CHAPITRE X
Je prenais peu de part à la discussion; l’Empereur m’interpella. Je répondis que je me bornerais à un fait, c’est qu'avant la Révolution, sous le régime de la ferme, il était avéré et connu de toute la France qu’à Marseille on ne mangeait pas de bonne viande, surtout de bœuf, et que depuis le régime de la liberté et de la concurrence on y mangeait d’aussi bonne viande que partout ailleurs. Ce fait fit une grande impression.
La discussion fut vive, animée, et se prolongea pendant deux séances entières de quatre à cinq heures. Il y eut de part et d’autre beaucoup de répétitions. L’Empereur ne laissa pas passer une opinion opposée à la sienne sans y répondre sur-lechamp, et prit au moins vingt fois la parole. On alla aux voix. Il y avait trente-trois conseillers présents; une première épreuve parut douteuse, elle fut renouvelée. Il y eut dix-sept voix pour la ferme et seize contre. L’Empereur parut étonné, ne dit rien et leva la séance. La question de la ferme de la boucherie fut abandonnée. L’Empereur jugea que dans les dix-sept voix qui s’étaient prononcées pour son opinion, il y en avait de complaisance. Pour le dire en passant, cet exemple prouve qu'il régnait encore de la liberté dans le Conseil d'État.
Il fallut chercher un autre moyen de remplacer la contribution mobilière. Le Gouvernement adopta d'autorité une augmentation du droit d’octroi sur le vin. C’était ce qu’on pouvait faire de pire, à cause du bas prix du vin et du défaut de débouchés. Les propriétaires de vignes furent très mécontents et crièrent contre moi. J’en écrivis à Simeon. Il me répondit : « Je l’avais « prévu. Il suffit de connaître la localité pour savoir combien s peu cet impôt est compatible avec les usages du pays et le « prix des vins. Mais nos faiseurs se font des principes géné- « raux qu’ils appliquent en dépit des habitudes et des climats. « Vous verrez dans le rapport imprimé sur cette affaire que « l’on s'étonnait que les boissons ne payassent à Marseille que « les deux neuvièmes de ce qu'elles payent à Paris. On vous « accuserait bien injustement de la décision du Conseil d’Etat, « puisqu’elle est autant contraire à votre vœu qu’à celui du « conseil municipal que vous aviez approuvé. »
Le canal d’Arles fut un des objets dunt l Empereur m’entre-
tint pendant mon séjour à Paris. Depuis que les travaux étaient commencés, il donna des développements au plan originaire. Au lieu de n'avoir au port de Bouc qu‘un mouillage pour les bâtiments de commerce, il voulait en faire un port de constructions navales, une succursale de Toulon, et y bâtir une ville. Il m’expliqua les motifs de cet établissement. « En temps « de guerre, me dit-il, les approvisionnements de Toulon en « matières de toute espèce sont difficiles et précaires. Les bois « de construction arrivent de l’intérieur à Arles par la Saône et « le Rhône, et sont ensuite exposés, dans leur transport par « mer, à être capturés par les croisières ennemies. Arrivés au « port de Bouc, on les y mettra en œuvre. Je veux qu'on y « construise des frégates et jusqu’à des vaisseaux du deuxième « et du troisième rang. On les conduira à la remorque à Toulon « pour y être terminés et armés... Nous avons vu des armées « ennemies sur le Var; quoique nous n’ayons pas, je l'espère, « à redouter de si tôt ce malheur, il faut le prévoir. Tout est « possible à la guerre, et si cela arrivait, si Toulon était assiégé, « nous aurions au port de Bouc un supplément. J’y ferai cons- « truire des formes pour les constructions navales et un fort « capable de protéger l’établissement. »
La botanique était très négligée dans le département. Il n'y avait point de jardin des plantes. Il y en avait eu deux en 1775: à Aix, établi par Villars, gouverneur de la Provence, et à Salon, par Aublet (1). Ce botaniste du roi, de retour de ses longs voyages dans les quatre parties du monde, élevait les plantes les plus rares et les plus utiles des deux Indes pour les acclimater et les répandre ensuite en France. Après trois ans d’essais, il mourut, et son jardin périt avec lui. Ses travaux ne furent pas tout à fait perdus. Plusieurs végétaux précieux restèrent et furent propagés en Provence. Le jardin d’Aix languit jusqu’à la Révolution et fut abandonné.
Dans le territoire de Marseille, cinq ou six amateurs avaient des serres pour abriter pendant l’hiver des orangers plantés en pleine terre, mais il y avait très peu de serres chaudes et de
(1) Né à Salon en 1720, mor t à Paris en 1778.