‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 91 sur 325 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

M. Brack, directeur des douanes à Marseille, fut appelé à Gènes pour y organiser cette administration. C’était un homme d’esprit et d’un commerce aimable. Il nous quitta avec peine et emporta nos regrets.

Arrivé à sa destination, il m’écrivit : « J’ai parcouru et « visité la plaine de Marengo où, comme à Pharsale, s’est décidé « le sort de l’Europe et peut-être du monde entier. On n’y voit « d’autre souvenir qu’une chétive pyramide en pierre, sur- « montée d’une aigle déployée, ayant à sa base une inscription « qui rappelle la victoire gagnée par le Premier Consul le « 25 prairial an IX, et, par une coïncidence particulière, c’est « aussi le 25 prairial que je me trouvais au pied de la pyramide « et sur le champ de bataille. J’ai parcouru aussi le champ de « Saint-Julien où les Français venaient d’être repoussés lorsque « Desaix attaqua avec sa colonne fraîchement arrivée pendant le « combat et décida la victoire. Mais on ne trouve en l'honneur « de Desaix rien autre que le souvenir qu’il y a laissé. Mon pos- « tillon qui était à la bataille, m’a servi d'historien : C’est là qu’est « tombé Desaix; c’est là qu’on a recueilli ses derniers mots. A « deux lieues de Marengo, il m’a fait voir la plaine de Novi où,

« quelques années avant, Joubert avait péri.

« Toute la cour est ici. M. de Talleyrand, qui précède tou- « jours de très près le maître, est arrivé depuis quarante-huit « heures. Je l’ai trouvé étonnamment engraissé. Chacun des « ministres s’empresse de donner des fêtes à la princesse Élisa,

« à qui j’ai eu aussi l’honneur de faire ma cour, et que je n’ai « pas trouvée autrement embellie, si ce n’est de sa principauté « à laquelle on va joindre Lucques pour lui donner quelques « habitants et un gîte pour logement. Entre les gardes d'honneur « à pied et à cheval, les voitures d'apparat dont les rues sont « couvertes, les livrées, les crachats et les étrangers qui aflluent « à Gênes, on compte une population extraordinaire de trente « mille individus. Les Génois, tout étonnés de ce mouvement « qui amène du plaisir et beaucoup d’argent, en concluent que « la réunion est pour eux les mines du Pérou. Mais lorsque tout « sera organisé, lorsque les douanes marcheront, que les droits « réunis attaqueront leurs récoltes et, avec les octrois, les con-

« sommations ; qu’on y adjoindra les contributions, l’enregis- « trement, l'enthousiasme fera place à la raison. Pour moi, la « mienne me dit que, toute superbe que soit Gênes, elle ne peut » me faire oublier Marseille. Le prince Jérome, qui donne « aujourd’hui une simple promenade à son bord à sa sœur « Élisa, dispose toute sa flottille, composée de quatre frégates, « deux bricks, deux corsaires ou caravelles, pour une fête qu’il « veut donner à l’Empereur. »

J'aurais bien désiré qu’à son retour l’Empereur vînt à Marseille. Il ne m'appartenait pas de le lui demander; je ne pus que sonder le terrain. Mme Devaines m’écrivit : « On dit que le « roi de Prusse a fait demander l’Étoile de la Légion d’hon- « neur. Vous n’aurez pas l’Empereur, soyez-en certain. Une « lettre de M. Talleyrand, du 10, me marque : Nous irons à « Brescia, Ferrare, Bologne, Gênes, Parme, puis à Turin et « Lyon. Vous voyez que ce n'est pas le chemin de Mar- « seille. »

Siméon m'écrivit : « Jusqu’au moment où nous avons appris « la réunion de Parme et de Gênes à la France, nous comptions « sur le retour de l’Empereur pour les premiers jours de mes- « sidor. Il paraissait qu’il n’irait point vous voir. A présent, « nous croyons qu’il ne viendra pas de sitôt. L'organisation de « Gênes l'occupera quoiqu’il ait fait venir l’architrésorier « pour y travailler. Peut-être aussi que les nouvelles sottises de « la reine de Naples le retiendront. »

En apprenant la réunion de Gênes, les Marseillais prirent l’épouvante et me conjurèrent de leur permettre d’envoyer une députation à l’Empereur pour le prier d’honorer leur ville de son auguste présence. Je ne demandais pas mieux; j’autorisai la députation.

Siméon m’écrivit : « J’avais déjà ouï les quelques Marseillais « qui sont ici se plaindre de la réunion de Gènes comme devant « les ruiner. Les négociants, toujours amis du monopole, ne « manquent jamais de s’effaroucher quand ils se voient des « rivaux. Moi, je crois que Gênes ne détruira pas Marseille, que « ces deux ports s’aideront l’un l’autre. Je crois que le port « franc de Gènes aidera au rétablissement de celui de Marseille,

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