CHAPITRE XII
moins qu’impérial; elles prenaient parti pour la cour (le Rome; elles étaient des foyers de petites intrigues contre l’Empereur. J’en acquis la preuve par la conduite et les discours d’un prêtre de Saint-Lazare, M. Verbert, curé de l’église des Réformés à Marseille. Il affectait un grand rigorisme, il était d'un caractère aigre-doux, intolérant, insinuant comme un congréganiste. Intimement lié avec des individus connus pour être hostiles au gouvernement, il exerçait sur eux et surtout sur les femmes une grande influence. Elles étaient aux petits soins pour lui, ne juraient que par lui; c’était leur oracle.
Le ministre Portalis perdit la vue. L’infirmité du père fit la fortune du fds; l’Empereur le nomma secrétaire général du ministère des Cultes. Cette cécité donna lieu à des scènes plaisantes. Les jours de réception, le ministre circulait dans ses salons, conduit par un de ses familiers qui lui nommait les gens qui venaient lui parler. Une personne dont le nom n’avait pas été dit au ministre lui rappela une de ses promesses dont il était prodigue. « Oui, oui, répondit Portalis. J’ai parlé de votre « affaire; soyez tranquille; » puis, se tournant vers son guide, il lui demanda en provençal : « Qui est celui-là? » Le mot circula; on en rit beaucoup, excepté le solliciteur. Le célèbre Forlenze opéra Portalis. « Les papiers publics, m’écrivit Siméon, « vous auront appris qu’on lui a fait l’opération de la cataracte « avec un grand succès. Il y verra au moins aussi bien que « lorsqu'il vint à Paris. »
Le prêtre Servat était venu du Languedoc prêcher le carême à Arles. Il excitait les passions au point que le maire, très religieux, craignait que les citoyens n’en vinssent à des voies de fait entre eux. Il tonnait en chaire contre les propriétaires de biens nationaux, les prêtres mariés, nommément contre Talleyrand, ex-évêque d'Autun. Si j’en avais référé à l’archevêque, il se serait borné à faire une semonce à ce prêtre furibond, ou l'aurait tout au plus renvoyé. Je chargeai le sous-préfet de Tarascon d’aller lui-même au logement du prêtre Servat, de saisir ses sermons et de faire en sorte qu’il se sauvât de sa personne. L’expédition réussit parfaitement; il prit la fuite, laissant ses manuscrits. Se croyant poursuivi, il se jeta dans une
barque pour passer le Rhône. Les gens du port criaient aux bateliers : Nega loul Nega lou ! (Noyez-le). Le calme se rétablit aussitôt à Arles. Les manuscrits de Servat prouvaient que son langage n'avait pas été calomnié. On y trouva en toutes lettres ce qu'il avait dit en chaire. J’en informai l’archevêque; il fut vivement blessé et se plaignit à Portalis. Ces sortes d’affaires regardaient deux ministres, celui delà police et celui des cultes; je leur rendis compte. Le premier avait la manche large, le second était plus scrupuleux. Siméon m’écrivit : « Vous avez « bien promptement ordonné l’arrestation d’un prêtre dont on ne c dénonçait que des paroles fugitives qui n’avaient été suivies « d’aucun mauvais effet, que l’on pouvait supposer ou mal « interpréter. En tout cas, c’était aux tribunaux d’en connaître. « La mesure vive que vous avez prise a effrayé les bons « citoyens et réveillé les espérances des anarchistes, puisque « vous avez cru devoir rassurer les uns et comprimer les autres « par une proclamation. Cette mesure n'est plus dans lesinten- « tions et la marche du gouvernement, qui n’a plus besoin de « coups d’autorité.
« On n’a pas approuvé non plus que vous ayez parlé de votre « philosophie à des gens qui venaient se plaindre à vous de « l'atteinte portée au culte dans la semaine où il a le plus d’im- « portance et de solennité. On est loin de blâmer votre philo- « sophie; mais l’opinion particulière d’un administrateur est « pour lui; il ne doit manifester dans les affaires publiques que « celle du gouvernement dont il est l’organe. Portalis est un « peu fâché que vous soyez brouillé avec l’archevêque et croit « qu’il n'a pas tort; il ne vous en est pas moins attaché. »
Je ne m’étais pas brouillé; c’était l’archevêque qui me battait froid. Officiellement, Portalis me donna tort. Je ne me tins pas pour battu. Je ripostai et Siméon m’écrivit : « Dans l’affaire « du prêtre d’Arles, vous n’avez pas autant perdu que vous « croyez. L’ordre de l’arrêter était trop vif, et c’est ce qu'on a « blâmé; mais on a défendu de le laisser prêcher désormais. « Ainsi, justice est faite de ses mauvais sermons. »
Le refroidissement de l’archevêque ne tint pas contre mes prévenances; mais il ne voulut pas en avoir le démenti et se