‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 97 sur 325 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

fut général; mais les pénitents noirs, composés de canailles, triomphèrent des pénitents blancs, composés de parlementaires, et continuèrent leur marche victorieuse. Après ce récit, l’archevêque riait aux éclats. « Pour que cela n’arrive pas à mes péni- « tents, disait-il, je leur ai prescrit, à tous, un costume de « la même couleur; il est violet, je leur ai donné mon uni- « forme. » Et il riait comme un fou. A quoi ces pénitents étaient-ils bons? Ils enterraient, disait-on, les pauvres. Comme si dans tout État, même médiocrement policé, l’autorité n’y pourvoyait pas! Comme si, dans le nord de la France où il n’avait jamais existé de pénitents, on avait été dans l’usage de laisser les pauvres sans sépulture !

En fait d’anecdotes, en voici une que me raconta l'archevêque. Le maire de Marseille avait fait rétablir la chapelle de l’hôtel de ville et y avait placé un tableau de Saint-Lazare, personnage très vénéré dans cette ville. Ce tableau était d’une composition si compliquée qu’on ne pouvait pas trop comprendre quel trait de la vie du saint il représentait. On en parla à l’archevêque. « Je ne sache rien, dit-il, de particulier sur saint « Lazare, sinon qu’il mourut deux fois. Cela me rappelle un « jeune étudiant hollandais qui avait choisi pour sujet de sa « thèse la mort de Lazare, et tout ce qui dut arriver après sa « résurrection relativement aux biens qu’il avait possédés. II « avait ainsi intitulé sa thèse : De morte Lazari bis mortui et t aliorum bis mortuorum. » L'archevêque en avait le fou rire.

Il m’écrivit une lettre assez sèche pour me demander l’interdiction de quelques pièces de théâtre, notamment des Visitandines. Ce pouvait être l’objet d’une conversation et non d’une demande officielle et surtout impérieuse. Je lui répondis aussi sèchement que les théâtres ne le regardaient pas. La première fois que j’allai ensuite à Aix, je lui fis ma visite, car je n’y manquais jamais. Contre son habitude, il me reçut très froidement. Je me disposais à abréger notre entrevue lorsque le vieux prélat ouvrit un tiroir du bureau devant lequel il était assis, et, y prenant un papier, me le présenta en me disant : « Monsieur,

« connaissez-vous cette lettre? » Je lui répondis : « Oui, mon- » sieur. » — * Comment, continua-t-il, avez-vous pu écrire sur

« ce ton à un homme de mon caractère et de mon âge? » — « Monsieur, lui répliquai-je, je regrette de n’avoir pas ici votre « lettre, mais je me la rappelle, et vous ne l'avez pas oubliée.

« La réponse a été sur le même ton que la demande. Laissons « donc la forme de côté et venons franchement au fond. Les ■ pièces dont vous demandez la suppression sont portées sur le « répertoire arrêté par le ministre et jouées à Paris. Je ne puis « ni ne veux être plus sévère que le gouvernement. » La conversation devint plus amicale. L’archevêque voulut me prouver que ce qui n'avait pas un grand inconvénient dans une ville corrompue comme la capitale, en avait beaucoup dans une ville telle que Marseille où il y avait encore quelque foi. Je lui fis observer que les Visitandines ne compromettaient que les couvents abolis par les lois. Ma distinction lui parut plus subtile que fondée. Tout cela, disait-il, tombait, en définitive, sur la religion, sur ses ministres. Il n’avait pas tout à fait tort, cela ne leur profitait pas. Je me renfermai dans la légalité et le droit. Nous nous quittâmes sans nous être convertis, ni l’un ni l’autre, mais réconciliés, du moins extérieurement.

La nation n’avait pas besoin de grand aumônier ; il plut à l’Empereur de le rétablir avec le conseil de la grande aumônerie. Ce conseil avait parmi ses attributions la propagation de la foi et l’entretien des ministres évangéliques qui s’y dévouaient dans les pays appelés infidèles pour répandre le christianisme sur toute la terre. Ainsi furent rétablies les trois congrégations des missions étrangères, des Lazaristes, du séminaire de Saint-Sulpice, et la succursale de Saint-Lazare àSavone. Dans des temps où les communications entre les peuples et leurs gouvernements étaient difficiles, la politique avait pu tirer parti de ces institutions religieuses; mais il était douteux qu’elle en reçût maintenant quelque secours. Que des prêtres allassent à leurs risques et périls convertir des Chinois et des Hottentots, il n’y avait rien à dire; mais il me semblait contraire au droit des gens que le gouvernement prît ces missionnaires sous sa protection. Quelle puissance chrétienne eût souffert que des imans fussent venus chez elle convertir ses sujets à la loi de Mahomet? L'esprit de ces congrégations n’était rien

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