CHAPITRE XI
remontait à 1669. Les bureaux de douane étaient placés aux extrémités du territoire de Marseille. Cette ville, à l’égard de la France, était pays étranger. Les progrès du temps et les variations qu’il avait apportées dans les communications commerciales avaient contribué à réduire successivement la franchise, lorsque la loi du 2 nivôse an III l’abolit entièrement et fit rentrer Marseille dans le droit commun. Sous le Consulat, elle eut le régime de l’entrepôt, fictif pour les marchandises de toute nature non prohibées, et réel pour les marchandises prohibées. La douane, au lieu d'être aux extrémités du territoire, ce qui gênait singulièrement la circulation des personnes, était à la porte des magasins affectés à l’entrepôt réel, dont la douane et le négociant avaient chacun une clé. Outre les considérations générales qui s’opposaient au rétablissement de la franchise, il y en avait de particulières. Des fabriques nombreuses s’étaient établies à Marseille ; des capitaux considérables s’y étaient engagés; la condition de leur existence était la liberté de leur approvisionnement et de leur communication avec le grand marché de la France pour l’écoulement de leurs produits.
Dans les ports de commerce, le négociant et l’armateur sont peu touchés de ces inconvénients et s’inquiètent fort peu de l’intérêt des fabriques et de l’agriculture ; il leur faut à tout prix remuer des marchandises, étrangères ou nationales, peu leur importe. D'ailleurs, dans l’état d’abattement où la guerre maritime et ses suites avaient plongé le commerce extérieur, la franchise du port aurait ruiné les fabriques sans aucun profit pour le négociant.
La Chambre de commerce, qui avait été supprimée, venait d’être rétablie (3 nivôse an XI). Très puissante sous le régime de la franchise, elle avait la direction générale du Levant et de la Barbarie, elle connaissait des affaires relatives au commerce d’Espagne, de Portugal, d’Italie, des pays du Nord et de tout autre commerce qui pouvait se faire par le port de Marseille. Elle avait sous ses ordres des bureaux pour la vérification des draps, des papiers, etc., destinés au Levant. Elle percevait divers droits : de vingt pour cent sur les marchandises venant du Levant sur des navires étrangers; de deux pour cent, droit
dit de Consulat, sur les provenances de ces pays ; de dix sous par millerole (1) d’huile. Avec le produit de ces droits, elle payait les dépenses de l’administration des Échelles, du service, de l’entretien et des réparations du port et des quais. La Chambre de commerce n’était plus que consultative comme toutes les autres. Elle resta chargée de la perception du droit de Consulat et du droit sur les huiles, mais elle n’en disposait plus. Les dépenses des Échelles et celles du port étaient ordonnancées sur sa caisse par le ministre de l’Intérieur et celui des Relations extérieures.
La Chambre, c’est-à-dire le corps des négociants qu’elle représentait, désirait ardemment la franchise pour recouvrer ses anciennes attributions. C’était l’objet constant de toutes les conversations, de tous les vœux. A mesure que j’étudiais la question, je doutais de plus en plus que le rétablissement de la franchise eût pour le commerce les résultats heureux qu'on en attendait. Les avantages étaient très incertains et les inconvénients sautaient aux yeux. Le malaise actuel provenait de la guerre maritime ; mais, sous peine de me dépopulariser, j’étais obligé de ne pas dire toute mon opinion et de ne pas me déclarer ouvertement contre un vœu si violemment prononcé. Il y en eut une forte explosion au moment où je me disposais à partir pour Paris, à la fin de Pan XII. La Chambre de commerce me remit un mémoire et jusqu’à un projet de décret d’organisation de la franchise. Je promis de le faire connaître à l’Empereur.
J’en écrivis d’avance à Simeon. Il me répondit : « Sans « doute, si vous reportiez à Marseille la franchise du port, vous « vous y feriez adorer. C’est un succès que je désire autant « pour vous que pour la ville même. Il est difficile que je con- « naisse l’air du bureau sur cette question. Je n’ai su que par « hasard qu’elle était élevée de nouveau, parce que les députés « de Marseille en avaient parlé à l’Empereur en venant le com- « plimenter. On dit qu’il leur donna quelque espérance. Mais
(1) Mesure de capacité en usage dans le Midi de la France, pour la vente de l’huile d’olive et du vin. Sa contenance est de 50 litres à Aix, 64 à Marseille et 70 à La Ciotat.