CHAPITRE XI
« a-t-il soumis la question à l'examen? C’est ce que j’ignore. « Dans le temps, le Conseil de commerce avait été contre. « S’est-on éclairé par l'expérience, par les avantages que les « ports francs d’Italie ont retiré de la suppression de la fran- « chise de Marseille ? Crétet n’est point ici ; il est allé à Aix-la- « Chapelle où l’Empereur l’a mandé. Je vous marquerai ce que « ltegnaud m'aura dit. Mais je crois que rien ne sera fait à cet « égard, ni même préparé avant que vous veniez. Si la fran- « chise était rétablie, ce serait à vous seul qu’on le devrait. Il « faudrait que vous apportassiez sur cela de bons matériaux. « Je n’ai point été content des mémoires que j’ai vus jusqu’à « présent sur ce sujet. Ils ne contiennent que des phrases et « des généralités. Je crois qu’il faut des calculs et prouver le « bien qu’avait fait la franchise, le mal que sa suppression a « causé, les avantages que ramènerait son rétablissement. On « devrait avoir beaucoup de détails sur chacune de ces propo- « sitions. Ensuite, on discuterait la meilleure manière d’établir « la franchise, dans la ville et son terroir, ou dans la ville seu- « lement, ou dans un de ses quartiers. Un seul quartier res- « semble trop à l’entrepôt et emporte, ce me semble, trop de « gêne. »
A Paris, je trouvai la question entière; elle n’avait pas du moins été officiellement examinée; mais les dispositions n’étaient pas favorables à la franchise, excepté chez les Provençaux dont l’opinion était fondée sur les souvenirs du passé. Lorsque l’Empereur revint de son voyage sur le Rhin (20 vendémiaire) et qu’il m’admit à l’entretenir des affaires du département, je lui parlai de la franchise du port de Marseille. Je lui exposai le pour et le contre comme un rapporteur. Après avoir discuté les moyens d’exécution et les points de détail, il me dit : « C’est « une maladie des Marseillais. Ils ne savent pas ce qu’ils « demandent. Si je le leur accordais, ils ne seraient pas six « mois à s’en repentir. Je sens mieux qu’eux leurs véritables « intérêts et les causes de leurs plaintes. Leur port franc est Tin « misérable palliatif. 11 faut affranchir le commerce français de « la domination de l’Angleterre. La franchise a fait son temps ; « nous ne sommes plus au temps de Colbert. Les rapports
« commerciaux sont changés. Je ne peux pas rendre à Mar- « seille le commerce exclusif du Levant. Si je le pouvais, je ne « le ferais pas. Ce commerce appartient à tous nos ports, au « plus actif, au plus habile. Par sa situation, Marseille en aura « toujours la meilleure part. Mettre hors de l’Empire une « grande ville avec un périmètre de plusieurs lieues, en faire « un pays étranger, jamais je n’y consentirai. Ils auraient la « prétention d’y recevoir les Anglais. Pourquoi non? La France « est grande parce qu’elle est une. Vous userez discrètement de « ce que je vous dis. Ce sont des malades qu'il ne faut pas « irriter. Ils ont l’entrepôt; c’est le droit commun. Si l’on peut « leur donner des facilités, à la bonne heure ! »
Je me le tins pour dit, et je me conduisis en conséquence, c’est-à-dire de façon à ne pas caresser la manie des Marseillais, ni à leur ôter tout espoir. En effet, ils en conservaient toujours.
En 1806, une députation présidée par le maire renouvela sa demande à l’Empereur. Il répéta aux députés son grand mot : « Sans doute les Marseillais ne veulent pas s’isoler de la France « et lui être étrangers. » II leur accorda un port franc tel que celui de Gênes, dans un quartier de la ville, et parut disposé à leur donner le fort Saint-Jean ou le fort Saint-Nicolas. Il ordonna au directeur général des douanes de lui présenter un projet. La Chambre de commerce le repoussa, persista à réclamer l’ancienne franchise, voulant tout ou rien. Les choses restèrent là ; il n’en fut plus question.
Lorsque l’Empereur eut arrêté ce hardi et magnifique mouvement de ses escadres pour la descente en Angleterre, il donna ordre à Villeneuve de sortir de Toulon. Son escadre portait 6.500 hommes de troupes sous le commandement de Lauriston. J’étais alors à Paris pour le couronnement et dans de très bonnes relations avec ce général. Quand il partit, il me demanda mes commissions pour Marseille. Je lui exprimai tous mes regrets de ne pas m’y trouver pour l’y recevoir.
Lorsque je revins du couronnement, Lauriston était encore à Toulon. Le secret des opérations navales était bien gardé. A Paris, on savait que les escadres devaient sortir et sortaient, mais on s’épuisait en conjectures sur leur destination, et l’on