‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 90 sur 325 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

était en grande sollicitude sur les dangers auxquels elles étaient exposées. On parlait encore de paix ; mais Siméon m’écrivait que les espérances qu’on en avait n’étaient fondées que sur des circonstances très légères, par l’arrivée d'un commissaire anglais pour l’échange des prisonniers.

La croisière de Nelson s’étant éloignée de Toulon, Villeneuve en sortit avec l’escadre le 25 nivôse ; mais il fut obligé par le mauvais temps de rentrer dans le port le quatrième jour, avec un vaisseau de moins qui s’était réfugié à Ajaccio et trois frégates qui avaient relâché à Gènes et à Malaga.

Quant à l’opinion qu’on avait à Paris de ces expéditions, Siméon m’écrivait : » Je crois qu’il est heureux que les vents « aient maltraité la flotte de Toulon. Les Anglais avaient vingt « vaisseaux ; s’ils l’eussent rencontrée, nous aurions éprouvé « un échec d’autant plus terrible que nous aurions perdu dans « le combat un grand nombre de troupes de transport entassées « sur les bâtiments. Je regarde comme un bonheur que nous « n’ayons pas éu à courir cette funeste chance, au moment sur- « tout où l’Empereur publie les ouvertures de paix qu'il avait « faites à l’Angleterre, se plaint de la réponse et menace de « porter de grands coups. »

La rentrée de Villeneuve avait d’abord singulièrement contrarié l'Empereur ; mais il la regarda comme une faveur de la fortune lorsque la rupture de l'Angleterre et l’alliance de la France avec l’Espagne eurent fait changer les dispositions pour la descente.

Pendant que l’escadre réparait ses avaries et attendait l’ordre de départ, Toulon était un lieu de délices et de fêtes. C’étaient des repas, des hais à terre et sur les vaisseaux, dont Lauriston faisait les frais, les honneurs, et auxquels il nous invitait, ma femme et moi. Le 9 germinal, l’escadre appareilla. Pauvre marine, alors si brillante! Nous ne soupçonnions pas qu’elle serait engloutie dans les eaux de Trafalgar, que Villeneuve en serait réduit à se suicider, et que Lauriston, aide de camp de l’Empereur, deviendrait un des plus chers favoris de la Restauration.

11 était décidé que la République italienne serait transformée

en royaume d’Italie. Le bruit public était que la couronne serait donnée au prince Joseph. Siméon m'écrivit : « Nous aurons « encore une fête lundi pour l’inauguration du buste de « l'Empereur au Corps législatif. Ce sera, je crois, le terme des « fêtes, à moins qu’il n’y en ait pour l’avènement du prince « Joseph au trône de Lombardie. On en parle beaucoup ; mais « on prétend qu’il ne consent pas encore à régner. Il est, à ce « qu’il me semble, assez difficile. Un royaume vaut bien la « dignité d’archi-électeur. Il est préférable de jouir d'une cou- « ronne que d’en attendre une plus brillante à la vérité, mais « qui est sur la tête d’un homme plus jeune que soi et qui a le « droit de se choisir un autre successeur. »

Mme Devaines ajouta : « Certes, ce ne sera pas moi qui « vous dirai un mot sur la Lombardie; ce que je puis seule- « ment vous assurer comme chose positive, c’est que l’Empe- « reur est véritablement malheureux par sa famille, et qu’ils « sont tous comme des diables pour le tourmenter.

« On dit que le Pape ne nous quittera qu’en mars ; que le « voyage de l’Empereur à Milan est retardé, quoiqu’une partie « de sa garde soit déjà en route pour Lyon depuis un certain « temps ; que le prince Joseph, qui avait déjà refusé d’aller « régner en Lombardie, se rapproche maintenant du désir de « l’Empereur. »

La délibération de la Consulta, qui déclarait Napoléon roi d’Italie, lui ayant été présentée en séance publique, leva tous les doutes. Siméon m’écrivit : « Le Moniteur d’aujourd’hui vous « apprendra ce qui s’est passé hier. Voilà un dénouement. On « ne sait pas si l’Empereur partira, comme on l’avait dit, au « commencement de germinal, ou s’il attendra l’effet que pro- « duira à Berlin et à Vienne la résolution de la Consulta d’État,

« s’il ira prendre paisiblement possession de sa nouvelle « couronne, ou s’il sera obligé d’affermir par la puissance « de ses armes l’hommage que lui en fait la République « cisalpine. »

L’Empereur partit avec Joséphine le 12 germinal; elle pleura beaucoup de ce que son fils, le prince Eugène, allait devenir vice-roi d’Italie et se séparer d’elle.

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