CHAPITRE XI
« à moins qu'on ne prouve que le port franc étant à Gènes un « lieu clos et séparé, un lieu de simple entrepôt, Marseille a « le même avantage. »
La députation était composée de trois négociants. Ils perdirent du temps à se faire habiller et équiper, cheminèrent à leur aise, ne purent pousser jusqu’à Gènes, et arrivèrent à Turin quatorze heures avant l’Empereur qui y resta deux jours. Ils manœuvrèrent avec si peu d’intelligence et d’activité qu’ils n’obtinrent point d’audience et qu’ils ne furent pas présentés. Ils se trouvèrent sur son passage, n’eurent pas l’esprit de s’annoncer eux-mêmes, le laissèrent partir, et s’en revinrent honteux et confus. Ils firent imprimer l’adresse destinée à l'Empereur, le discours qu’ils s’étaient proposé de lui débiter et un procès-verbal de leur triste ambassade qu’ils adressèrent au ministre de l’Intérieur et répandirent dans la ville. C’était pitoyable de maladresse et de rédaction.
Mme Devaines m’écrivit : « Pendant que vos députés allaient j prier l’Empereur de passer par Marseille, il nous arrivait en « ballon. Combien restera-t-il? Où ira-t-il? etc. Je n'en sais « rien; je présume que ce sera à Boulogne, attendu l’énormité « des troupes qui s’y rendent. Tout est prêt, dit-on. Ce mot-là « me fait frémir. Et vous? »
L'Empereur était le 22 messidor à Fontainebleau. Siméon m’écrivit : « Les papiers publics vous auront appris le prompt « retour de l’Empereur. Nous sommes allés dimanche lui faire « notre cour à Fontainebleau. Dans l’audience, il m’a parlé « assez longtemps du port franc de Marseille. II a commencé en « me disant que l’on y était bien triste de la réunion de Gênes.
« Je lui ai répondu : « C’est tout simple; c’est un marchand qui « vient s’établir dans la même rue: mais on espère que Mar- « seille ne sera pas moins bien traitée que Gênes et qu’elle aura « son port franc. » — « Mais elle l’a. dit-il. L’entrepôt a tous « les avantages de son ancien port franc, sans en avoir les « inconvénients. Veulent-ils la franchise dans toute la ville? Si « je la leur accordais, ils se plaindraient avant un an des embar- « ras qui en résulteraient, de ce qu'ils ne pourraient aller à * leurs bastides sans que l’on fouillât leurs malles. » A cette
occasion, quelqu’un dit qu’avant le nouveau régime tout le monde se plaignait des visites de la douane.
« Je répondis : S’il y avait quelques plaintes, c’était de la part « des voyageurs, mais le commerce ne se plaignait pas. Les « voyageurs eux-mêmes ne pouvaient pas trouver mauvais « qu'on les fouillât à la frontière; or, la frontière était alors à « Septèmes. »
« L’empereur dit : « Les Marseillais ne peuvent être à la fois « étrangers et Français. Tout ce que je pourrais faire serait « d’étendre la franchise à la ville entière. Mais je voudrais qu’on « me prouvât que ce serait à son avantage. Je ne le crois pas. « Jamais on ne m’a donné de bonnes raisons. Les gens de ce « pays devraient éclairer les Marseillais sur leurs véritables « intérêts. Ils ne réclament leur ancienne franchise que par « habitude. J’en ai parlé avec le préfet quand il était ici. »
« La conversation, qui n’est jamais longue dans ces audiences,
* finit là. Le prince Joseph me parla aussi de cette importante « question. Je lui dis combien l’Empereur acquerrait de popu- « larité à Marseille, s’il rendait l’ancien port franc; que, même « s’il n’était réclamé que par l’habitude, la condescendance pour « cette habitude, si elle n’était pas contraire aux intérêts de « l’État, serait très politique.
« J’avais dit à l’Empereur que Marseille lui avait envoyé une « députation qu’il avait pu rencontrer sur son passage, et qui, « d’abord destinée à aller le prier à Gênes d’honorer Marseille « de sa présence, était allée l’attendre sur la route. L’Empe- « reur dit qu’il avait été trop vite pour la rencontrer. Elle
* était cependant restée deux jours à Turin avec lui ; il ne l’avait « pas même su.
— « Voilà, ajoutait Siméon, quelque chose d’assez important « pour le pays que vous administrez. C’est le moment, si l’on « a de bonnes, d’excellentes raisons, des raisons convaincantes « à donner, de les produire. Pour moi, je vais étudier la ques- « tion à fond et sans aucune prévention. J’ai le désir de servir, « comme je le dois, Marseille. On ne peut la servir qu’en « démontrant non pas qu’il lui faut un port franc car on répond
* qu’elle en a un; il faut démontrer que le port franc par entre-