractère; qu'il me suffisait de l’avoir éclairée et mise en état de me justifier auprès de l’Empereur que je ne voulais pas entretenir de ces vilenies. Elle nie le promit, approuva ma discrétion et m’autorisa à dire partout ce qu’elle avait offert de m’écrire. Elle fit plus; elle fit venir l’amiral Ganteaume, lui répéta ce qu’elle m’avait dit et lui reprocha d’avoir agi aussi légèrement. Mais le coup était porté; il est douteux que Joséphine en ait parlé à l’Empereur, qui resta sous l’impression qu’on lui avait donnée.
Pendant mon séjour à Paris, il circula qu’on voulait me remplacer à Marseille par Alexandre Lameth, et m’envoyer en mission, en ambassade je ne sais où. Cela ne m’empêcha pas de retourner à mon poste, après avoir pris congé de l’Empereur qui, du reste, ne me dit rien de nature à m’inquiéter. Je partis un peu plus tôt que je ne l’aurais voulu à cause d’un accident arrivé à mon fils, âgé de dix ans, pensionnaire au lycée. Il fit une chute en classe et se cassa un bras. A cette triste nouvelle, nous nous hâtâmes, ma femme et moi, de partir. Je laissai donc le champ libre à mes ennemis.
Cette époque du couronnement ne fut pas heureuse pour moi; je fus cruellement éprouvé dans mes plus chères affections. A peine de retour à Marseille et rassuré sur mon fils, je reçus la nouvelle d’un accident affreux arrivé à mon père (1). Il se rendait au Corps législatif; au moment où il débouchait de la rue de Lille pour traverser la rue de Bourgogne, il fut violemment renversé par un cavalier au galop, de la maison du prince
(1) Thibacdeau (Antoine-René-Hyacinthe), auteur de l’Histoire du Poitou, député du Tiers-Etat du Poitou aux États généraux, puis procureur général syndic du département de la Vienne, président du tribunal criminel, président de la Cour d’appel en l’an VIII, député de la Vienne au Corps législatif en l’an X. Il mourut à Poitiers, le 20 février 1813. — Il laissa, en manuscrits : Mes Souvenirs sur les principaux événements de la llévolulion, principalement sur ceux relatifs au département de la Vienne , manuscrits publiés, en 1895, par M. Th. Ducrocq, professeur à la Faculté de droit de Paris, doyen honoraire do la Faculté de droit de Poitiers. (Un volume in-8°, Poitiers, Blais-Roy et Cie.)