CHAPITRE X
très petites dimensions. En l’an XI, on commença à rassembler dans l’ancien jardin des Bernardines quelques plantes exotiques.
La ville de Marseille était merveilleusement située pour avoir un jardin botanique; mais je n’en voulais pas faire, ce qui n’est que trop commun, un simple objet de curiosité. Je n’avais pas seulement en vue les besoins et l’instruction du pays, je désirais surtout que l’établissement servit à la naturalisation des plantes étrangères et à leur propagation dans toute la France. On pouvait recevoir par les vaisseaux du commerce et de l’État des végétaux de toutes les parties du monde, les acclimater et les faire voyager de proche en proche vers le musée d'histoire naturelle de Paris, et de là jusque dans le Nord. Je tendais moins à l’agrément qu’à l’utilité. Dans un voyage à Paris, je causai de mon projet avec Fourcroy, je le communiquai à d’autres professeurs avec qui j’étais en relations depuis mon rapport à la Convention pour l’agrandissement du Jardin des plantes; ils l’approuvèrent et m’encouragèrent à l'exécuter.
J’étais assuré que le gouvernement me seconderait pourvu qu'il ne lui en coûtât rien. Je travaillai à obtenir du Conseil municipal qu’il votât l’établissement et les fonds nécessaires. 11 n’était pas facile de faire comprendre l’utilité de cette dépense à de simples négociants. Je fus vivement appuyé par deux botanistes, Lacour-GoufTé et Casimir Rostan.
Lacour-Gouffé, moins savant qu’excellent praticien, avait du zèle et de l'activité. Casimir Rostan, d’une famille honorée dans le commerce, passionné pour les sciences, avait fait de longs et pénibles voyages pour se perfectionner dans l’histoire naturelle.
Je fis intervenir dans cette affaire un suffrage qui devait nécessairement avoir une influence décisive : celui de Mme Bonaparte. File avait, comme on le sait, le goût de la botanique et lui accordait une protection particulière. Les jardins et les serres de la Malmaison renfermaient une riche collection de végétaux rares et précieux (1). Joséphine fut
(1) Elle aimait à en donner à quelques favorisés. Témoin ce billet adressé à Tliibaudeau par le jardinier en chef de la Malmaison :
« Citoyen conseiller d'État,
« Mme Bonaparte vous envoie les plants ci-dessous nommés : un
enchantée de mon projet et m’autorisa à dire que son exécution lui serait très agréable. Elle l’entendait au rebours de moi. Je voulais marcher du midi au nord ; elle voulait marcher du nord, c’est-à-dire de ses serres, au midi. J’entrai en correspondance avec M. Mirbel, directeur des jardins de la Malmaison, et nous commençâmes le travail de naturalisation des végétaux. Je lui envoyai aussi des graines apportées par les bâtiments du commerce ou provenant de sujets qui ne fructifiaient pas ou qui fructifiaient mal sous le climat de Paris.
« Vous rendez, m’écrivait M. Mirbel, un grand service à la « botanique et à la culture en fondant à Marseille un jardin de « botanique. C’est une position admirable et il vous sera « facile d’enrichir, par ce moyen, les départements méridionaux « d’une multitude de belles plantes qui ne peuvent croître en « pleine terre dans le nord de la France. Mme Bonaparte « avait depuis longtemps le désir d’envoyer des végétaux de la « Nouvelle-Hollande dans le Midi, et d’en confier la culture aux « personnes qui seraient connues pour leur zèle et leur intelli- « gence. Elle espérait ainsi naturaliser les plantes les plus « utiles et les plus agréables. Deux circonstances favorisent « aujourd'hui l’exécution de ce projet : le voyage du capitaine « Baudin qui lui a procuré beaucoup de graines de la Nouvelle- « Hollande, et l’établissement d'un jardin à Marseille. Je vous « enverrai plusieurs plantes que je suis forcé de tenir en serre, « et qui doivent réussir en pleine terre sous votre climat. Ceci « pourra donner lieu à quelques expériences intéressantes et, « pour remplir parfaitement les vues de Mme Bonaparte, il « sera nécessaire de noter tout ce que ces essais présenteront « de remarquable. Elle s’en repose, à cet égard, sur vos « lumières et sur votre extrême complaisance pour elle. Vous « sentez d’ailleurs mieux que personne l’importance de ces « observations, et ce n’est pas à un homme tel que vous qu’il
« lirio dandrnm tulipifera, un rhus colinus, trois acacia alba, trois acacia « vescosa, un acacia rosa.
« Malmaison, le 1er germinal an X,
« Signé : IIowatson, jardinier en chef. »