‹ Mémoires de B. Barère, membre de la Constituante, de la Convention, du Comite de salut public, et de la Chambre des représentants (volume 2)Chapitre 3 sur 6 · M 1^ MOIRES · texte numérisé non relu

M 1^ MOIRES

m'avait rendu à la liberté ; il m'avait délivré des injustes persécutions de la Convention et du Directoire. Il fallait bien par reconnaissance se résigner à cette insipide et stérile lecture. — J'allai trois jours après lui porter l'analyse de cette brochure que je lui fis en très-peu de mots. — En m' abordant, il me dit familièrement! «Eh bien, que ferons-nous de ces pamphlétaires anglais? avez -vous bien lu cette brochure diffamatoire; car c'est ainsi qu'on me l'a présentée? » — « Général , l'ouvrage de sir Francis d'Yvernois se partage en deux parties : dans la première il n'est question que du Directoire ; vous l'avez renversé et il m'a opprimé, je n'ai rien à dire pour sa défense ; il appartient à l'histoire inexorable. Quant à la deuxième partie , elle vous est entièrement consacrée ; on vous accuse d'avoir usurpé le pouvoir du Directoire, d'avoir désorganisé les finances, d'avoir éloigné la paix générale et de ressembler entièrement à Cromwell. » — Le premier consul écouta paisiblement jusque-là ; mais à ce mot de Cromwell , il se fâcha violemment , et me dit en frappant du pied : « Mais je ne suis pas un Cromwell; revoyez les traits qu'il a dans l'histoire anglaise et faites un parallèle entre sa conduite et la mienne.» — «J'espère, lui dis-je, que la France n'aura jamais de Cromwell, et j'écrirai ce parallèle pour qu'il ne soit jamais redouté de mes concitoyens. » — 11 parut se calmer et me quitta on me recommandant ce travail.

— J'étais peu accoutumé aux boutades du général consul , et je ne désirai plus [de le revoir ; ce qui arriva en effet ; car depuis les premiers jours de vendémiaire an IX, je n'ai plus recherché Foccasion de me trouver en sa présence.

Quand on verra dans mes pièces et documents historiques combien d'écrits et de travaux politiques j'ai composés à la demande de Napoléon, on devra se rappeler l'éminent service qu'il m'avait rendu en révoquant l'infâme décret de la Convention contre-révolutionnaire qui, sans m'eut endre ni me juger, m'avait condamné à la déportation. Il m'avait délivré des persécutions éprouvées pendant cinq ans de cette poussière puissante qui fut le Directoire exécutif. La reconnaissance pour ce grand bienfait de ma liberté reconquise ne pouvait s'acquitter qu'en défendant mon bienfaiteur contre ses ennemis. C'est donc à la mémoire du cœur qu'il faut attribuer tous mes écrits pour l'Empereur. Quoiqu'il ait fait des fautes et commis do grandes erreurs , je suis si reconnaissant de son arrêté du 5 frimaire (25 décembre 1799) , que je recommencerais si je me trouvais dans les mêmes circonstances.

Je travaillais lentement et sans gotit à cette réfutation de sir Francis d'Yvernois ; le mois de vendémiaire était presque fini que je n'avais pas écrit les trois premières pages de cet écrit. Je fus bien plus interrompu dans ce travail quand j'appris par les recherches de la police que l'on s'efforçait au

nom (]ii proniier consul de me comi)romettre dans un événement arrivé à la salle (1(^ l'Opéra, un jour que Bonaparte avait manqué, disait-on, d'être assassiné par des patriotes conjurés contre lui. C'était la malheureuse affaire dans laquelle furent impliqués MM. Aréna , commissaire des guerres, Corse et ami de Lucien Bonaparte, Céracchi, célèbre sculpteur romain, Demerville, qui était de la même ville que moi, qui m'était dévoué, qui avait été chef de bureau au Comité de salut public , et un peintre provençal nommé Topino Lebrun.

J'habitais à cette époque la campagne, et je venais rarement en ville. Vers la fin de vendémiaire ayant appris que Demerville avait été empoisonné en mangeant un pâté , et qu'il était extrêmement malade , j'étais venu chez lui le soir qui précéda cette malheureuse affaire. Je lui avais dit que j'irais le lendemain vendredi à l'Opéra, et il voulut m'en dissuader, vu qu'il y avait beaucoup d'exaltation dans les esprits. Je ne fis point attention à ce propos, et j'allai à l'Opéra, où l'affaire deCéracchi et d' Aréna fit si peu de sensation que je n'appris cette prétendue conspiration que le lendemain par les journaux. Demerville n'était pas sorti de son lit, et c'était chez lui, disait-on, qu'un M. Harel, à qui il avait autrefois rendu service , avait porté les instruments de la conspiration, comme provocateur secret de la police.

Tout ce que j'entendais dire dans les rues et dans

les journaux à ce sujet me ])ai'aissait si incroyaljle (|ueje cherchai Demerville clans les diverses maisons où il était connu. J'étais harcelé, je ne sais pourquoi, par la police et par ses agents qui avaient plus l'air de s'occuper de moi-que des Corses, Italiens et Provençaux désignés dans cette conspiration , lorsque Demerville vint chez moi. « Menezmoi vous-même , me dit-il , chez le ministre de la police ; je lui dirai ce que je sais de cette étrange affaire et, sans doute, il en découvrira le lil qui, à ce qu'il me parait, a été tramé aux Tuileries par vos ennemis personnels plus que par les miens. Mais je dirai la vérité, et l'on verra que tout ceci nous est parfaitement étranger ; car moi-même, malade et alité, j'ai été trompé, égaré par le misérable Harel qui me parlait contre Bourienne et Talleyrand. J'aurais bien dû me défier de sa colère factice contre ces gens-là. »

J'étais stupéfait de tout ce que j'entendais; je ne lis point de réflexions, et je partis dans un fiacre avec Demerville pour me rendre chez le ministre de la police ; il était encore dans sa chambre à coucher. Il nous reçoit, écoute avec calme les déclarations franches de Demerville. Survient alors ce M. Harel qui était un agent de la police, *et qui se concertait au château des Tuileries avec Bourienne pour la marche delà conspiration, machine atroce avec laquelle on voulait atteindre, comme je dirai plus bas, d'autres personnes que celles qui étaient accusées immédiatement .

M. Hnrel no fit pas attonlioii aux personnes qui étaient avec le ministre, et il se mit à causer avec deux individus placés près de la cheminée. Leur conversation roula sur cette affaire, et l'un des deux lui dit : — « Connais*sez-vous Barère? » — « Non.» — A ces mots, je m'approche de M. Harel, et lui demande avec fermeté s'il connaît ce M. Barère dont on parle et s'il l'a jamais vu. — Il répond qu'il ne le connaît pas , qu'il ne l'a jamais vu venir chez Demerville. — «Eh bien, Monsieur, c'est moi, lui dis-je, et souvenez-vous bien de votre déclaration que vous ne m'avez jamais vu aller ni venir chez M, Demerville. » ~ « C'est la vérité,» dit-il.

Au bout de quelques instants, le ministre nous dit d'aller à la préfecture de pohce, que cela suffisait.

Nous nous rendons à la préfecture ; on relient Demerville dans le bureau d'un M. Bertrand qui me parut fort dur et fort monté contre les accusés, lime dit d'aller parler au préfet M. Dubois. Je m'y rendis : celui-ci me parla sur un ton qu'on prend sans doute dans ce lieu avec les prévenus , mais qui ne me convenait pas. Je le fis bien connaître à M.Dubois en m'exprimant avec énergie sur ma manière de me conduire et d'exister à Paris, depuis mon retour à la liberté. Il faut ajouter que M. Dubois, pénétré de ce que je lui faisais observer, me dit que je i)Ouvais nie retirer chez moi en sûreté. Je lui répondis que je saurais bien me défendre de toutes les embûches dés agents de la police , et que

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l'on savait si j'étais capable do quelque énergie pour soutenir mes droits. — M. Dubois me réitéra l'invitation de me retirer chez moi. Je désirais revoir le pauvre Demerville qui s' était livré à ces mécbants faiseurs de conspirations. Mais cela me fut impossible.

Rentré dans ma maison , et réfléchissant avec indignation sur l'astuce avec laquelle on avait cherché àm'atteindre dans une affaire à laquelle j'étais tout à fait étranger, je conçus Fidée de m'adresser au premier consul lui-même : je lui écrivis la lettre suivante :

« Général Premier Consul.

« C'est avec un profond étonnement et avec une « juste indignation que je vois mon nom compromis « dans la liste que des agents de pohce ont faite à « leur gré des personnes qu'ils accusent d'avoir « coopéré à l'action imputée à MM. Aréna, Céracchi « et consorts.

« Certes, si l'on venait dire au Premier Consul « que Barère est à la tête d'une assemblée du peuif. pie pour réclamer l'exercice de ses droits , cette « action de ma part pourrait être croyable ; mais « moi, ancien représentant, me mêler à des cons- « pirations de police et de cabaret, m'occuper de « ces vils attentats, cela ne peut ni me ressembler, « ni m'être jamais imputé.

« J'espère que le Premier Consul, à qui je dois « ma liberté, ne flétrira pas ma reconnaissance pai

« le plus léger soupçon ; ce sont mes ennemis per- « sonncls qui veulent se servir de votre autorité et « de vos frayeurs pour me perdre, n'ayant pu y « parvenir par les crimes de la réaction dont votre « pouvoir m'a délivré. »

J'ai l'honneur d'être avec respect, Général Premier Consul,

Votre, etc.

M. François de Nantes, conseiller d'état, chargé de présenter au premier consul l'analyse ou l'extrait des diverses adresses et pétitions , fut frappé de ma lettre; il l'avait mise dans le dossier du jour. — Cette lettre dut frapper aussi le premier consul , car je fus effacé de la liste des accusés ou des proscrits que MM. Bourienne et Talleyrand placèrent jusqu'à six fois sur son bureau. Il effaça également un autre conventionnel corse, nommé M. Mottedo, que des mains ennemies avaient placé dans le cadre de la proscription. C'est ainsi qu'à chaque mouvement politique on a vu les hommes les plus vils et les plus tarés faire écrire sur les listes de proscription les noms de leurs ennemis ou des personnes que la vénalité désignait à leur lâche vengeance...

Octobre 1800.

Je me croyais à l'abri de leurs coups, lorsque je

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reçus , le 27 vendémiaire an IX , une lettre qui m'invitait à passer à la préfecture de police pour affaires personnelles. Tout était sinistre à cette époque, surtout ce qui venait de pareille source : je m'empresse pourtant de m'y rendre; je vois M. Piis , secrétaire général , (jui me dit que cela regarde M. le préfet de police Dubois. Les prévenances de M. Piis adoucirent un peu tout ce qu'avait de repoussant le lieu où je me trouvais appelé. Je vais trouver M. Dubois, qui m'annonce des ordres que M. le secrétaire général me communiquera, et il envoie son secrétaire à M. Piis. Me voilà renvoyé de Ponce à Pilatc. M. Piis me dit : « Voilà un ordre du premier consul , expédié par la police générale , qui vous exile à vingt lieues de Paris, jusqu'à nouvel ordre.)) — «Mais, quel est le motif d'une pareille vexation? Ai-je mérité d'être l'objet d'un acte arbitraire , moi à qui le premier . consul a donné la liberté il y a un an , en m' autorisant à rester indéfiniment à Paris ? C'est une surprise, c'est une injustice.» — M. Piis me répondit froidement : « Voilà les ordres, je vous les communique , choisissez le lieu oii vous voulez vous rendre.» — «Monsieur, lui répondis-je, je n'obéirai point à un ordre arbitraire qui me relègue à vingt lieues de Paris. Je choisis, pour m'y retirer volontiers , mon pays natal , ma maison et ma famille à Tarbes, dans les Hautes-Pyrénées. » — «Vous en êtes le maître.» — «J'accepte et je veux profiter du délai d'une décade que vous me donnez

pour disposer mon retour volontaire dans mes foyers. Mais, avant que de sortir et de prendre mon passe-port , j'exige que vous me donniez un extrait légal et authentique de cet ordre d'exil, parce qu'on le nierait un jour; et, de plus, je désire que vous y écriviez ma réponse expresse que j'entends me retirer dans ma famille , dans le département des Hautes-Pyrénées. » —Cela me fut accordé de la meilleure grâce par M. Piis , homme trop éclairé pour ne pas sentir l'injustice de cet acte arbitraire. Il me fit expédier sur-le-champ copie de cette lettre de cachet que j'ai gardée précieusement , et dont on aura un jour de la peine à croire les dispositions.

Voici cette copie : je porte toujours l'original avec moi.

Paris , le 28 vendémiaire an IX de la République.

Liberté. — Égalité.

Le Préfet de police.

« Nous, préfet de police, en conséquence d'un ordre du ministre de la police générale du 27 vendémiaire, avons écrit au citoyen Barère de se rendre à la préfecture pour affaires qui le concernent.

«Ledit citoyen Barère s' étant sur-le-champ rendu à notre invitation, nous lui avons signifié ledit ordre portant « (ju'il ait à sélo'ujner à vingt lieues

« de Paris dans une décade, et lui avons annoncé « que s" il n'obéissait pas audit ordre , ou que si w après avoir obéi , il revenait à Paris sans notre « autorisation , nous ne pourrons nous dispenser « de le faire arrêter. »

« Sur quoi ledit citoyen Barère nous a déclaré que son intention était de se retirer dans sa famille résidente à Tarbes , lieu de sa naissance , dans le département des Hautes-Pyrénées, distant de Paris d'environ deux cents lieues de poste, et vouloir profiter de dix jours de délai pour vaquer à ses affaires et préparer son départ. En foi de quoi, il a signé avec nous pour servir à ce que de raison, après nous avoir demandé qu'il lui en fût expédié une copie dûment certifiée.

Pour copie conforme Le secrétaire général de la préfecture Sigtié Pus. »

Muni de cette expédition de l'ordre d'exil, je cours chez M. Fouché , ministre de la police générale , et je me plains à lui hautement de cet acte oppressif et injuste. « Cela m'est venu du cabinet de l Emj)ereiir , me Yé\)onô\t-ï\ , j' ai dû renvoyer à la préfecture. Mais, je vais à la Malmaison demain et j'en parlerai au premier consul; c'est un ordre qui lui a été surpris. » — Sur ces entrefaites, M. Garât, sénateur, vint chez le ministre et il m'entendit me plaindre d'être ainsi maltraité comme suspect par le gouvernement même qui m. 8

m'avait rendu la liberté. M. Garât dit au ministre quil se trouverait aussi à la IMalmaison et qu'il parlerait au premier consul pour faire révoquer un pareil ordre.

Plusieurs jours se passèrent sans résultat. Enfin, la veille de l'expiration du délai des dix jours donnés par le préfet , je revins à la police générale ; et Fouché m'apprit en me revoyant que je pouvais rester à Paris. J'étais loin de soupçonner que ce séjour pouvait encore me devenir plus funeste, parce quen politique les ennemis qu'on a à Paris ne changent jamais de but, d'immoralité , de haine et de vengeance.

La prétendue conspiration deCéracchi, Aréna, Topino Lebrun et Demerville excitait des doutes et trouvait des incrédules dans l'opinion publique. C'était une conspiration de fabrique ; elle avait été brassée par MM. Bourienne et Talleyrand au cbâteau et exécutée par des agents de police qui n'en référaient (ju'à eux.

Bourienne, ancien noble émigré , devenu le secrétaire intime du cabinet du premier consul, était très-liéavecM. de Talleyrand, alors ministre des affaires étrangères ; ils ne s" occupèrent d'abord que des moyens à employer pour séparer le premier consul des républicains en les lui montrant comme ses mortels ennemis , et pour éloigner du conseil d'État quelques hommes de larévolulion avec laquelle, selon Bourienne et Talleyrand, le gouvernement consulaire devait faire un éternel divorce.

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C'est dans ce système que Bourienne et Talle) rand, à Finsu du ministre de la police, Fouché , provoquèrent par les agents de la police du préfet , la prétendue conspiration d'Aréna et de Céracchi, dont lesparolesetle mécontentement furent transformés en complot contre le chef de l'État.

Le président du tribunal criminel, M. Aymard, dévoué au gouvernement consulaire, faisait les procédures préparatoires, interrogeait, torturait les consciences et les accusés. Il les mettait à la question , pour ainsi dire , afin de diriger les accusations et les soupçons sur les personnes que désignaient les chefs de cette trame qui na jamais été bien connue du public, mais que les circonstances du procès m'ont mis à même de bien connaître , parce qu'il plut à M. Aymard de m'y faire figurer au nombre des témoins , ne pouvant pas m'y placer comme accusé ou comme complice.

Le directeur de cette procé4ure à la police fut M. Bertrand, chef de division, très-expert dans ce genre d'affaires et très-subtil pour surprendre les accusés et faire parler les témoins. C'est ce Bertrand qui dressa tous les premiers actes, c'est-àdire les lignes de la direction accusatrice que devait prendre cette monstrueuse procédure, dans laquelle on impliqua des hommes exaltés et exaspérés.

Dans le cours préparatoire de la procédure , je fus appelé deux fois comme témoin au Palais de

Justice; et je vis rôder auloiir de moi un chef de police militaire, nommé Laborde, qui tâchait de lier avec tous les témoins des conversations adroites et cauteleuses. Il était accompagné d'un Corse nommé Ornano, parent de Bonaparte. Cet homme d'un caractère vil et odieux servait lui-même de témoin contre son compatriote Aréna , qui , ainsi qu'on le verra plus loin, n'était impliqué dans cette affaire que comme un agent secret de jLucien Bonaparte. Cette affaire était vraiment épouvantable dans ses ressorts, autant que dans ses instruments et dans son but.

On dit qu'il n'y avait pas de preuves, qu'il n'y avait pas de moyens suffisants pour condamner des accusés pour un fait qui n'avait pas même reçu un commencement d'exécution. En réalité , il n'y avait pas autre chose que des propos, des jactances, des menaces , des imprécations contre le premier - consul; mais de complots, de moyens d'exécution, il n'en existait pas d'autres que ceux que les agents de police des Tuileries avaient euxmêmes fournis pour faire surgir un plan de conspiration propre à compromettre tous les patriotes de Paris, et qui justifiât leur expulsion ou leur déportation.

Ce fut alors que l'on vit languir cette procédure, jusqu'au moment où la machine infernale du 3 nivôse vint exciter un nouvel intérêt en faveur du premier consul, qu'on présentait comme ayant couru les jdus grands dangers.

Ce soir-là j'étais à l'Opéra pour entet ire l'oratorio de Haydn chanté par Garât et autres célèbres artistes. La salle était pleine ; je n'avais pu trouver de place que dans la loge du directeur de l'Opéra, M. Bonnet de Treiche, mon ancien collègue. Cette loge était en face aux deuxièmes ; il y avait M. Esmenard et sa femme, ainsi que le directeur, avec qui je restai toute la soirée depuis six heures et demie. — Vers les huit heures on apprend dans la salle que le premier consul a manqué de périr par l'explosion d'une machine infernale. Chacun s'indigne de cet événement. Je m'écrie que cela ressemble beaucoup aux farces et aux trames anglaises : chacun exprimait ses soupçons et ses idées à ce sujet. — Le lendemain M. Esmenard (c'est de lui et de Bonnet à qui il le répéta que je tiens le fait) se trouve, selon son usage, à dîner chez M. de Talleyrand, ministre des affinres étrangères. La machine infernale était le sujet général des conversations. On ne parla que de cet événement à la table du ministre. « Je voudrais bien savoir, s'écria froidement M. de Talleyrand, où était en ce moment Barère.^^ — «Oh! pour celui-là, il était à mes côtés, répond vivement M. Esmenard, pressé par la vérité qui veut étouffer les soupçons injustes. » — « Vous ne me le persuaderez jamais, » reprit ironiquement le ministre. — «Monseigneur, ma femme, moi et M. Bonnet, directeur, pouvons attester ce fait ; et ce que j'avance ne peut être révoqué en doute. II était avec moi depuis le commencement du spec-

tacle» et il a témoigné son indignation de cet événement comme tout homme honnête. Cette réponse opiniâtre de M. Esmenard imposa silence ; mais sa franchise avait fort déplu.

Ce même jour je fus rencontré par le conseiller d'État M. Regnaud Saint-Jean-d'Angely qui me regarda d'un air sinistre. En effet, je sus le lendemain , par M. Fouché lui-même , que ce jour-là M. Regnaud était allé à la poHce générale se plaindre de ce qu'au milieu de ces événements qui mettaient en danger l' existence du premier consul on me voyait encore circuler tranquillement dans les rues de Paris. M. Fouché lui répondit : « Barère n'a rien de commun avec les royalistes qui ont organisé toute cette trame »

On se rappelle que les autorités constituées de k capitale , le Sénat, le Corps législatif, le Tribunat , les tribunaux de toute espèce, les préfets , et jusqu'aux maires et juges de paix, vinrent en grande solennité aux Tuileries demander vengeance de l'attentat. On ne manqua pas de faire dire dans ces adresses , mendiées et préparées par les faiseurs du palais, qu'il avait sans doute eu pour but de sauver les grands coupables détenus dans les prisons, lesAréna, les Céracchi, etc. ; mais que l'on devait s'armer contre eux de toute la sévérité des lois.

Chose étrange ! le préfet de police découvrit par la marque des fers du cheval attaché à la charrette de la machine infernale que c'étaient des hommes stationnés à Paris depuis quelque temps

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qui avaient tramé cette conspiration. Les renseignements de la police portèrent les soupçons sur les républicains qu'il était à la mode de poursuivre et d'immoler. On savait bien en agissant ainsi qu'on plaisait au Maître, et Ton signala à ses yeux un grand nombre de patriotes de Paris, qui furent saisis, déportés à l'île d'Oléron au nombre de 1 80 , et ensuite transportés sur la côte infecte et inhabitée de Madagascar. Ils y ont péri comme coupables de cc|te mackinc infernale , que l'on savait bien et que Ion a prouvé depuis cette époque avoir été fabriquée et mise à exécution par des royalistes et des \ endéens.

Il fut avéré à cette époque que le premier consul avait su , un mois avant la machine infernale, que les royalistes et des agents de f émigration préparaient un grand coup contre lui ; et malgré cet avis donné par la police, le premier consul, excité par ses aides de camp , entre autres par le général Rapp, par le premier secrétaire de son cabinet et par M. de ïalleyrand , n'en insista pas moins pour attribuer ce complot homicide aux républicains. Le cabinet des Tuileries se servit de l'effet produit par cet événement sur la sensibilité publique pour hâter la condamnation des Aréna, Céracchi, etc., ainsi que pour déporter à Madagascar 180 pères de famille qui avaient servi la liberté. On éloigna en même temps do la capitale les personnes inscrites secrètement dans le cabinet du premier consul pour être exi-

lées soit à iO lieues de Paris , soit dans les pays étran2;ers.

Mais au milieu de ces mensonges et de ces calomnies officielles , il fout distinguer la courageuse franchise de Fouché, ministre de la police générale, qui ne laissa pas ignorer au premier consul que ce n'étaient pas les patriotes qu'il fallait accuser de cet événement coupable , mais bien les agents du royalisme et de l'Angleterre. Les preuves ne manquèrent pas; mais le premier consul et les directeurs de cette horrible trame n'en persistèrent pas moins dans leurs accusations. Bonaparte, dans son machiavélisme et sa haine de la république , ne demandait pas mieux que de trouver un moyen de frapper les patriotes et de se débarrasser de la surveillance importune de ces hommes qui blâm aient son despotisme.

C'était un moyen assuré d'influencer l'opinion pubhque contre les accusés Aréna, Céracchi, Topino Lebrun et Demerville. Aussi le Moniteur, les journaux serviles , les agents de police et les fonctionnaires publics ne manquèrent-ils pas de reporter sur ces malheureux tout le poids des soupçons.

Je ne dis rien de l'opinion qui circula pendant plusieurs jours, et qu'on chercha à étouffer avec soin. On prétendit que cette machine infernale avait été organisée et préméditée par les directeurs des conspirations aux Tuileries, afin de donner une impulsion aux esprits contre les accusés , et pour

favoriser l'expulsion des patriotes. L'avenir et l'histoire secrète de ce temps-là dévoileront peutêtre toutes ces odieuses machinations.

Bientôt les débats commencèrent : j'y parus comme témoin et j'y rapportai un fait très-innocent, en même temps que je fis l'éloge du caractère d'humanité et de moralité de Demerville, que je connaissais depuis longtemps. 31. de Talleyrand avait voulu le désigner comme mon secrétaire , afin de faire croire que c'était moi qui l'avais dirigé et excité dans cette malheureuse affaire ; ses émissaires répandaient ce bruit dans le public afin de me faire comprendre au nombre des accusés. La connaissance de la procédure m'a prouvé depuis que c'était vers ce but que tendaient les agents ou brasseurs de cette prétendue conspiration.

Comment résister à la violence, à l'adresse, à l'influence d'un gouvernement méchant qui veut perdre quelques hommes faibles, isolés, abandonnés ? Le tribunal criminel ne manqua pas de prononcer la condamnation à la peine capitale contre tous les accusés; ilp se pourvurent en cassation. C'est alors que j'eus une occasion légale de connaître tout le contenu de la procédure instruite contre eux. Demerville m'envoya par un des concierges de sa prison les pièces et actes qui lui avaient été signifiés ; il me priait de parcourir cette procédure pour voir s'il y avait quelque vice de forme ou violation do loi. Hélas! je ne trouvai partout qu'une

horrible violation des formes et des lois divines de la justice et de la vérité.

Je voulus cependant consulter un de mes compatriotes, avocat au tribunal de cassation comme moi et ami de Demer ville. Il parcourut les papiers que celui-ci venait de m'envoyer et me dit avec une douloureuse indignation : « C'est un procès inique, infâme et de police provocatrice ; mais on a eu soin au tribunal criminel de bien observer les formes: il n'y a pas lieu à cassation. » Je fus atterré par cette opinion d'un bon jurisconsulte , et je cherchai de nouveau chez moi à trouver quelques moyens pour appuyer le pourvoi en cassation.

Je demeurai six heures de suite à hre cette longue et barbare procédure. J'y remarquai surtout les interrogatoires multipliés et captieux que le président Aymar avait fait subir aux accusés. J'y remarquai surtout qu'en interrogeant Demerville et Céracchi, il avait demandé :

r D'où provenaient l'argent ou les billets sur le trésor pubhc qu'avait présentés Aréna, commissaire des guerres et l'un des accusés?

2° Si les accusés avaient reçu de l'argent de Salicetti ou de Masséna ?

3" S'ils avaient eu des relations avec Carnot et Barère ?

A ces interrogatoires je ne doutai plus de la main supérieure qui du fond d'un cabinet aux Tuileries avait dirigé conspiration etprocédure. Je visbienque c'était moins ces malheureux et obscurs accusés

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qu'on poursuivait, que nous autres quatre, Salicctti, Masséna, Carnot et moi, à qui on en voulait plus particulièrement. — Quant à Lucien Bonaparte,il parut qu'Aréna suivait son impulsion , et que les billets du trésor public qu'il avait présentés, et dont il avait aidé le malheur et les besoins urgents du célèbre sculpteur Céracchi, venaient du riche ministre de l'intérieur.

Je ne sais ce qui résulta de cette procédure dans l'esprit du premier consul relativement à son frère. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils eurent au sujet d'Aréna et de son procès des explications très-vives, et que quelque temps après Lucien Bonaparte fut envoyé en Espagne en qualité d'ambassadeur, tant le premier consul redoutait son voisinage et son influence comme ministre de l'intérieur. — Lucien fut plus heureux en Espagne où, pour la seule signature du traité de Badajoz , il reçut du Portugal une somme de six millions qu'il voulut toucher avant que de signer le traité. Ce fait-là m'a été raconté par M. Izquierdo, mon ami intime, qui était alors auprès du prince de la Paix; ce prince, présent au traité de Badajoz , stipula lui-même pour qu'il fût accordé par le Portuga^ six millions à Lucien Bonaparte à prendre sur les millions que l'Espagne devait à cette puissance. Sans cette intervention du prince de la Paix , le traité avec le Portugal n'eût pas été signé, et Lucien n'aurait pas reçu ses six millions.

Je reviens au procès. — Les accusés de cette

conspiration de fabrique en furent les victimes , et je fus pour mon compte suspect aux yeux de ce gouvernement consulaire qui n'avait de républicain que le nom, et qui n'agissait qu'avec des formes orientales.

Après les événements du traité d'Amiens, je reçus beaucoup de visites d'Anglais célèbres et de membres du parlement très-distingués. — M. Fox allait beaucoup aux Tuileries ; il avait l'air de sonder le caractère et les intentions du premier consul, avec lequel l'Angleterre venait de hasarder un traité, une reconnaissance diplomatique bien solennelle et une ambassade. Je ne vis pas M. Fox, mais j'eus l'honneur de recevoir souvent M. Erskine, avocat célèbre, l'immortel défenseur de Thomas Payne, et de tant d'accusés à qui il a sauvé la i-ie et l'honneur. M. Erskine voulut me présenter son fils, et ils vinrent plusieurs fois déjeuner chez moi, avec M. Mackensie Cœfhis, son ami, homme très-remarquable par son esprit d'observation et sa philosophie pohlique. A ces messieurs se joignaient quelquefois lord Greaten et M. Green, membre de la Chambre des communes.

Nous parlions toujours du premier consul ; ils jetaient sans cesse la conversation sur le chef du gouvernement français. On eût dit que les Anglais distingués qui se rendirent à Paris , pendant les dix mois de trêve du traité d'Amiens , venaient ouvrir

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uneenquête sur les projets, les vues elle caractère de Bonaparte. L'ambition et l'activité du chef des Tuileries les occupaient beaucoup. Je crois avoir satisfait leur curiosité en leur signalant dans ce général l'homme le plus ambitieux , le plus orgueilleux, le plus altier et le plus ennemi de la liberté qui eût jamais existé.

« J'en suis très-convaincu, me dit un jour M. Erskine devant M. Mackensie; j'ai été présenté à lui aux Tuileries. Il n'aime pas, à coup sûr, les gens de loi, et il m'a jugé sans doute comme il juge les avocats de Paris ; il m'a peu parlé et montré un faible intérêt. Mais sa physionomie et ses manières peuvent le déceler plus qu'il ne pense ; je l'ai observé, je ne le crois pas ami de la liberté.» — « Il s'en garderait bien, lui dis-je; mais qu'en dit M. Fox?» — c( Je crois qu'il n'en a pas été plus sajisfait au fond que moi, malgré l'espèce de coquetterie dont on use envers lui. Nous croyons que Bonaparte n'est qu'un aristocrate renforcé. » — M. Green allait souvent chez la femme du premier consul : il avait les mœurs douces, sociables ; il se plaisait dans la société de cette dame vraiment bonne et aimable. M. Green m'invitait quelquefois à aller dîner chez lui à l'hôtel de Tivoli, rue Saint- Lazare. Je rencontrai là M. Erskine et son fils, lord Greaten , M. Mackensie , et deux ou trois fois le célèbre acteur tragique M. Kemble , dont j'aimais bien l'énergie et l'amour pour la liberté.

Dans un de ces repas , ces messieurs me remirent sur le compte du premier consul; et je leur parlai avec la franchise d'un homme qui avait vainement travaillé à établir une république, forme de gouvernement inqiossible à réaHser et à faire compatir avec le caractère français. Nous parlâmes aussi de la liberté de la presse, et je leur prouvai qu'elle serait aussi extrêmement difficile à établir dans toute sa latitude au sein d'un pays où les hommes sont irritables, passionnés, légers, poussés à tous les excès, à tous les abus sans s'en douter et sans y résister. Je leur disais qu'il fallait tout leur flegme et leur examen calme et impassible pour supporter la liberté de la presse avec ses accompagnements hostiles, ses agressions diffamatoires et ses franchises turbulentes. — u Par exemple, leur dis-je, vos journaux irritent chaque jour l'humeur hautaine de ce consul bilieux et vain , qui est capable de vous déclarer la guerre pour les seules agressions injurieuses des journaux. Ne vaudrait-il pas mieux que vos ministres fissent supprimer ces injures des journaux, et maintenir la bonne harmonie entre deux nations fortes, puissantes, industrieuses et civilisées, qui sont faites pour s'unir et s'estimer, dételle manière que leur union sincère amenât forcément la paix du monde entier? » — Aces mots, M. Kemble frappe d'un coup de poing vigoureux la table et s'écrie : « Monsieur Barère, s'il y avait en Angleterre un ministre, fût-ce même M. Pitt, qui osât enjoindre aux journa-

listes de ne plus parler du premier consul et qui voulût exercer un tel empire sur la liberté des journaux, je me placerais moi-même à la tête d'une émeute du peuple, et nous irions démolir la maison de l'homme qui. voudrait attenter d'une manière quelconque à notre liberté de la presse.» — Je vis que le tragédien s'échaufï'ait en parlant de ce boulevard de la liberté britannicjue, et nous ne parlâmes plus du premier consul de France ni des journalistes anglais.

Avant que le traité d'Amiens fût rompu, j'eus souvent occasion de converser avec ces illustres Anglais; et M. Erskine me pressait vivement de profiter de ces intervalles de paix pour aller visiter l'Angleterre. — « Mais, lui dis-je, j'ai tant écrit contre les Anglais. Comment pourrai-je parcourir Londres, sans être peu agréable à quelques Anglais , surtout à ceux qui sont fanatiques de leur pays?» — «Vous ne nous connaissez donc pas? nous aimons ceux qui défendent leur patrie , parce que nous en avons une, et nous ne blâmerons jamais dans les vrais Français ce que nous désirons admirer dans les bons Anglais. Venez à Londres, et je vous offre hospitalité chez moi. Vous y verrez de braves et bons citoyens qui estimeront votre conduite et vos talents.... » Toutes ces politesses, dites avec cordialité et franchise, ne me séduisirent point. Je vis partir quelques jours après M. Erskine et ses amis, sans avoir aucun regret de ne pas les suivre.

Quelque temps après leur départ, je vis venir chez moi un bel homme blond, parlant bien le français et désirant converser avec moi. Lui ayant demandé son nom et le motif qui l'appelait chez moi, quel fut mon étonnement de l'entendre rappeler mes divers discours, rapports, opinions dans les deux Assemblées constituante et conventionnelle « Je suis, me dit-il, Francis Burdett. Je

suis comme vous amant de la liberté et de la patrie ; je n'ai pas voulu quitter Paris sans vous avoir vu.» — Je lui témoignai le regret de ne l'avoir pas su arrivé à Paris et de ne l'avoir pas prévenu , sa renommée patriotique me faisant un devoir de lui rendre mes hommages. — « Quant à mon amour pour la liberté et la patrie, c'est une passion trop malheureuse pour que j'ose vous en parler. C'est dans les Iles-Britanniques qu'il faut parler de patrie et de liberté. Ici nous n'aimons pas l'une et nous craignons l'autre. Je doute que la liberté et le patriotisme puissent de longtemps se naturaliser parmi nous.» — «Vous êtes un peu légers et inattentifs sur vos droits, me répondit polimentM. Francis Burdett ; mais la liberté a grand besoin de l'apprentissage du temps.» — «Les Français, repris-je, n'ont point encore d'expérience en ce genre. Les leçons de l'histoire sont nulles ; les maux supportés par nos pères ne servent à rien. Nous sommes trop passionnés, trop irritables ; nous sommes toujours dans les aml)itions des guerres étrangères ou dans les foreurs des guerres civiles. La fatigue fera plus que

la raison ; les événements nous conseilleront mieux que nos orateurs, et s'il vous a fallu cent ans de liberté pour être libres , permettez-nous cpielques années d'erreurs , à nous qui touchons encore à l'année 1789....»

J'oubliai le plaisir de lier conversation avec des Anglais instruits et célèbres, aussitôt que les combinat eurs du cabinet de Saint-James trouvèrent avantageux de rompre le traité d'Amiens, de s'emparer de nos escadres et de nos bâtiments envoyés à Saint-Domingue sur la foi de ce dernier traité. On prétendit alors que le premier consul avait refusé de consentir à un traité de commerce entre la France et l'Angleterre, et que cette promesse violée avait entraîné la rupture.

Quoi qu'il en soit, les Anglais avec qui je m'étais lié partirent; M. Green seul resta encore à Paris et il vint me voir avec cordialité. Les événements politiques se pressèrent. Tout changea dans l'opinion et dans les mesures du gouvernement. On m'excita à faire un journal contre le gouvernement anglais qui nous rendait la guerre et la ruine du commerce. J'entrepris alors à mes frais et de mon plein gré le Mémorial anti-britannique. Je demandai seulement l'autorisation au premier consul , qui me l'accorda sans aucune réserve ni condition , mais sans y prendre le plus léger intérêt. Il avait pour arrière-pensée de ne jamais attaquer sérieusement l'Angleterre, mais de l'amener à un traité de paix générale par la m. " 9

peur d'une descente qu'il n'aurait jamais entreprise.

En fondant ce journal, je voulus prouver à mes calomniateurs que non-seulement j'avais repris , malgré leurs injustices et leurs clameurs , l'exercice de mes droits de citoyen, mais encore qu'en sortant des liens de la proscription, je plaçais le nom d'un bon et véritable Français à la tête d'un écrit périodique.

Aussi , contre l'usage reçu , j'exigeai dans l'autorisation qui me fut accordée par l'autorité que mon nom, B. Barère, serait placé en tète duMémorial anti-britannique. Je ne voulais pas ressembler à ces chevaliers journalistes qui attaquent tous les passants visière baissée et qui cachent dans les ténèbres de l'anonyme les coups perfides qu'ils leur portent. J'ai donc attaché mon nom à mes flèches, et j'ai cru faire une action patriotique en les dirigeant contre le gouvernement anglais , qui venait de violer le traité d'Amiens, et qui, selon mon pressentiment, organisait de nouveau les coahtions de l'Europe militaire pour abaisser, ruiner, et peut-être effacer la France , pour la traiter enfin comme on avait traité la Pologne.

Tels furent mes motifs patriotiques en entreprenant à mes frais, c'est-à-dire aux dépens de mon patrimoine, le Mémorial anti- britannique. J'eus en très-peu de temps mille abonnés ; leur nombre ne s'éleva jamais au delà de quinze cents, ce qui me prouva que les Français qui se portaient jusqu'à

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vingt mille dans leurs souscriptions aux petites calomnies de théâtre contenues dans les feuilletons de Geoffroi , avaient peu de sympathie pour les grands intérêts de la France. Paris est plutôt la grande auberge de l'Europe que la capitale de la France : aussi Paris fournit-il peu de souscripteurs à un journal qui parlait des besoins et des intérêts de la patrie. Quelques cabinets littéraires s'abonnèrent au Mémorial ; les autres abonnés étaient tous dans les départements. On n'a de patrie qu'en province ; c'est un ridicule à Paris d'être patriote, il faut bien se garder de s'en vanter.

Les salons principalement furent les antagonistes de mon journal et de l'esprit français qui y dominait. Nos brillantes coteries ont une anglomanie indestructible ; c'est à un tel point qu'elles accueilleraient mieux un caporal de Londres qu'un général français. J'eus le courage et le désintéressement de dépenser mon temps , ma pensée et mon argent à maintenir ce journal; j'en envoyai plusieurs exemplaires gratuitement au chef du gouvernement , aux ministres et à un grand nombre de fonctionnaires publics qui les recevaient sans doute comme un tribut que je leur devais. Je n'en reçus d'autre marque de reconnaissance qu'une lettre de deux lignes de M. le général Duroc, qui me prescrivait de ne plus envoyer au consul qu'un seul exemplaire. J'avais eu l'inutile attention de lui en envoyer chaque jour six exemplaires en papier vélin pour sa maison. Je réduisis donc mon offrande,

voyant que le chef de la guerre conlre l'Angleterre estimait beaucoup plus ses flottilles et ses nacelles ridicules construites à grands frais à Boulogne pour épouvanter les gentlemen de Londres, qu'il n'appréciait les attaques livrées à la puissance anglaise dans le domaine de l'opinion publique en France et en Europe.

Les agents entretenus à Paris par l'empereur Alexandre m'accueillirent beaucoup mieux; j'avais fait connaissance chez M. le comte de Balck, chambellan de l'empereur de Russie, avecM. Zatrapesnoff, homme fort instruit et secrétaire intime de S. A. L le grand-duc Constantin. Il me paria de mon journal, je lui en offris deux exemplaires , l'un pour S. M. L et l'autre pour le grand-duc Constantin. Il voulut bien les accepter, et j'avoue que j'aimai mieux dépenser mon papier vélin pour un prince étranger qui avait la renommée de protéger les idées libérales, que de les envoyer à un parvenu corse qui avait l'air de regarder mon travail et mes dépenses comme une contribution que je devais lui payer. — M. Zatrapesnoff mettait du moins un tel intérêt à la collection des numéros de mon journal, qu'il m'en redemanda plusieurs qui avaient été égarés , ou qui n'étaient pas parvenus à Saint-Pétersbourg.

Cet agent, qui prit de la confiance en moi, me montra plusieurs fois les notes diplomatiques et les anecdotes privées qu'il réconciliait à Paris, et qui étaient adressées au cal)inct de S. M. 1. de

liussie. Leiir loolurc uui iiioiitra une grande finesse (l'observation sur le caraetère et les vues de Bonaparte , ainsi (jue sur les événements qui se passaient à Paris. Il fut curieux de connaître mon opinion sur celui que tous les flatteurs appelaient un grand homme, un profond politique et un illustre général. Je prouvai par des faits à M. Zatrapesnoff T que l'opinion publique (des patriotes) repoussait Bonaparte à cause du pas do charge du 18 brumaire, les Français n'aimant pas le gouvernement militaire et absolu et ne pouvant supporter qu'un gouvernement civil et modéré ;

2" Que Bonaparte prenait une route de despotisme qui le perdrait tôt ou tard , la révolution du 14 juillet 1789 ayant été entièrement dirigée contre le vieux despotisme des Bourbons;

3° Que le gouvernement consulaire aurait bien de la peine à se maintenir, parce que sa république était purement nominale et que les actes de tyrannie déjà exercés contre les patriotes l'avaient perdu dans l'opinion.

J'ai répété plusieurs fois les mêmes pronostics et les mêmes sentiments à M. le comte de Balck, et ensuite à M. le général Hytroff, aide de camp de l'empereur de Russie , qui vint à Paris de la part de son maître, pour étudier sans doute la marche et la consistance du nouveau pouvoir élevé en France sous le nom de consulat. M. le général Hvtroff vint me voir deux fois 'et me vanta beau-

coup le séjour et la civilisation des habitants de Saint-Pétersbourg. Il est certain que lui et M. le comte de Balck, ainsi que M. Zatrapesnoff, étaient capables de faire aimer les Russes.

Les événements se succédèrent dans l'intérieui* de la France, au point que l'on n'entendait plus parler que de trames, de complots et d'usurpation. Bonaparte était assiégé de terreurs , et il voulait les imposer aux autres. On vit tour à tour commettre par ses ordres la ^âolation du territoire badois et l'odieuse arrestation du duc d'Enghien, enfermé et fusillé la nuit à Yincennes ; ce qui fit donner à Bonaparte , dans les journaux anglais , le nom de meurtrier de minuit ( murderer of midnight).

M. de Talleyrand (d'après les mémoires de M. de Rovigo, chap. compl. de la fin du tome 2)aprésenté à Louis XYIII une attestation de madame la princesse de Rohan-Rochefort , de laquelle il résulte que le duc d'Enghien avait été prévenu de s'éloigner quelques jours avant son enlèvement. Il a prétendu, en même temps, qu'il lui avait fait porter cet avis par un courrier qui , selon lui , se serait cassé la jambe à Saverne. Cela n'est qu'mie fable , car un pareil fait peut toujours se prouver, et on ne le prouve pas. Il n'est pas probable (ju'il eût osé envoyer un courrier pour cet objet, et si telle avait été son intention , tant de personnes se seraient trouvées heureuses d'une pareille mission, que le messager serait aujourd'hui nommé.

Mais on sait à quoi s'en tenir sur cette attestation donnée par madame de Rohan. M. de Talleyrand ne l'a obtenue à Paris qu'après la Restauration , grâce aux vives instances de madame Aimée de Coigny , ancienne duchesse de Fleurus , auprès de madame de Rohan-Rochefort. La vérité est que M. de Talleyrand n'a rien envoyé. L'avis qui fut donné au duc d'Enghien et que madame de Rohan- Rochefort a constaté, sans spécification d'auteur, venait d'une autre source. C'est le roi de Suède alors à Carlsruhe, et l'électeur lui-même qui firent avertir le prince qu'il pouvait courir des dangers, et qu'il devait s'éloigner. Un témoin que M. de Talleyrand ne récusera pas sans doute , M. le duc d'Alberg , en convient dans sa lettre du 13 novembre 1823. Cet avis était la conséquence de la note diplomatique envoyée par M. de Talleyrand à Carlsruhe , antérieurement au 1 0 mars , par laquelle il demandait l'arrestation du comité d'émigrés français à OfFembourg. Le duc d'Enghien tarda, et sa sécurité lui devint fatale.

Plus tard , le général Pichegru fut étranglé dans sa prison ; plus tard encore, ce fut le procès de Georges et l'injuste exil du général Moreau. Le crime inutile et exécrable commis sur un jeune prince de la famille du grand Condé avait tellement terrifié et indigné les esprits , qu'ils furent sur le point d'éclater vivement lors des débats du procès de Moreau à qui tout Paris prenait intérêt, parce qu'on le voyait au moment de périr victime de

la haine et de la jalousie du premier consul.

25 décembre 1804.

Tels furent les degrés sanglants par lesquels Bonaparte monta au trône impérial ; je sentis que mon métier de journaliste ne convenait plus aux circonstances, et encore moins à mes principes. Le jour de sa nomination au grade d'empereur ( car dans ce temps-là la royauté n'était plus qu'un grade militaire), je me contentai de mettre pour épigraphe au Mémorial anti-britamiique le bel éloge que Montesquieu fait de Charlemagne dans V Esprit des lois, éloge qui mettait ce prince hors de toute comparaison avec le nouveau parvenu. Cette épigraphe déplut à l'autorité, j'en fus averti, et je sentis qu'il fallait mettre un terme à mon journal, qui d'ailleurs n'était plus en harmonie avec un gouvernement absolu et une monarchie orientale. Il ne servait en outre qu'à me faire des ennemis personnels dans la bonne compagnie toujours anglomane et chez ce qu'on appelle les honnêtes gens, qui ne se doutent pas qu'ils sont Français.

J'écrivis au gouvernement qu'à compter de tel jour je cesserais mon Mémorial anti-britannique, ce que j'exécutai ponctuellement. Je transportai le livre de mes abonnés chez le directeur du journal l'Europe, et nous lui donnâmes le nom de Mémorial européen , avec un autre format et un autre style ; il fut ensuite réuni au Courrier de l'Europe et des spectacles , pour se fondre quelques années

après dans le Journal de Paris par ordre de Savary, duc de Rovigo , alors ministre de la police.

Me trouvant enfin délivré de toute inspection de la part du gouvernement et n'ayant rien à en espérer, je me retirai pendant quelques mois dans mon pays. Arrivé au mois de mars 1805 dans les Hautes-Pyrénées, j'y repris, à la réunion des électeurs de mon département, mes droits de cité suspendus par la tyrannie conventionnelle et réactionnaire de 1795.11 s'agissait de présenter deux candidats pour le Sénat, et deux candidats pour le Corps législatif. Je retrouvai de vieux amis, des concitoyens qui ne m'avaient pas oublié. Le premier tour de scrutin donna beaucoup de voix, pour la candidature au Sénat, à M. le général Bernadette et à moi. Ce scrutin étonna les nobillons et les petits réacteurs du pays. Ils se liguèrent pour faire renvoyer le deuxième tour de scrutin au lendemain, afin de travailler pendant la nuit les électeurs contre Bernadette et moi.

Le président du collège était le général Noguez, de ce département, premier aide de camp du prince LoHis Bonaparte. Je connaissais le genre d'influence qu'il devait exercer, et je crus devoir m'en expliquer avec lui avant la seconde séance de l'assemblée électorale. J'arrivai chez le général président et je lui demandai s'il croyait que Bernadette et moi nous aurions des voix comme la veille, ajoutant qu'il pouvait connaître l'état des esprits et me parler avec franchise. Sa réponse me prouva

qu'il était contraire àBcrnadotte (jalousie de pays et de métier). « Quant à vous, me dit-il, je ne puis vous servir en aucune manière. J'ai reçu en partant de Paris un ordre forme de combattre votre élection.» — «Voilà , m'écriai-je , une belle liberté pour l'exercice de la souveraineté; voilà des élections bien honorablement dirigées. » — «Que voulez-vous? me répliqua-t-il, le prince Louis m'a dit expressément, au moment où j'ai pris congé de lui, que je devais empêcher Barère d'être nommé et déclarer aux électeurs que cette nomination déshonorerait le département. » — Je lui répondis qu'un tel propos était seul capable de déshonorer celui qui l'avait tenu, et que les nouveaux princes n'avaient pas plus que les présidents de collège le droit d'influencer les élections qui étaient le domaine libre du peuple. — Je parlais à un général très-ambitieux et qui ne savait qu'obéir comme un mameluck. — En effet les suffrages changèrent de direction , et l'on présenta à la candidature deux hommes inconnus à Paris et à l'Empereur; aussi ne furent-ils jamais désignés pour le Sénat. C'étaient M. le chevaHer d'Angos , astronome et mathématicien célèbre ( à Malte ) , et M. Saint-Vergès, ancien subdélégué des intendants.

Pendant cette même session électorale , je fus nommé candidat pour le Corps législatif par l' arrondissement d'Argelès dans nos montagnes du Lavedan, pays indépendant où les hommes ne se lais-

sent influencer ni par les puissants ni par les intrigues , mais obéissent à leur opinion et à leur conscience.

C'est le pays de ma grand' mère qui était de la famille deNey; c'est aussi le pays natal de ma mère qui était nièce de M. Dantin d'Ouront, surnommé le bon Dantin, famille noble du temps des croisades et qui possédait dans le Lavedan un grand nombre de fiefs et terres. C'est chez M. Dantin d'Ouront, près d'Argelès, que mon enfance et ma jeunesse se sont écoulées, au milieu des marques du plus sincère attachement. Les habitants de ces vallées ont conservé pour moi l'intérêt que leurs ancêtres ont porté à ma grand' mère , à ma mère, et à son oncle M. Dantin d'Ouront.

Je votai alors auprès de mes concitoyens pour nommer à la candidature M. Dauzat, capitaine de vétérans marié à une nièce du général d'Embarrère, mon oncle. Je n'eus pas une seule voix dans le Sénat de Bonaparte , preuve évidente de l'opinion défavorable dont j'avais l'honneur de jouir dans le gouvernement impérial. Je m'en consolai avec les lettres et l'amitié de mes concitoyens ; je ne m'occupai plus des affaires pohliques , qui ne m'avaient apporté que délations, déportations et calomnies.

Je retournai à Paris. J'y publiai : les Veillées du Tasse, les Beautés j^oé tiques d'Yoïmg et le Recueil des Éloges académiques qui , dans les jours heureux de ma jeunesse , avaient remporté des prix

aux acailéniies de Toulouse et de Montauban. Le sénat des écrivains périodiques ne me traita pas mieux que le sénat des valets impériaux. Mes opuscules furent décriés et honnis dans les journaux , parce qu'il n'est pas admissible qu'un bon patriote puisse faire un bon ouvrage.

Ce fut alors que je fis connaissance avec M. Izquierdo, gentilhomme navarrais oubiscayen, natif de Steilla , homme plein de science et de génie. Cet Espagnol avait parcouru les différentes cours et capitales de l'Europe. Il était à la fois naturaliste , chimiste , botaniste , métallurgiste , économiste et habile politique. Le roi Charles IV lui avait donné à Madrid les mêmes distinctions et la même place qu'avait en France M. le comte de Buffon. Il était âgé de soixante ans , lorsqu'une nouvelle destinée le ramena en France, où il était déjà venu avant et pendant la révolution. Jusqu'alors il n'avait été que témoin et simple observateur ; mais , en 1805, il vint à Paris avec le caractère de ministre extraordinaire du roi Charles IV. Il était très-Hé avec le prince de la Paix, et c'est avec lui qu'il correspondait régulièrement.

* ÉvénemcBts d'Sspagne.

M. îzquierdo, dont j'aime à rappeler le souvenir et dont l'amitié m'a consolé et honoré pendant les sept dernières années de sa vie, se lia tellement avec moi, que je le voyais deux fois par jour ; il

DE BARÈRli. 141

me grondait, quand je passais une journée sans le voir. Il faut connaître le caractère espagnol et l'excellent cœur de M. Izquierdo, pour se faire une idée du genre d'amitié dévouée et courageuse dont il était susceptible. Un jour il se brouilla avec des connaissances anciennement faites à Paris , parce qu'elles avaient mal parlé de moi ; un autre jour, il alla se battre au bois de Boulogne avec M. de Mont"", parce que celui-ci lui avait reproché de me voir et qu il avait motivé ce reproche sur les calomnies banales des salons et sur les traditions diffamatoires des sociétés du bon ton de Paris. Il m'en parla ; je le priai de ne plus être mon chevalier, non que cela ne me fit beaucoup d'honneur, mais parce que ce genre de chevalerie loyale et dévouée peut bien convenir au cœur et à l'ame d'un Espagnol , mais non aux usages et aux mœurs des Français. — Dans le calme de la réflexion, il pensait comme moi ; il estimait l'opinion des salons ce qu'elle vaut; aussi fuiit-ilpar laisser un libre cours aux préjugés, aux passions et à l'influence habituelle des coteries. Il me parlait souvent du changement que ma manière de sentir et de juger les Français , surtout ceux de Paris, avait opéré dans sa manière de voir.

Les années 1806 et 1807 se passèrent dans la plus grande intimité avec M. Izquierdo qui, en sa qualité d'envoyé extraordinaire d'Espagne, exerçait la plus grande influence sur les opérations de cette cour. Comme il avait beaucoup de dé-

fiance et de perspicacité, il jugea avec profondeur les dangers que courait sa patrie, avec un homme aussi ambitieux que l'empereur Napoléon. Il m'avait souvent parlé du caractère faux et machiavélique du soldat heureux, dont il redoutait pour la cour de Madrid les insinuations.

M. Izquierdo se servait, pour amortir les lubies conquérantes de l'Empereur corse, du général Duroc, maréchal du palais, qui s'était marié avec la fille de M. Hèrivaz, banquier espagnol, nommé depuis ministre de S. M. C. à Constantinople. 11 se servait aussi de l'influence flegmatique de M. de Talleyrand , ministre des affaires étrangères , avec qui il s'était hé depuis longtemps au point de le voir tous les jours et de faire son whist tous les soirs chez madame de Souza, veuve Flahaut.

M. Izquierdo , forcé de payer à Bonaparte une partie des soixante millions de subsides imposés à l'Espagne , fut obhgé d'aller au nom de sa cour ouvrir un emprunt avec la maison Hope en Hollande. Alors les piastres de la Vera - Cruz étaient comme en séquestre en Amérique, les Anglais infestant les mers et ayant arrêté naguère trois frégates chargées d'or pour Cadix. Mon ami voulut m' emmener avec lui à Amsterdam ; mais j'avais intérêt à ne pas faire parler de moi diplomatiquement dans le cabinet de sa majesté corse, et surtout à ce qu'il ne me connût aucun genre de relation avec les envoyés de la politique étrangère. M. Izquierdo comprit mes

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motifs et partit avec sa belle-sœur pour la Hollande.

Lors du voyage de Fontainebleau, M. Izquierdo que je n'avais pas vu depuis quinze jours, vint me trouver en me disant : « Je viens enfin de terminer les affaires de l'Espagne et je tiens un traité signé de r Empereur; mais ce qu'il y a de bien singulier, c'est la séance qui l'a précédé. On était au spectacle de la cour ; M. le général Duroc m'a fait appeler et m'a conduit dans un cabinet où il m'a laissé seul de la part de son maître, avec prière de lire le projet de traité posé sur la table, et d'y faire, sans sortir du cabinet et sans communiquer avec personne, les réponses, additions ou modifications que je croirais convenables, en consignant mes motifs. Je n'ai point refusé la partie, et me voilà pendant le spectacle écrivant sur la marge du traité mes corrections et mes variantes. —A la fm du spectacle le général Duroc revient , prend mes notes, et dit qu'il va les communiquer à l'empereur. —A minuit je suis introduit chez lui ; quelques simples observations précèdent la nouvelle rédaction. Elle est bientôt faite et le traité est signé ; nous évitons la guerre et nous cimentons notre union avec la France. — Je vous le ferai lire, et vous jugerez si j'ai bien défendu les intérêts de l'Espagne. »

En effet, deux jours après, nous trouvant seuls, il me fit lire le traité dont il transmettait à sa cour

une copie authentique. J'y lus entre autres choses que l'empereur Napoléon cédait à l'Espagne le Portugal occupé par le duc d'Abrantcs et ses troupes , à la charge par Charles IV de donner une principauté dans les Algarves au prince de la Paix et une indemnité honorable à la reine d'Étrurie et à son fils. Le roi d'Espagne prenait le titre d'Empereur des deux Indes et des Espagnes ; il fournissait des troupes , des vaisseaux et des subsides à la France, etc. , etc.

«Mais je vois là, lui dis-je, que le prince de la Paix est éloigné du gouvernement par le don de cette principauté dans les Algarves. Napoléon veut ôter à Charles IV son appui, son conseil, son ministre , et puis il agira dans cette cour ainsi isolée pour la diviser et la compromettre. » — «Oh, me répondit-il, vous voyez trop loin. Chi va piano, va sano. Nous avons le temps de respirer avec le traité. Je n'ose pas vous dire : oh! le bon billet qu'a La C/idfrc... parce que c'est ici une affaire sérieuse, et d'ailleurs votre ouvrage. »

Mes soupçons étaient justes et mon ami me le confirma au bout d'un mois, parce qu'il avait inutilement fait demander par M. de Talleyrand et par M. le général Duroc que S. M. ï. voulût bien faire insérer ce traité dans le journal officiel. L'Empereur s'y était refusé constamment, ce qui donna enfin à M. Izquierdo une telle défiance qu'il essaya tous les moyens, môme d'importunité, auprès des ministres pour que ce traité

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d'octobre 1807, passé à Fontainebleau, fût enfin connu de la France, de l'Espagne et de l'Europe.

11 parait que S. M. 1. fut très-obsédée à cet égard; car un jour de conseil d'Etat , en levant la séance , l'Empereur se tourna vers son secrétaire d'État, le ministre Maret, en lui disant : faites donc mettre demain dans le Moniteur le traité de Fontainebleau. Ces paroles furent rapportées, à dessein sans doute, à M. Izquierdo pour calmer ses défiances ; il m'en parla avec un air de succès et même de triomphe. — « jSous verrons demain , lui dis-je, je ne ci'ois plus, avec le grand Empereur, qu'à ce que je vois, et encore même j'y regarde à deux fois... » — Je ne m'étais pas trompé. Ces paroles de Bonaparte étaient un jeu convenu avec son secrétaire d'État; ou bien il dut lui défendre le soir d'obtempérer à son ordre, car le Moniteur n'en a jamais fait mention. Cette affaire d'Espagne, quant à la publication du traité, traîna jusqu'au printemps : pendant ce temps-là TEmpei-eur organisa si adroitement son système de brouillerie et de division à la cour d'Aranjuez, soit par les soins du comte de Beauharnais , son ambassadeur, soit par les intrigues d'un frère d'Esmenard qui fut envoyé à Madrid , que Ion vit à la fin de décembre éclater le complot parricide de Ferdinand, prince des Asturies, pour détrôner son père et se défaire d'Emmanuel Godoï, prince de la Paix.

Alors M. Izquierdo me mettait chaque jour au courant des événements qui se passaient à Madrid, m. 10

des causes qui les produisaient , des instrumeuls qui les faisaient mouvoir , et des odieux résultats que le cabinet des Tuileries avait l'atrocité d'en attendre.

Le complot du prince royal et du duc de l'Infantado ayant échoué , l'Empereur s'intéressa au sort de Ferdinand qu'il avait lancé par ses intrigues diplomatiques. Cette fois elles coïncidaient avec les intrigues de l'Angleterre représentée par le duc de rinfantado qui depuis a épousé une nièce du général Wellesley Wellington.

M. Izquierdo étant allé aux Tuileries pour faire connaître les événements de Madrid, trouva l'Empereur fort instruit de tout ce qui se passait. Napoléon lui parla des moyens de calmer cette affaire et do la terminer au gré de la reine, qui aimait et qui défendait beaucoup Ferdinand. L'Empereur avait l'air d'un juge de paix, et il n'avait été qu'un agent secret de discorde dans cette famille, pour s'emparer du royaume, sous prétexte d'y éteindre les germes de la guerre civile. Cet art des cours est si connu et si abhorré partout, que je ne conçois pas comment les peuples sont assez niais ou assez malavisés pour s'y laisser prendre encore.

Si je raconte tous ces faits dans mes mémoires particuliers, c'est par intérêt pour la vérité de l'histoire contemporaine, trop ignorée par les peuples et trop corrompue par les puissants. D'ailleurs, mon ami Izquierdo me disait souvent : « Je n'écris

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lien ; je vous dis tout, parce que quand vous écrirez des mémoires de ce temps-ci, vous ne laisserez pas ignorer la vérité des faits qu'il importe que la postérité connaisse avec exactitude. Il faut que l'avenir sache la part infâme que votre Empereur a prise dans le bouleversement moral et politique de la cour de Madrid. Il faut que l'histoire recueille ces trames diplomatiques, ces insinuations venues de France pour exciter le père contre le fds, pour désorganiser le gouvernement et pour s'emparer plus facilement de l'Espagne. » — Je le promis plusieurs fois à mon ami, et en écrivant ces mémoires j'acquitte ma promesse, en y ajoutant d'autres faits qui feront connaître davantage le caractère des hommes que la destinée, le hasard ou les lois des nations condamnent à régner. Voici les faits de la conjuration.

C'est par le confesseur du prince des Asturies que Charles lY fut averti du complot tramé contre lui et contre le prince de la Paix. Il en parla à ce dernier et à la reine ; puis il se transporta dans l'appartement de Ferdinand, et lui adressa des reproches sévères sur sa conduite envers son père et son roi. Ferdinand se jeta aux genoux de son père et lui laissa prendre la clef du meuble qui renfermait les listes des conjurés et les documents du complot. Le roi se retira en colère après avoir mis le prince des Asturies aux arrêts. — La reine toute en larmes vint intercéder pour son fils. Les magistrats suprêmes et les ministres

montraient à la coui* un front sévère, et se souvenant sans doute de l'exemple de Don Carlos , ils étaient profondément effrayés et affligés de cette double crise politique et domestique qui ébranlait la monarchie.

La journée se passa dans de vives agitations. Chacun craignait de se trouver sur les listes des conjurés, ou d'y trouver ses amis. Le lendemain au matin le prince des Asturies fait prier le roi de venir dans son appartement , annonçant qu'il a quelque chose d'essentiel à communiquera S. M. — Le roi vient, mais quelle est sa surprise et son indignation en entendant le prince lui dire: « J'ai réfléchi toute la nuit à ma mauvaise conduite envers votre majesté, et j'ai cherché à me rappeler les noms des conjurés qui ne sont point inscrits sur les listes. » — A ces mots Charles IV, épouvanté d'une telle action, qu'il caractérise durement, sort en disant qu'il ne veut pas en entendre davantage. Ce trait est assez caractéristique. — Dans le mois suivant, toute l'influence de l'empereur Napoléon fut employée à obtenir le pardon de Ferdinand et à faire en sorte qu'il ne fût plus question de ces événements dans aucun des conseils de S. M. C. M. Izquierdo écrivit en ce sens au prince de la Paix, quoiqu'il fût bien de l'avis que l'exemple de Don Carlos avait une fois sauvé la monarchie espagnole. Mais le désir de donner à l'Empereur une preuve que l'on ne voulait que la paix et l'ordre en Espagne , mémo aux dépens des j)lus })ressants intérêts

de famille , fit accéder à sa demande. L'on vit pins tard ce qui pouvait résulter de celte indulgence, quoiqu'elle soit conforme aux principes de la morale , de la religion et de l'humanité. Toute la famille de Charles IV en fut la victime quelques mois après.

Tout était tranquille à Paris, excepté la tête et l'ambition de Bonaparte : forcé à la paix par le traité de Tilsitt , ne pouvant attaquer l'Angleterre qui était à l'abri de ses coups, il ne s'occupait plus que des moyens de voler l'Espagne et les deux Indes aux Bourbons. Il lui fallait des couronnes pour ses frères, ses sœurs et ses beaux-frères.

Pour faire réussir la trame secrète ourdie contre l'Espagne, l'Empereur avait fait demander à Charles I Y trente mille hommes de ses meilleures troupes, infanterie etcavalerie, pour le servir dans ses domaines nouveaux en Allemagne et dans les villes anséa tiques. Il avait en même temps fait passer en Espagne des troupes nombreuses qu'on avait l'air d'envoyer en Portugal, et qui cependant étaient chargées de pénétrer à Saint-Sébastien , à Saragosse , à Pampelune et dans d'autres forts pour s'en emparer. — Plusieurs détachements français cachant leurs armes sous leurs capotes avaient pris possession de quelques places sur la frontière de l'Espagne , ce qiii inquiéta et révolta à la fois le cabinet de Madrid. M. ïzquierdo eut beau demander la réparation de cette espèce d'occupation militaire assez mal déguisée, ses efforts furent inutiles. On usa de

prélextes , tic subterfuges pour pallier un commencement d'invasion. Dès lors les l)atteries de l'Empereur prirent à Aranjuez une autre direction, ainsi qu'on va le voir.

Au mois de mars 1808, un nouvel orage éclata à Aranjuez. Les gardes du corps secondèrent le mouvement donné par le prince des Asturies et le parti de l'Infantado. Ce qu'on n'avait que gauchement commencé en décembre 1806, fut alors complètement exécuté. Charles lY et la reine sont prisonniers dans leur palais ; le prince de la Paix est obligé de se cacher dans un des greniers du château. Il y est aperçu par un jardinier, au moment où, chassé de sa retraite par la chaleur et la soif, il cherchait à appeler quelqu'un à qui il pût se confier. Le reste des événements est très-connu par le mémoire de M. de Cévallos. Je dois me borner à n'écrire que des faits particuliers moins connus, et dont j'ai eu la connaissance par l'intimité de M. Izquierdo.

J'ajouterai seulement qu'après que le gouvernement de l'Empereur eut déclaré qu'il prenait une part active aux événements d' Aranjuez et qu'il eut donné des ordres au prince Murât pour aller à Madrid rétablir le calme, ce fut à lui. Murât, que les amis du prince de la Paix s'adressèrent pour le faire mettre en Hberté. Le prince Ferdinand se déclara roi d'Espagne succédant à son malheureux père.

Il fallut que le prince de la Paix donnât huit ou

neuf millions de francs pour solder le bataillon et le chef qui , de Madrid , vinrent le délivrer. Murat, qui présida à cette expédition^ et qui fit conduire le prince jusqu'à Bayonne , reçut aussi une belle récompense ; mais la liberté est sans prix , surtout quand on possède le Mexique et le Pérou. — Ici commence cette exécrable intrigue, où l'on vit Bonaparte s'ériger en juge de paix à Bayonne, convoquant une junte constitutionnelle, prenant dans ses filets toute la famille royale , et faisant la presse des princes espagnols comme on fait à Londres la presse des matelots. Ici commencent les grands crimes politiques de l'empereur Napoléon contre l'indépendance des États et la foi des traités. C'est aussi l'époque de la décadence de son empire et de sa renommée. Vainement Bonaparte prétendait-il que le roi d'Espagne l'avait appelé pour réparer le désordre où l'attentat de Ferdinand avait mis la monarchie. La vérité est que l'Empereur fomentait par ses agents diplomatiques les ambitieuses prétentions du parti de Ferdinand; qu'il avait fasciné l'esprit du prince des Asturies au point de lui faire demander pour épouse une de ses nièces adoptives ou de ses parentes, (demande qui fut formulée par une lettre autographe de Ferdinand , remise à l'ambassadeur de France, comte de Beauharnais). La vérité est qu'après l'attentat du mois de décembre, ce fut l'Empereur qui réclama et obtint la erâce de Ferdinand . demandée officielle-

ment au roi Charles IV. — La vérité est que dans l'entrevue que ce bon roi eut avec Napoléon, à Mai'rac, près Bayonne, le roi lui reprocha vivement sa participation à la conduite criminelle de son fils : «Oui, c'est vous, lui dit-il, qui avez armé le fils contre le père. C'est vous et votre ambassadeur qui avez tout préparé à cet effet. » — L'Empereur ne répondit rien à ce juste reproche ; mais il lui présenta l'acte de son abdication comme nécessaire. Le roi fut forcé d'y consentir à des conditions qui n'ont jamais été exécutées. — Quand la reine vint à Marrac , elle crut devoir se rendre l'Empereur favorable pour Charles IV et Emmanuel Godoï, prince de la Paix. Pour cela, elle fit cadeau à l'impératrice Joséphine d'un grand nombre des plus beaux diamants et de pierres précieuses qu'elle avait apportés de Madrid. — La vérité est que peu de temps après, l'Empereur ayant reçu séparément le prince desAsturies,lui demanda son acte d'abdication. Le prince refusa avec opiniâtreté, et pour motiver son refus ou pour l'adoucir , il lui renouvela sa])rière d'épouser une parente ou nièce adoptive de S. M. T. C. ; mais l'Empereur ne lui répondit que ces mots : Frince, l'abdication ou la mort. L'ordre était absolu : on se souvenait du duc d'Enghien. Le prince des Asturies signa forcément son abdication , et il fut enfermé avec ses frères dans le château de Valençay, appartenant à M. de Tallevrand.

DE 6ARÉRE. 153

J'allai voyager cette année-là dans les Pyrénées, aux eaux de Cauterets. Le maréchal Lannes y vint, ilne cessait de maudire cette guerre d'Espagneet de prédire que cette ambition ferait périr les généraux et hâterait la chute de l'Empereur.

Tant de machiavélisme et l'oubli de toute probité envers le roi d'Espagne et ses fils, sont en effet la cause la plus évidente et la plus générale de la perte de Napoléon. — Dès le moment que Savary, son fidèle séide et son aide de camp, eut trompé ces princes en les amenant de Madrid à Bayonne sous divers prétextes très-spécieux (les habitants de Vittoria furent les seuls qui devinèrent le piège : deux fois sur la place publique ils dételèrent les chevaux des voitures, et voulurent les empêcher de partir, disant que les princes espagnols ne devaient pas sortir des frontières du royaume), dès ce moment, dis -je, on ne ctut plus en Europe à aucune parole ni à aucun traité de l'Empereur. La France en fut indignée; elle le prouva par l'honorable et touchante réception que ses habitants firent au roi Charles IV et à ses fils. Pour les observateurs poHtiques, c'est la guerre impie faite à l'Espagne qui a commencé la décadence de l'empire colossal de Bonaparte. Malheureusement cette grande leçon ne profitera pas plus aux rois qu'aux peu])les.

Je vis venir aux eaux de Barèges , où y étais allé passer quelques jours, ainsi qu'aux bains (le Saint - Sauveur , le prince Murât qui était rappelé de Madrid après l'effroyable journée où les troupes françaises qu'il commandait firent feu sur la population, et firent périr deux riches familles de banquiers ; mais jetons un voile sur ces horribles violations de la foi des traités et des promesses. Je vis donc Murât à Barèges : il était jaune, maigre, ses yeux étaient caves ; il avait peine à respirer et paraissait ne pouvoir vivre que peu de temps. Cependant l'air pur des montagnes le rétablit ; il reprit après quelques jours la route de l'Italie, où il allait, par ordre de l'Empereur, régner sur les Napolitains.

Quandje revins à ïarbes, à la fin du mois d'août, je vis passer Napoléon qui venait de constituer l'Espagne à sa manière, c'est-à-dire de mécontenter officiellement les Espagnols, de les effrayer sur le maintien de leur religion catholique et sur l'intégrité de leur territoire. Déjà on s'était aperçu que les déclarations de l'Empereur étaient fort louches sur ces deux objets auxquels tiennent principalement les habitants de la Péninsule , et que S. M. ï. convoitait les rives de l'Ebre pour frontière de son empire, comme l'avait fait Charlemagne.

Quand l'Empereur vint à Tarbes, où j'étais, je me gardai bien de me présenter à lui à la préfecture, où tous les habitants notables vs' empressé-

l'eut d" aller le saluer. Je me eontenlai de voir son passatie sur la grande plaee du Marché, où les habitants des campagnes , qui sont francs et peu timides, qui savent bien qu'un Empereur n'est qu'un homme, l'abordèrent familièrement et touchèrent ses habits et ses bottes. Il en eut quelque frayeur, et il demanda à M. de Noë, commandant la garde d'honneur de Tarbes, ce que lui voulaient ces gens-là avec leurs gestes et leurs exclamations dont il n'entendait pas l'idiome? — « Soyez tranquille ! Votre majesté est entourée de braves gens : ils expriment leur joie à leur manière. » L'Empereur alors se mit à galoper avec les généraux Lannes , Duroc et d'autres militaires qui l'accompagnaient, jusqu'à la Patte-d'Oie, où trois routes se réunissent au bout du pont de l'Adour.

Il me tardait que S. M. fût partie , parce qu'elle donnait à notre ville un mouvement inaccoutumé. Elle nous quitta après minuit et se dirigea vers Auch, Toulouse, Montauban, Agen et Bordeaux, pour retourner par la Loire-Inférieure à Paris.

On parut fort étonné dans ma ville natale de ce que j'étais le seul des habitants notables qui n'eût pas cherché à voir S. M. I. D'ailleurs on savait que j'avais beaucoup connu l'Impératrice, quand elle était madame de Beauharnais , épouse d'un de mes illustres collègues à l'Assemblée constituante. Je laissai ignorer à mes compatriotes

combien j'étais peu agréable à cette insolente cour de parvenus qui détestait les hommes de la Révolution. Aussi éprouvai-je une sorte de plaisir à voir partir de nos paisibles Pyrénées ce monarque ambitieux qui nous faisait présent de la guerre avec nos voisins , et qui nous préparait toutes les calamités qui en sont inséparables.

Une réflexion me frappa à cette époque. Je venais de parcourir un grand nombre de départements , depuis Paris jusqu'aux Pyrénées , et partout j'avais vu les populations en mouvement , déguisant leurs sentiments par des acclamations pour le prince et son épouse , et cachant leur misère derrière des arcs de triomphe élevés à grands frais dans les avenues des villes et jusque dans de pauvres villages. Alors ces mêmes villes de Toulouse, d'Agen et de Bordeaux, qui se battent aujourd'hui pour des Bourbons et qui assomment les partisans de l'Empereur, s'épuisaient en contributions volontaires pour des fêtes, des arcs de triomphe , des gardes d'honneur, des feux d'artifice et des illuminations.

Napoléon, à peine de retour à Paris, ne songea qu'à courir à Erfurl, où il avait l'orgueilleux espoir d'aller présider le conseil des rois européens. Il s'était fait précéder dans cette ville d'Allemagne par un grand train de maison impériale et par les artistes les plus célèbres des théâtres de la capitale.

Ulî iiARÉKE. 157

Ou se souvient ({ue Talma et Fleuiy y iiicnt , par leur admirable talent, ressortir la supériorité du théâtre français.

, Il n'est pas du ressort des simples mémoires de porter l'attention du lecteur sur l'extraordinaire congrès d'Erfurt, ni sur le but secret et politique de Napoléon qui lavait désiré et convoqué. Paris ignora entièrement la pensée de ces contérences impériales et royales , où assistèrent les souverains de Russie et d'Autriche , ainsi que ceux de Prusse, de Bavière et de Wurtemberg. Mais les Anglais, à qui rien n'échappe en matière diplomatique, et qui ont pour maxime de tout publier^ ont imprimé ce qu'ils ont appris de ces conférences d'Erfurt. Leur résultat devait être un système de despotisme européen le plus profondément organisé et le plus follement conçu, depuis les despotismes de Gengiskan et de Mahomet.

Il faut lire dans les Voyages en Italie et en Asie , de Yougalt (1 vol. in-4", Londres , 1810), le dernier chapitre intitulé : Considérations politiques, chapitre dans lequel fauteur parle de la puissance ancienne de la France et des projets modernes defambition napoléonienne. Il y rapporte surtout les idées et les plans proposés par Bonaparte aux empereurs et rois de V Europe; il y signale le gouvernement français comme le type des gouvernements dangereux, insurrectionnels, et comme formant un objet de comparaison qui nuit aux autres

ouvcrncmcnls deVEurope. J'ai traduit ce voyage ;

158 MÉMOIUES

mais sans pouvoir le faire imprimer encore, à cause de la })uissance de Bonaparte qui s' effrayerait du chapitre dernier de Yougalt et de la franchise de ses révélations. Il me tarde de le publier, surtout à cause de cet exécrable plan de despotisme européen dont Bonaparte était l'auteur, le chef et le président. La France et l'Europe seront effrayées un jour de ce projet machiavélique qui devait enchaîner les lumières et les droits des générations à venir.

La guerre impitoyable et sacrilège que l' Empereur avait déclarée à l'Espagne se continuait avec acharnement, et surtout avec une telle prodigalité de conscriptions, que toutes les familles françaises étaient en deuil pour placer le faible Joseph sur le trône usurpé de Charles lY.

L'opinion publique se prononça contre cette guerre inouie, à Paris, et plus encore dans les départements du midi de la France qui se voyaient grevés à la fois par le passage des troupes françaises et par celui des prisonniers portugais et espagnols. Le pays était ruiné de réquisitions , et le commerce lucratif de l'Espagne avec le midi de la France se trouvait anéanti.

C'est chez M. Izquierdo que j'apprenais, parplusieurs Espagnols qui lui apportaient leurs lettres, à quel degré d'infamie et de cruauté, de brigandage et d'immoralité était poussée cette guerre. Un jour (|uc nous étions à la croisée de son appartement

DE fi ARE RE. 159

sur le boulevard, arrive d Espague uu de ses amis qui lui donne d'efîroyables détails sur ce qui s'était passé dans la ville de Cuença et sur les excès auxquels s'étaient portés les Français , même contre le sexe le plus aimable et le plus faible. Pendant que nous déplorions les calamités de cette guerre impolitique , nous voyions passer sur le boidevard la population nombreuse qui tous les dimanches va chercher des plaisirs et des fêtes. Ce contraste de la gaieté publique avec le triste sujet de notre conversation nous amena à des réflexions affligeantes sur l'égoïsme des Parisiens et sur F indifférence totale des capitales des empires. « .l/i/ s'écria M. Izquicrdo , qu'importe aux Parisiens que les larmes duijenre Immain coulent à flots, pourvu que les larmes ne coulent point à Paris ? »

Ce trait profond et digne d'un cœur navarrais me frappa à tel point que je l'ai fait connaître à qui a voulu l'entendre.

Pendant les progrès de cette horrible guerre, que l'Empereur avait eu la maladresse de confier à ses maréchaux envieux et rivaux les uns des autres , on crut un moment que Bonaparte allait lui-même y mettre un terme , pactiser avec les Espagnols et rétablir enfin la paix de l'Europe que son insatiable ambition avait détruite.

L'Empereur se porta sur TEbre, et bientôt à Burgos ; il arriva aux portes de Madrid , on crut à Paris la guerre près d'être terminée; mais elle devint plus exaspérée que jamais. Bonaparte parut

160 MliMOlUES

avoir tremblé de frayeur sur les bords du Mançanarez^ar on le vit se retirer subitement et revenir à Rayonne à l'improviste, comme il était revenu de l'Egypte. Il n'en résulta cependant qu'un nouvel acharnement de sa part contre l'Espagne ; mais il abandonna la poursuite atroce de cette guerre à de nouveaux maréchaux qui devaient opérer de concert avec les anciens demeurés en Andalousie.

Une nouvelle armée traversa les Pyrénées avec de nouveaux chefs; mais les guérillas s'étaient organisés sur tous les points delEspagne indignée d'une si injuste agression. Les Anglais avançaient du Portugal sur le Douro et se mesuraient sous les ordres de Wellington à Talaveyra de la Reyna, et ensuite sur les frontières portugaises.

Que faisait alors Bonaparte? il donnait au blocus insensé de l'Angleterre le nom pompeux de sijstème continental, et il organisait ses douanes, ses patrouilles, enfin toutes ses calamités avec un génie infernal. Des Pyrénées au fond de la Baltique, tout le commerce ne se faisait que par ses ordres , et tous les bénéfices venaient dans ses mains. Il préparait déjà l'extension de son système prohibitif jusqu'aux ports de Riga, deDantzig et au fond de la Livonie, lorsque le Czar lui opposa enfin une juste et courageuse résistance , la Russie ne pouvant subsister sans l'échange de ses productions contre les produits indispensa- ])les qui lui sont ajjportés dos Iles Britanniques.

DE BAUÈKE. 161

N'impoi'lc, le commerce français est mis sous le séquestre. Cii bâtiment de France ne peut pas sortir du port sans une licence de l'Empereur; et s'il sillonne la mer jusqu'à Douvres, il doit porter à Pitt un droit de bénéiice ou d^ douane d'un million de valeur.

A cette époque, un décret impérial qu'on eut la pudeur de ne faire connaître qu'aux commissaires de police dans les ports, condamnait à mort tout capitaine qui apportait en France des journaux anglais ; et la cargaison, ainsi que le bâtiment, étaient confisqués.

J'observais les progrès très-sensibles du mécontentement public, et surtout des classes industrielles. On sentait qu'un pareil régime devait finir par ses propres excès ; mais on ne concevait pas comment le dénouement pouvait arriver. C'était l'apogée de la puissance et de la gloire impériale. Napoléon ne pouvait plus aspirer qu'à descendre. La fortune lit ce que l'Empereur ne sut pas faire. — L'Europe semblait pacifiée, moins l'occupation militaire de la Péninsule des Pyrénées. — L'orgueilleuse et militante Autriche était devenue l'alliée de la nouvelle dynastie victorieuse à Wagram. — La Hollande et les villes anséatiques étaient réunies au grand empire. — Les provinces illyriennes étaient gouvernées par la France. — L'Angleterre et son ambitieux commerce étaient bannis des côtes de l'Europe, depuis l'extrémité de la mer Adriatique et de la mer Ionienne jusqu'au fond de la mer du iU. 11

Nord et de la Baltique. — La Uiissie, avec sa politique usurpatrice et i)erlide, sommeillait dans ses steppes depuis la bataille de Friedland et le traité de Tilsitt.

11 ne manquait à la France que ses libertés et leurs garanties. — Elle attendait des premiers jours de la paix de fortes institutions propres à lui assurer une grande prospérité intérieure et une sûreté inattaquable à l'extérieur, lorsque le démon de la guerre prépara la gigantesque et impolitique expédition de Russie. L'incendie de Moscou et un hiver précoce détruisirent sans combat sept cent mille Français animés d'une ardeur héroïque. 11 n'en resta que douze mille, ralliés à Posen. Les autres guerriers n'ont pas revu leur patrie. — Dès ce moment , la brillante étoile de Napoléon pâlit. Le grand empire disparut au milieu des ruines du Kremlin.

Le printemps de 1812 devait réunir les éléments de la grande entreprise que méditait Bonaparte. Il avait passé l'hiver à changer de ministres, de chambellans, de préfets et de généraux, il avait demandé toutes les cartes de la Russie et ne voyait plus que cela. Le Conseil d'État avait préparé les prodigalités de la conscription ; le Sénat était prêt à s'incliner et à livrer la France et toutes ses poi)ulations au démon de la gueri-e, pourvu que les émoluments et les l'iches sénatoreries fussent î*espectés.

DE BARÈRË. 163

Quiuid ce [)rojcl d'expédition contre la Russie fut connu, on T improuva plus encore que la mauvaise guerre d'Espagne. Nous en parlâmes un jour chez M. Izquicrdo, et tout le monde convint que l'Empereur se perdrait en faisant la guerre aux deux bouts de l'Europe. M. Izquierdo, empruntant sans doute le langage des toréadors de son pays, dit : Bonaparte prend le bœuf par les cornes, il succombera; désignant ainsi l'Europe par le bœuf, l'Espagne et la Russie par les cornes.

C'est au milieu des fêtes du palais que l'Empereur écrivit son plan de campagne contre la Russie; le traité de Tilsitt signé avec une noble loyauté , mille injustices commerciales et douanières supportées avec patience étaient pourtant dignes de la paix. Les départements du midi et de l'ouest manquaient de subsistances ; on craignait la disette pour Paris ; partout des mouvements populaires semblaient avertir l'Empereur de ne pas aller comme un aventurier politique à Wilna et à Moscou, mais de s'occuper plutôt de l'administration intérieure, de faire cesser la guerre d'Espagne et de faire enfin jouir la France d'une paix si longtemps promise. Mais la bassesse des conseillers d'État et le délire des ambitions militaires étaient portés à leur comble. L'Empereur ordonna qu'on arrêtât à Caen les auteurs de ces troubles pour cause de subsistances -, le préfet avait été, dit-on, insulté , et pour un tel délit on alla jusqu'à faire fusiller des femmes dans la citadelle de Caen.

Cette coiuluile du i^ouvernenieiit impérial l'évoltiiit à Paris tous les bous esprits, et malgré les bâillons de la poliee, on ne se gênait pas pour se plaindre et pour invoquer hautement un autre ordre de choses.

Ce fut dans ce mois de mai 1812 que je fus trèssurpris de recevoir une lettre qui m'invitait à me rendre à midi à l'hôtel du ministre de la police générale. Je ne pouvais concevoir quel motif amenait une invitation si agréable pour moi qui n'ai jamais entendu parler qu'avec effroi de la police de France, comme on parlait de l'inquisition de Madrid ou de Goa. Enfin force fut d'y aller. Je demandai M. de Rovigo, il était dans son jardin, je l'y rejoignis. M. de Rovigo m'aborda en me disant : « N'avez-vous pas une part dans un journal? » — « Oui, monseigneur, dans le Courrier de l'Europe et des Spectacles. » — « Eh bien, quoique l'on fasse beaucoup de changements dans les journaux, le vôtre sera conservé. » — « Ce journal, lui dis-je, est sage et bien rédigé. » — « Cela se peut, aussi vous le garderez ; dites-le à vos associés ; le gouvernement n'a nul intérêt à le supprimer. Je vous ai fait appeler pour vous le dire. » — Comme j'adressais mes remercîments de tant de justice à M. le duc de Rovigo, je vis que tout cela n'était qu'un prétexte, car il ajouta : « J'ai à vous parler d'autre chose.- Savez- vous ce qui se passe dans Paris? » — « Je ne me mêle que de moi et de mes intérêts ()ersonncls. Je n'ai aucune

l)i: BARKRi;. IG.*)

tonclion ((ui nu- molle coiiime vous à porléo de ooiiiiaîtrc ce qui se passe dans la capilale. » — « N'avez-vous pas ouï dire qu'il y a des mouvements sous prétexte de subsistances dans les faubourgs?» — « Non , monseiii;neur, je ne me mêle point des affaires d'administration ni de gouvernement; je laisse ce soin à ceux qui en sont chargés. » — « Mais avec qui vivez-vous? qui voyez-vous?... «Ces questions faites d'un ton brusque, ou plutôt brutal, m'inspirèrent le ton qui convient à un homme qui n'est point justiciable de la police. — « Monseigneur, lui dis -je avec fermeté, je vis avec mes livres; je vois très-peu de })Ci'sonnes dans un pays où il n'y a point d'amis. Mes malheurs personnels m'ont appris à vivre loin des gouvernants et à fuir

la politique et ses agents » Sur ce, M. le duc

de Rovigo parut plus doux ; je vis venir vers nous M. Tallien qui, sans doute en sa qualité d'ancien révolutionnaire, ou à je ne sais quel autre titre, venait pour le même objet auprès du ministre. Je n'ai plus revu ce duc, qui ressemblait plutôt à un gendarme qu'à un ministre. — Sa parole de conserver le Courrier de l'Europe et des Spectacles, où j'avais un très-petit intérêt, fut si sacrée, que deux mois après le journal fut despotiquement supprimé et forcément réuni d'intérêt et d'abonnés avec le Journal de Paris. Celui-ci, divisé en 24 actions, m'a offert un quart d'action pour ma part de propriété. Le ministre s'en réserva six pour payer les services impor-

tants de ses poètes^ de ses agents, de ses chansonniers et de ses espions.

On vit M. Alissan de Chazet obtenir une action entière sur le Journal de Paris, parce que cet aimable et complaisant gentilhonirpe faisait des vers pour la naissance du roi de Rome , des pièces d'anniversaire pour l'archichancelier, et surtout des vaudevilles pour les fêtes données chez madame la duchesse de Rovigo. C'est ce M. Alissan de Chazet qui plus tard s'est dit le chevalier du trône et de l'autel , et qui a montré pour les Bourbons le même zèle et le même talent qu'il avait déployés pour Napoléon.

Enfin, l'Empereur partit pour sa dernière expédition. On ne parlait chez ses partisans et enthousiastes à gages que de la grande croisade pour le salut de l'Europe. L'Empereur avait, disait-on, réuni toutes les nations continentales contre l'agent de l'Angleterre , contre cette Russie qui, quatre ans auparavant, était, selon Bonaparte, la seule puissance digne de s'allier avec la France. Il avait, disait-on, une armée comme celle de Xerxès. Il emportait tous les genres d'équipements et d'approvisionnements nécessaires aux climats de la Russie, de la Crimée, du Bosphore, même de la Perse. Jamais l'expédition de la Toison d'or n'enflamma les poètes comme cette expédition de Russie excitait les vœux et les jactances de tous les fonctionnaires et agents de Napoléon.

Mais cette entreprise si colossale, si impoliti-

que, sihauteniont iniprudi^nle, était jugée bien (U(féremment dans les autres contrées de l'Europe, même daps celles qui avaient été réunies àl'Epapire, mais qui n'en eurent jamais ni l'esprit ni les mœurs. A Rome , le général gouverneur Miollis avait fait à cette époque ériger un grand ^héâtrp à l'instar des théâtres français ; il ayait fait pl^per sur le fronton cette inscription Theatrum hr\p,0rriale, — Dans la nuit un artiste y substitua c^tte version plus vraie , Imperium théâtrale ; ép^rgramme inspirée par une profondeur de jugement et un esprit prophétique ; car l'Empire, dont le chef ressemblait plutôt à un acteur tragique qu'jîi un prince véritable, est tombé comme on vQÎt au théâtre un palais en remplacer subitement iin autre au seul coup de sifflet du machiniste,

Napoléon s'était fait précéder dans le pays des braves Sarmates par un abbé auvergnat connu longtemps par son opposition à la révolutipn dp 1789, à la constitution de 1791, et qui, après avoir prudemment émigré outre Rhin , était revenu s'utiliser sous le' Directoire et le Consulat par des pamphlets politiques. Cet abbé sp nommait de Pradt. L'Empereur ne tarda pas à connaître le prix d'un tel homme pour son gouvernement absolu , et il se l'attacha par les moyens de finance et de faveurs particulières que donne le pouvoir. L'abbé se transforma en évêque, l'évêque devint archevêque de Mahnes ; bientôt après il fut l'orateur sacré de la cérémonie où

1 68 MKMOIRl!: s

FEmperciH' pi'il la couronne impériale sur Tautel de Notre-Dame de Paris ; l'éloquent abbé ne manqua pas de crier bien fort aux tidèles, du haut de la chaire de vérité et de paix , que Napoléon était l'envoyé de Dieu. Il parvint à tous les honneurs de l'Église, il ne lui manqua que l'attache du pape qu'il n'obtînt jamais; mais son doux maître l'en dédommagea en 1812, en le nommant son ambassadeur extraordinaire à Varsovie. Il ne s'agissait de rien moins que de régénérer la belle nation polonaise, de la former en nation indépendante, de l'arracher aux trois monarchies qui depuis 4772 la tenaient sous le joug , après l'avoir morcelée et partagée entre elles. Voilà donc monseigneur l'archevêque de Malines qui abandonne ses ouailles belges , le château des Tuileries où il était à la fois aumônier, prédicateur politique, pamphlétaire, et pour ainsi dire spes altéra Romœ.

Voilà les hommes que l'Empereur considérait et qu'il dotait, qu'il honorait, qu'il employait avec une prédilection toute particulière. Il avait agi de même en 1809, en honorant de sa confiance intime un M. Fiévée, ancien prote d'imprimerie, auteur en 1790 de pièces de théâtre en l'honneur de la liberté (théâtre Feydeau) , puis imprimeur d'un journal que le peuple de Paris trouva très-mauvais, puisqu'il se porta à l'excès de briser ses presses en 1793, époque où M. Fiévée se jeta décidément dans le parti opposé à la Con-

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vonlioii. .Ii; lavais perdu de vue pendant la réaction de 1795, à laquelle il ne manqua pas de coopérer pour obtenir quelque place. Je n'ai été à portée de le revoir dans les intrigues politiques qu'à l'époque où le consul Bonaparte crut pouvoir utiliser son talent, et l'envoya à Londres pour espionner (disait -on alors) Louis XVIII et les Bourbons relégués dans le château d'Hartwell, à quelques milles de la capitale.

On ne connut à Paris le nouvel emploi que Bonaparte avait créé pour M. Fiévée qu'en voyant paraître une petite brochure de cent pages, intitulée : Quelques idées sur les Anglais. Cette brochure était destinée à masquer l'espionnage que son auteur avait été chargé de faire à Londres. On verra dans la suite de quel degré de fidélité était capable cet habile et ambitieux observateur.

Il fallait au gouvernement de Bonaparte des rédacteurs en chef à chaque journal, pour mieux assurer sans doute au peuple français l'exercice de la liberté de la presse. La place de rédacteur en chef du Journal de V Empire, ci-devant des Débats, était la plus lucrative : trente-six mille francs par an, assurés à M. Fiévée, semblaient devoir promettre au premier consul, alors empereur, un partisan zélé de sa gloire et de sa renommée. Cependant, à l'époque de la bataille de Tilsitt, M. Fiévée se vanta dans une réunion de poètes , de chansonniers et d'écrivains pohliques dévoués à l'Empereur, d'avoir, lui aussi, à sa disposition,

une grande armée de deux cent mille abonnés et lecteurs. Ce propos, rapporté dans les bulletins secrets de Paris envoyés au quartier général près du Niémen, déplut fort au vainqueur, qui destitua M. Fiévée et fit passer le titre et les émolun^eqts de rédacteur en chef sur la tête de M. Etienne, employé dans les bureaux de M. Maret, secrétaire d'État, et que l'Empereur avait aperçu un certain soir sur le champ (le bataille de Preuss-Eylai^.

M. Fiévée, un peu désappointé par cette disgrâce, attendit un temps plus propice pour regagner les bonnes grâces de Napoléon. Cette occasion ne se présenta sans doute qu'en 1809, puisque ce ne fut qu'à cette époque qu'on le vit appelé à l'intimité du cabinet impérial , et quelque temps après nommé maître des requêtes. C'était le titre apparent. Il faisait quelques petits rapports au conseil d'État , et chaque soir un grand rapport d'observation ou de conti^e-police qu'il adressait au car binet de l'Empereur.

Ici commence pour moi la connaissance fortuite de ce maître des requêtes qui, se croyant obhgé de représenter, vint prendre à loyer un bel appartement au premier étage de la maison de la rue Lepelletier, n° 6, oui j'habitais le deuxième étage depuis quinze années. C'est là que je le vis s'établir avec une belle voiture , un beau mobilier , ime cuisine bien montée, et plusieurs domestiques. J'avais peine à concevoir comment un cidevant imprimeur devenu] maître des requêtes

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pouvait tonii' un semblable étal de maison avec les six mille francs d" appointements du maître des; requêtes. On m'apprit qu il avait en outre un traitement de trente-six mille lianes pour sa police ou sa contre-police. En eftet je voyais venir toute la matinée des agents, des figures, des hommes d'un certain genre qui ne pouvaient appartenir qu'aux manipulations subalternes d'une police quelcon-= que. La régularité de pareilles visites me confirma dans cette idée, qu'il était l'homme de la poHce secrète de l'Empereur.

Cette observation policienne placée si près de moi ne m'effraya nullement, parce que je ne me suis jamais mêlé d'aucun gouvernement, me contentant de les supporter et de m'en éloigner. Cependant, voyant quelquefois M. Roch de Montgaillard, qui parlait chez moi à voix haute sur les opérations politiques et militaires de l'Empereur, ■ je crus devoir l'engager à énoncer plus bas ses opinions politiques, de manière à ne pas être entendu de M. Fiévée qui habitait l'étage au-dessous. — « Si ce maître des requêtes , lui disais-je souvent, est un noble espion de Bonaparte, comme on le dit, et qu'il connaisse tant soit peu les lois de l'acoustique, qui peut nous assurer qu'il n'a pas fait pratiquer dans ses plafonds quelques trous conducteurs de la voix? et dès lors tout ce que vous vous permettez de dire si librement contre la guerre , la conduite et le despotisme de l'Empereur, pour qui vous avez tant écrit de mémoires, pourrait bie n

lui l'ovonir i»in' les échos de celte police domestique dont je suis entouré. » — Ceci rendit M. Roch de Montgaillard plus circonspect.

Je crus devoir faire visite à M. Fiévée, pour avoir une idée par moi-même du genre de sûreté que pourrait me donner son voisinage. Je ne pouvais douter que je ne fusse suspect à l'ombrageuse tyrannie de S. M. I. et je savais que j'étais inscrit avec de mauvaises notes sur le grand livre ou index du personnel , tenu à la police générale par un ancien prêtre normand nommé M. Havas. On me regardait comme la bête noire dans ce gouvernement qui ne voulait que des dévoués, des fidèles ou plutôt des séides. Je devais donc plus qu'un autre être prudent. — Je descends à l'appartement de M. Fiévée. Il était dans son cabinet ; ma visite parut l'étonner à cause de la diversité de nos opinions et de nos fortunes politiques ; j'en étais bien plus étonné que lui. Il causa avec beaucoup d'esprit sur l'Empereur, qu'il trouvait d'une conversation piquante, gaie, et quelquefois originale. « Je demeure avec lui souvent deux heures en tête à tête , et j'en sors toujours plus étonné de ses moyens. » — « N'allez-vous pas aussi quelquefois , lui dis-je , chez M. l'archichancelier, qui a un autre genre d'esprit, une grande expérience et une sagesse de conduite imperturbable ?» — « J'y vais parfois , mais c'est un homme usé par les événements » et fatigué de la révolution : il est comme les

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hommes qui cioionl que tout le monde doit se reposer quaiiu ils sont las de marcher. » — Ce petit propos révolutionnaire était fait pour surprendre dans la bouche d'un ancien réacteur; mais il me prouvait qu'il était très-décidé à marcher dans l'esprit très-révolutionnaire de 1" Empereur. En résultat je vis un important parvenu, qui parlait de tout avec cette suffisance qu'on ne trouve qu'à Paris. — M. Fiévée me lit l'honneur de ne me rendre jamais ma visite, et je me crus heureusement oublié de ce maître des requêtes espion, qui im an après fut envoyé par l'Empereur à Hambourg, pays nouvellement réuni à l'Empire. Il était chargé d'en liquider les dettes... Ce changement d'emploi nous prouva que sa police ne satisfaisait plus Bonaparte et que le grand observateur des cafés et des salons était usé.

Je ne sais ce qui se passa à cette époque dans la cervelle impériale ; toujours est-il vrai qu'en 1813, dès le printemps, M. Fiévée fut nommé , sans s'y attendre, préfet de la Nièvre, et que ses domestiques dirent que cette nomination lui déplaisait et le dérangeait beaucoup. Force lui fut cependant de partir pour sa préfecture. On sait comment il a servi quelques mois plus tard, c'est-à-dire en 1814 (janvier et février), lorsque les puissances alliées vinrent envahir la Champagne et le Nivernais. Il existait alors, à ce que m'a assuré un souspréfet d'Autun , un comité de maires chez le préfet deNevers, comité où l'on réglait la conduite à

tenir avec les alliés pour les intérôls du pays. Ces maires avaient des cartes du comité, au moyen desquelles ils passaient à travers les armées ennemies et réglaient ainsi les intérêts de je ne sais qui.

En avril 1814, M. le comte d'Artois fit son entrée à Paris , au milieu du plus grand et du plus général enthousiasme (l'opinion avait entièrement abandonné l'Empereur). Le soir même de cette entrée flatteuse, un valet de pied du prince vint à la rue Lepelletier, n" 6, demander M. Fiévée ; les dames Saulnier , propriétaires de la maison, à qui ce valet des Tuileries s'adressa , lui répondirent que M. Fiévée était à Nevers, préfet depuis une année. « Dans quel quartier est donc Nevers ? » demanda l'ignorant valet. « Mais, répondirent ces dames au géographe d'antichambre, Nevers est dans le Nivernais, à plus de soixante lieues de Paris. » — « C'est différent, dit le laquais, je vais rendre cette réponse. » — Je tiens ce fait de la bouche même des dames Saulnier, qui voulaient me prouver combien M. Fiévée était estimé par les Bourbons.

Peu de jours après, M. Fiévée, l'agent de l'Empereur à Londres, F ex-policier de l'Empereur à Paris, r ex-maître des requêtes au conseil d'État, r ex-liquidateur de Hambourg pour S. M. I. et de plus son préfet de Nevers, devint un des favoris des Bourbons. On expliquera tout cela comm(; on voudra. Je ne suis ici que narrateur de faits contemporains. Après avoir parlé de

M. l'abbc de Pradt et de M. Ficvée par épisode historique, je reprends le fil de mes mémoires trop longtemps interrompu.

J'ai laissé l'Empereur allant, comme Charles XII, ensevelir sa gloire et son sceptre dans les champs moscovites. Tout le monde connaît ses alliances imprudentes avec la Prusse et l'Autriche, qu'il avait si longtemps ravagées et humiliées. Elles furent la première cause de son extravagante expé^ dition sur la Yistule. Les triomphes faciles de Wilna, le combat plus glorieux de Smolensk et l'entrée triomphale de Moscou s'évanouirent bientôt devant le courageux dévouement des Moscovites brûlant leur propre capitale pour en chasser l'imprudent vainqueur. C'est à la lueur de l'incendie de Moscou que la France aperçut la perte de son armée et qu'elle vit un avenir affreux. De vagues espérances de paix endormirent Napoléon sur ces ruines encore fumantes , et , peu de jours après , ne pouvant plus pénétrer en Crimée par Tula et Calouga très-bien défendues par les Russes, il vit disparaître en quelques jours de glace et de disette six cent mille hommes ; ils n'avaient fait que passer à Moscou, et ils n'étaient plus.

C'est ainsi que la nature, plus puissante que la pohtique, renversa en peu d'instants les projets gigantesques de cette efft'oyable ambition, qui ne prétendait à rien moins qu'à s'emparer de Constantinople , et qui espérait descendre un jour par

les neuves de la Perse dans les domaines britanniques du Bengale ou de l'Indoslan.

J'ai traduit en 1813 (mars) une brochure anglaise, intitulée : Vaut mieux tard que jamais, ou Nécessité de faire la paix entre la France et l'Angleterre. — Dans cette brochure, Bonaparte, traité comme un homme de rien et un ambitieux parvenu, était cependant loué à outrance pour le grandiose de ses projets. Cette brochure dévoilait les plans ultérieurs de Bonaparte , en disant que si on ne faisait pas la paix au plus tôt, ce guerrier irait partager en plusieurs états les Russies, se porterait en Crimée, prendrait Constantinople comme ville impériale , refoulerait les Ottomans dans l'Asie , traiterait avec le shah de Perse ou envahirait les montagnes du nord de cette contrée, pour descendre par les fleuves dans l'Indostan, ainsi que l'avait jalonné le colonel Taylor dans ses lettres sur l'Inde, que j'ai traduites en 1812 et imprimées à Paris.

Bonaparte, plus accoutumé aux fuites qu'aux retraites, déserta son armée, ou ses misérables débris, aussitôt qu'il eut passé le pont de la Bérésina, en sacrifiant à ce passage douze mille Français. Mais tel est le fanatisme irréfléchi qu'on a en France pour les chefs ou gouvernants ; on se sacrifie pour eux. Bonaparte cache sa honte à Wilna, à Varsovie, à Posen, à Dresde, à Francfort et à Mayence. Il se réfugie, honteux et déshonoré, dans le fond du palais des Tuileries.

Janvier 1813.

S'il y avait eu alors une nation en France, ou des représentants assemblés, ou des conseillers patriotes, ou des maréchaux courageux, Napoléon eût été renversé du trône, ou forcé de faire la paix et de laisser l'univers en repos. Loin de là, les flatteurs officiels, les valets de cour, les conseillers perfides et toutes les âmes serviles de Paris se groupèrent solennellement autour de ce monarque déserteur, de cet ambitieux puni. Le Sénat vint le premier relever son abattement et lui présenter la nation comme trop heureuse de lui prouver de nouveau son dévouement et sa fidélité. Le préfet de Paris (Chabrol) vint en grande cérémonie à la tête du département faire une offrande civique à S. M. L de plusieurs cavaliers armés et équipés, afin de donner un exemple à tous les préfets, à tous les départements : comme si la perte affreuse de six cent mille Français dans les contrées glaciales de la Russie devait être renouvelée en livrant nos conscriptions à la manie guerrière de l'Empereur. Aussitôt son courage se réveille, il ordonne, il lève des bataillons, il crée des impôts. Il menace de nouveau les puissances. Il se dit malheureux mais non pas vaincu. Il organise une nouvelle armée de trois cent mille hommes qu'il pousse vers la Sprée, l'Elbe et la Vislulc. Batailles de f.ulren et de Bautzen! vous ne

fûtes que de nouveaux malheurs pour la France ! encore quelques victoires de ce genre, et la nation était perdue. Le mauvais génie de Napoléon repousse les propositions de paix; ses conseillers intimes, d'accord avec son cœur de bronze et sa tête de fer, prêchent la guerre ; et tandis qu'il force Paris et la France à chanter des te deum, il se fait chasser des montagnes de la Bohème, ainsi que des rives de l'Elbe , il perd la bataille de Leipsig , et il fuit de nouveau vers Hanau, vers Francfort , à travers des monceaux de cadavres français. Son armée en désordre, son artillerie et sa cavalerie épouvantées des succès des alliés , marchaient sur les morts et les mourants. C'est ainsi que le grand triomphateur fuit encore jusqu'à Mayence et jusqu'à Paris. Là , à la fin de 1813, mêmes conseils perfides, mêmes offrandes civiques. Napoléon ignore ou il oublie que la Cour n'est point l'État, que le Sénat et le Conseil ne sont point la Nation. Il recommence ses orgueilleuses . fanfaronnades dans le Moniteur. Il déclare aux alliés que, fussent-ils maîtres des hauteurs de Montmartre, il ne leur céderait pas un seul village des pays qu'il a réunis à son empire.

Les fonctionnaires publics, complices de ces crimes politiques, lui fournissent de nouveaux moyens de guerre, quand il fallait forcer par des menaces et des refus d'hommes et de finances, cet orgueil barbare et inflexible à signer une paix qui alors ])ouvait êti'c encore honorable et sûre. Bonaparte,

I)i; BARÈRK. 170

enhardi })ar les InncslCwS conjplaisanccs des aulorités eonstiliiées. ne balance plus à se passer des rein'ésentants du peuple pour faire voter des impôts et des conscriptions. Sur son bureau se trouve, selon lui, la toute-puissance nationale; il oriianisc les contingents des départements, les gardes nationales de tout l'empire; et il double ù son gré les impositions.

Fin de 1313.

Les esprits observateurs virent bien que l'Empereur avait perdu l'esprit et qu'il ne tarderait pas à perdre lacom'onne : l'opinion était flagrante contre lui. Elle blâmait hautement ses opérations militaires et fiscales ; on ne se gênait plus, il était l'objet des diatribes , des chansons, des calembourgs et de tout ce qui est une arme d'opinion chez les Français ; il se mit à régner aux Tuileries depuis le mois de décembre 1813 jusqu'au 20 janvier 1814, disant en plaisantant aux généraux et aux conseillers d'État : « Messieurs, il faut empêcher que les Cosaques ne viennent coucher avec nos belles dames. » Ces odieuses plaisanteries ne convenaient ni au temps, ni aux Français , et ne servaient qu'à faire joindre le mépris à la haine que tout le monde lui portait.

Janvier 1814.

Le service de la garde nationale de Paris fut un objet de ses sollicitudes, tant il avait à cœur de défendre militairement Paris, entreprise aussi atroce qu'impossible. Il espérait que la garde nationale , composée de pères de famille , irait se faire hacher pour soutenir un gouvernement inique , despotique et aussi accablant que le sien. Chacun chercha à se dispenser de cette charge funeste.

Quand je reçus l'invitation de faire mon service, je me présentai à M. Dacier pour me faire dispenser en vertu de mon âge et de mes infirmités habituelles. Ce sous-officier me reçut et me traita avec beaucoup d'honnêteté, mais il crut n'avoir pas le pouvoir d'accéder à ma demande. J'adressai ma pétition à M. lemaréchalde Conegliano; je lui déclarai qu'à mon âge, après mes proscriptions, mes malheurs et avec mes infirmités, je ne pouvais pas devenir un soldat de l'Empereur, et qu'étant d'ailleurs inscrit sur le tableau des gardes nationales de mon département, je ne pouvais pas supporter deux charges à la fois.

Le maréchal me renvoya au préfet Chabrol, de qui je n'eus pas plus de réponse. Bientôt furent connus les premiers succès de l'empereur du côté de Montereau ; mais je ne me fis pas illusion sur la suite de ces succès annoncés avec tant d'emphase dans les bulletins du Moniteur; et je me décidai à

accompagner dans les Pyrénées la veuve el la iille de mon cousin Hector Barère. Ce ne fut pas sans quelque regret cependant que je quittai Paris au moment le plus intéressant du drame politique dont l'empereur Napoléon allait évidemment jouerle dernier acte sous les yeux de l'Europe attroupée en armes sur le sol français. J'ai toujours eu un grand plaisir à voir tomber du trône les mauvais princes et les ambitieux. C'était d'ailleurs un grand et utile spectacle pour les nations asservies de voir leur tyran descendre au rang obscur d'où il n'aurait jamais dû sortir, et la fortune, déchirant son bandeau, être une fois juste dans le cours de vingt-cinq ans.

Personne, soit parmi les politiques , soit parmi les philosophes, soit parmi les intrigants du jour, ne pouvait même soupçonner les conséquences ni la fm de ce terrible drame dont la France et l'Europe en deuil payaient les énormes frais depuis quatorze années. Chacun sentait que cela allait finir, mais on ne pouvait deviner le dénouement. J'écrivis , avant de quitter Paris , une lettre à M. le duc de Conegliano pour lui expliquer les motifs de ma demande en radiation des rôles de la garde nationale de Paris qui n'est pas ma patrie, mais bien la grande auberge de l'Europe. Ce maréchal me fit écrire par son aide de camp, adjudant général de la garde nationale, que son excellence M. de Moncey était incompétent pour décider de ma radiation, l'Empereur ne l'ayant

investi que du commandemciil eu second, ol que je devais m'adresser au |)i'ét'et de la Seine. C'est ce que je fis le lendemain ; mais comme je ne comptais pas davantage sur la réponse du préfet que sur la justice de ceux qui dans les bureaux étaient chargés de régulariser les appels pour la garde nationale, j'allai demander à la police un passeport pour le département des Hautes- Pyrénées, ma seule et véritable païrie natale. Je partis le 14 février, trois jours après que l'Empereur eut tranquillisé la capitale effrayée, en lui envoyant trois bulletins de victoires sur les alliés et cinq ou six mille prisonniers russes , prussiens et cosaques.

Aussi fencombrement de voitures qui se faisait remarquer quelques jours auparavant sur toutes les routes et chez les maîtres de poste avait-il beaucoup diminué. Les riches Parisiens et les peureux fuyaient vers la Bretagne, laTouraine, l'Anjou et la Normandie. Nous ne trouvâmes, depuis Chartres, Vendôme, Tours, Poitiers et Angoulême jusqu'à Bordeaux, que des troupes arrivant au secours de Paris.

Cette route de Paris à Bordeaux offrait une circulation aussi animée, aussi populeuse que celle des boulevards à Paris dans les jours de fête. Le gouvei-nement appelait une grande quantité de troupes de l'armée d'Espagne, qu'il affaiblissait comme pour augmenter la facile gloire de lord Wellington : il appelait en même temps les gardes

nationales de la Bretagne, de la Normandie , et des autres proviïices de l'ouest, tandis que le ministre de la guerre ordonnait le mouvement des dépôts de prisonniers de toutes nations qui circulaient pêle-mêle jusqu'à Tours et Angers.

Partout on exécrait Napoléon ; on désirait bien que les étrangers fussent battus et chassés de la France , et cependant on redoutait les victoires de l'Empereur qui pouvaient le confirmer dans son despotisme. On aurait voulu qu'une balle lui donnât la mort au milieu de sa gloire , et que l'armée victorieuse vînt seule faire une régence, que le Sénat était dans l'impuissance de créer, et encore moins de conduire. Jamais la nation française ne s'était trouvée dans une affliction aussi extraordinaire, aussi compliquée , aussi funeste de toutes parts.

Quand je partis de Tours pour Montbazon, un postillon de ce dernier relais, revenant de Tours, joignit notre voiture et conversa avec notre postillon. « Vous trouverez nos postes harassées , « exténuées de fatigue : voilà trois nuits que nous « avons couru pour conduire vingt-deux voitures « remplies de prisonniers d'état qu'on amène au « château de Saumur. » C'était l'évacuation du château de Vincennes, effectuée dans la crainte que les Russes ne vinssent, en s' approchant de Paris, ouvrir cette nouvelle Bastille, consacrée par l'assassinat inutile du jeune duc d'Enghien. Âh! lorsque j'entendis ces deux ])Osti]-

18i MÉMOIRES

Ions s'entretenir froidement du transport des cent victimes du despotisme impérial, je me figurai ces vingt-deux corbillards, semblables à ces bières commerciales , à ces bâtiments négriers où l'avarice entasse des esclaves ; ou plutôt, pour ne pas sortir du cercle ordinaire des justices royales, tout cela me rappela les victimes qu'un certain roi de France faisait égorger pendant la nuit dans le palais du Louvre et transporter ensuite clandestinement dans un des charniers de Paris. Des hommes indiscrets se tenaient à la porte du Louvre, du côté de la rivière pour être témoins assurés des crimes du trône : les soldats, voyant un obstacle de curieux, s'écriaient d'une voix rauque et barbare : Laissez passer la justice du roi. . . . Ainsi passait la nuit sur la route de Touraine la justice de l'empereur Napoléon. Il me tardait d'avoir quitté cette exécrable et funeste route, que tout ami de la liberté et de la France pouvait être forcé de prendre.

A Angoulême , pays très-royaliste et dès longtemps dévoué aux Bourbons, un de mes amis m'assura que bientôt tout serait décidé ; qu'il y avait une intelligence très-active entre l'armée alliée et la ville de Paris. Je ne pouvais le croire, quoiqu'en général ce qu'il y a de plus incroyable et de plus anti-national est ce qu'il faut supposer davantage.

J'arrivai à Bordeaux le 25 février. Je n'ai jamais entendu parler aussi hautement, aussi rudement

conire Bonaparte et son affi-eux gonvernement ([ne dans cette ville qu'il avait ruinée et désolée de fond en comble. Les insinuations secrètes de Wellington travaillaient encore cette ville^ déjà si malheureuse par la perte des colonies, par l'octroi des licences de commerce et par les droits excessifs imposés aux denrées coloniales. On me raconta à ce sujet une anecdote fiscale qui prouve à quel point les gouvernements avares et militaires sont plus oppresseurs que les autres. Le droit impérial sur les sucres , cafés et indigos était de quarante-cinq sous par livre. L'administration des droits réunis ou des douanes réclamait ce droit sur les denrées déposées à Bordeaux depuis plusieurs années, et le gouvernement, éprouvant de grands besoins pour nourrir la guerre contre les alliés, en exigeait avec rigueur le payement. Les propriétaires et les consignataires lui avaient proposé de recevoir ces denrées coloniales en nature et en toute propriété pour acquit des droits impériaux. Le gouvernement refusa ce marché et voulut exiger le payement en numéraire. Cette circonstance avait encore irrité les esprits et contribué à ruiner dans l'opinion un gouvernement imprévoyant , avide , exacteur ou accapareur de métaux pour des plans et des projets que le temps seul allait dévoiler. Enfin , l'exaspération était portée à un si haut degré, que dans la société j'ai entendu des femmes bien élevées et qui paraissaient avoir des mœurs douces, s'étonner de ce qu'il ne se trouvait pas

dans r armée française quelque ame assez courageuse pour délivrer la nation de son fléau politique. Je l'ai entendu , ce propos , et il était répété souvent dans le langage du peuple. La garde nationale s'organisait lentement à Bordeaux. On attendait les troupes de Wellington, et l'on assurait qu'elles ne commettraient aucun dommage ni spoliation , comme le faisaient très-souvent nos troupes en Allemagne et surtout en Espagne.

Un Irlandais (compatriote de lord Wellington) nommé M. Linch, ancien conseiller au parlement de Bordeaux, créé baron et maire de la ville par l'aveuglement de l'Empereur ou de son ministre Montalivet, gagnait tous les esprits par l'assurance qu'il donnait que les Anglais ne nuiraient pas au commerce bordelais, et qu'ils pourraient au contraire le rendre plus florissant. C'étaient là du moins les bruits qui circulaient dans le public. Les Bordelais étaient si bien instruits de la marcbe militaire de Wellington , que plusieurs négociants me disaient de ne pas aller plus loin , que les Anglais seraient à Tarbes aussitôt que moi et que j'allais courir d'inutiles dangers. Je ne crus pas à leurs assertions que jeregardais comme suggérées par la baine qu'ils portaient au gouvernement de l'Empereur. Je continuai ma route à travers l'Agénois, oii l'on avait requis tous les patrons de l)arques et tous les matelots pour transporter à Agen les dépots et les approvisionnements placés pour l'armée française dans les principales ])o-

1)K BARKRK. 187

silions (lu (loparlonieiit dos Landos. Les ordres arrivèrent tard, ou lurent mal exécutés sans doute, car les magasins tombèrent peu de jours après au pouvoir des Anglais, trop bien instruits par les gens du pays.

J'arrivai à Tarbes le 27 février, et à peine eusje embrassé ma famille que le canon de la bataille d'Orthez, gagnée par les troupes de Wellington , m'obligea à prendre la poste et à me réfugiera Toulouse pour quelques jours. Tout le monde espérait que pendant le mois de mars l'Empereur aurait le bon sens de faire la paix qui lui avait été offerte tant de fois avec les limites du Rhin.

Il faut avoir été sur les lieux pour savoir une foule de détails qui échappent à l'histoire. On parle avec emphase et flatterie des généraux, des conquérants : on parle peu des moyens qu'ils emploient. Wellington a employé tour à tour la violence des peuples barbares et la corruption des peuples civilisés et riches. Il a permis le pillage, la dévastation, le viol, dans la ville basque de Saint-Palais; il a acheté avec des guinées la trahison de plusieurs Basques et Béarnais qui ont mené ses troupes par des chemins de montagne inconnus et inaccessibles à tous autres qu'aux naturels du pays. C'est ainsi que le maréchal Souk, qui avait une position formidable à Orthez, se vit tourné par les troupes anglaises. Dès que 1o maréchal se vit attaqué de tous cotés par

1 88 MJiMOIRES

(les forces supérieures, il se retira par les petites landes vers Aire ; il laissa Pau et Tarbes entièrement à découvert, et attira l'ennemi dans le nord du département des Hautes-Pyrénées. Pendant que celui-ci portait ses principales forces dans les bois entre Pau et Tarbes, par la route deLembége, les Anglais se renforcèrent du côté de Dérisèle, Maubourguet, et chassèrent les troupes françaises de ces lieux mal défendus ; ils les combattirent un instant à Yic, et les poussèrent jusqu'à Tarbes, Carnouilles , Serveca , Pietat et Tournay. Là, le maréchal Soult, qui quelques jours auparavant avait pris une bonne position à Yilleconteil , où son artillerie aurait pu défendre le chemin de Toulouse avec succès, l'abandonna tout à coup, se remit sur celui de Tarbes à Saint-Gaudens, et envoya son artillerie au-devant de lui à Toulouse, par cette belle route qui est le long de la Garonne. Pendant cette espèce de fuite ou de retraite , lord Wellington s'emparait de la double route par Aueh , pour aller à Toulouse où il se trouvait en présence des Français vers le 23 mars. Il campait à Leguevin , et explorait les passages de la Garonne, soit du côté de l'abbaye d'Aulnes près de Muret, en montant la rivière, soit au-dessus de Blagnac en la descendant. Les côtes de Pech-David présentaient des positions trop favorables à l'armée du maréchal Soult pour que Wellington prît le parti de traverser la Garonne près de Muret. Il se décida donc vers le commencement d'avril à passer l'eau

à Blagnac ; et, chose singulière, c'est avec des planches et des bois trouvés dans la belle maison de campagne de Blagnac appartenant au général de division Compans , que le passage fut eflfectué par les Anglais.

Quelques ingénieurs avaient décidé de faire cou-per et sauter le magnitiquc pont neuf de Toulouse, mais les habitants s'y opposèrent ; ils avaient d'ailleurs l'esprit très-hostile au gouvernement de l'Empereur, ils le maudissaient avec raison depuis bien des années. Ils faisaient publiquement des imprécations contre lui et aussi des vœux pour le succès deWelHngton. L'armée du maréchal Soult, forte de trente mille hommes, occupait Toulouse, à la tète dupont qui était formidable. Sa position sur Cartemel et la route du bas Languedoc assurait ses communications avec l'armée de Catalogne, commandée par le meilleur des administrateurs militaires, et l'un des bons maréchaux de l'Empire, le duc d'Albuféra.

J'ai toujours détesté l'empire de la force; la gloire militaire ne m'a jamais paru être autre chose qu'une décoration brillante qui cache aux nations une atroce boucherie et tous les crimes réunis en un seul. Je n'ai jamais apprécié et honoré le courage des armées que lorsque je les ai vues servir la cause sacrée de la liberté , et défendre le territoire indépendant et les droits de la Nation. Tout le reste ne rappelle que le despotisme oriental ou le règne des Mamelucks. Avec ces

principes et ces sentiments, quaurais-je fait à Toulouse? J'aurais été témoin du long assassinat de nos braves, immolés en détail et en minorité à l'avarice brutale et au despotisme des ministres anglais. Je pris la route de Cahors le 28 mars, et j'allai attendre dans le plus triste pays de France le résultat de notre mauvaise défense du midi, défense affaiblie par les ordres de Bonaparte luimême qui enlevèrent vingt mille hommes d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie à l'armée chargée de défendre Bayonne et les départements méridionaux. C'est donc à l'égoïsme de l'Empereur qu'il faut attribuer la gloire si préconisée de lord Wellington.

Le séjour de Cahors était à cette époque (25 mars) extrêmement désagréable par l'entassement extraordinaire des prisonniers espagnols, mêlés aux malheureux militaires qui s'étaient attachés au sort du roi Joseph Bonaparte (connus dans le midi sous le nom ridicule de Joséphins). Les places pid^liques étaient couvertes toute la journée de cette nuée d'Espagnols infortunés, dont une partie mendiaient malgré leur orgueil national. Les premiers besoins n'écoutent ni morgue, ni vanité. Les Joséphins se conduisaient très-bien, et ne s'occupaient que des journaux; leur sort tenait à la politique et à la guerre.

Dans cette capitale du Quercy se réfugiaient alors en foule les propriétaires des pays envahis [mv Wellington. Ceux (pii n "allaient pas se

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cacher dans les montagnes de l'Auvergne ou de l'Aveyron, ou à Figeac, ou à Saint-Affrique , restaient sur la route de poste, et sur la route militaire, qui ofifraitplus de sûreté dans ce temps de perturbation générale. Les paysans de l'arrondissement de Gourdon et de Martel (haut Quercy), supportaient impatiemment le joug exécrable et ruineux des droits réunis. Ils s'attroupèrent au nombre de quatre mille à Gourdon, un jour de marché, entassèrent les livres et registres de cette administration au milieu de la place publique et y mirent le feu, après avoir chassé tous les employés; puis ils firent apporter du vin que ces insurgés burent sans payer de droits à l'Empereur ni à ses commis, comme on le pense bien. Je fus informé de ces attroupements par le directeur de la poste aux lettres, car on n'osait pas en parler dans la ville de Cahors, où h préfet s'occupait à étouffer toutes les nouvelles de ce genre. Il y avait aussi dans une des principales auberges un chef d'escadron de gendarmerie, chargé par état d'observer l'opinion et d'espionner les passants. De cette sorte on se trouvait placé entre les attroupements des prisonniers espagnols et ceux des paysans, ennemis jurés des droits réunis , entre la police du préfet et celle de l'Empereur.

Cette situation , jointe à la marche avancée des troupes anglaises sur Toulouse et sur Montauban, ne rendait pas fort agréai )le le séjour de Cahors.

Je pris le parti d'aller à Limoges au 1" avril, pour y être enfin stationnaire observateur des événements qui se pressaient vers un dénouement quelconque. Mais on n'était pas plus tranquille à Limoges qu'à Caliors ; il y avait môme quelques éléments de plus d'agitation et de trouble. On y avait entassé dans des couvents et des églises trèsnombreuses les prisonniers espagnols, au nombre de quinze mille environ ; à cela étaient réunis les nombreux militaires Joséphins , et, en outre, des prisonniers prussiens, allemands, russes, cosaques, bavarois et même anglais. Cette immense population prisonnière surpassait celle de Limoges. Aussi les Limousins eurent-ils peur de quelques projets de conspiration qu'ils attribuaient aux Espagnols. On prétendait que quelquesuns de leurs officiers, voulant se joindre aux armées espagnole, portugaise et anglaise déjà à Toulouse et à Montauban, voulaient mettre le téu à la ville, et avec le secours des prisonniers, s'emparer de Limoges, la piller et la soumettre d'avance au joug de Wellington. On disait à Limoges, quand j'y vins, qu'on avait arrêté les principaux auteurs de ce prétendu complot, et qu'on les avait adressés au commissaire de l'Empereur à Bourges (M. de Sémonville). Les événements postérieurs ont prouvé qu'on s'adressait bien. — Là, on devait faire juger, disait-on, les Espagnols ; mais il est probable que ce n'était qu'une terreur panique des Limousins et que les

événements du commencement d'avril , ont laissé en repos les pauvres Espagnols , dont le sort et les besoins excitaient la pitié de l'homme le moins sensible.

Les esprits étaient très-agités à Limoges quand j'y arrivai, soit à cause des mauvaises intentions qu'on supposait aux nombreux et malheureux prisonniers , soit à cause des émeutes populaires pour les droits réunis. Une autre cause aussi agitatrice se joignait aux deux premières : c'était le défaut absolu de lettres de Paris ainsi que de journaux depuis le 29 mars. Ce silence dura jusqu'au 11 avril au matin. Alors seulement nous connûmes les événements de Paris, la déchéance de Napoléon , le retour des Bourbons , leurs brillantes promesses, et les actes pusillanimes et impuissants d'un gouvernement provisoire de quelques jours composé de l'abbé Maurice de Talleyrand , de l'abbé de Montesquiou, ancien agent du clergé, du général Beurnonville, sénateur, d'un Allemand, M. de Dalberg, aussi sénateur.

La veille de ce jour était la fête de Pâque; j'étais allé à l'église Saint-Michel, où l'évêque de Limoges officiait. Toute la bonne compagnie limousine se trouvait dans cette église. Lorsqu'à la fm de la messe les chantres entonnèrent le Domine salviim fac hnperatorem , les belles dames qui étaient près de moi se retournèrent en riant vers des messieurs qui sans doute avaient reçu des nouvelles de Paris par la voie secrète du comui. 13

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merce, et leur dirent : il est trop lard pour le salvum fac, il est trop tard. Ces mots me donnèrent toute la journée des soupçons sur la chute de l'Empereur, et ces soupçons se réalisèrent le lendemain , par la connaissance des journaux. Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est que le jour de Pàque on avait affiché dans toute la ville une proclamation de l'impératrice et régente, sous la date du 9, signée de Marie -Louise et du ministre de l'intérieur, Montalivet, faisant fonction de secrétaire d'état de la Régente.

Cette tardive proclamation était composée de quinze ou vingt lignes dont le sens se bornait à ceci : — Défense à touteautorité constituée d'obéir à aucun ordre qui ne soit émané de l'Empereur ou de la Régente, soit au militaire, soit au civil; — Avertissement positif que l'armée de l'Empereur a volé au secours de la capitale, et va délivrer incessamment les Parisiens de cette horde de barbares qui les menacent.

Les préfets d'Orléans et de Chateauroux avaient intercepté les courriers de la malle, porteurs des journaux et des proclamations du gouvernement provisoire, depuis le 29 mars.

Avril 1814.

Jamais je n'avais éprouvé autant d'ennui qu'à Limoges. Les habitants de cette ville, comme tous ceux des j»rovinccs centrales, sont moins éclairés

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et moins civilisés que ceux qui halètent les Irontières, ou les grandes villes maritimes, ou la capitale ; ils ne connaissent que le commerce et l'argent qu'il produit. En politique ils étaient Bourboniens par vieille habitude, et non par sentiment ; ils haïssaient Bonaparte par haine pour les droits réunis , les licences de commerce , les impôts excessifs, les guerres éternelles et la conscription avec ses excès. Partout les mêmes causes d'exécration contre cet Empereur et son despotique gouvernement.

Je partis de Limoges aussitôt qu'il se présenta une occasion favorable. Un de mes amis, que j'estime beaucoup pour sa probité courageuse et ses opinions sincères (M. Lamarque, juge au trilîunal de cassation), passait par Limoges pour se rendre à Paris ; je me joignis à lui, et nous arrivâmes le 25 avril. Lo capitale était dans un état de joie et d'enthousiasme impossible à décrire ; elle avait reçu avec des acclamations unanimes, quelques jours auparavant. Monsieur (comte d'Artois), nommé lieutenant général du royaume par le roi à Londres, et ensuite reconnu comme tel par le sénat à Paris ; mais cette joie prenait surtout sa source dans la délivrance inespérée de Paris menacé par les Barbares. A la barrière du Maine, des gardes nationaux et des soldats russes gardaient les avenues, sans même demander de passepoi't à personne.

Les Parisiens avaient l'air de croire au retour de

l'âge d'or; le nom de Henri IV se mêlait à toutes les acclamations , à toutes les fêtes , à toutes les pièces de théâtre fabriquées pour cet extraordinaire événement. On eût dit que les Bourbons apportaient avec eux des trésors , la paix éternelle , la diminution des impôts et le retour du commerce et de l'industrie. La cocarde blanche était de rigueur; on annonçait chaque jour l'arrivée du roi; et les Parisiens se réjouissaient de l'espérance de voir bientôt un prince qui les avait abandonnés en 1791 avec tant de facilité , pour aller prêcher une guerre européenne contre la France.

Avec quel plaisir je retrouvai enfin ma bibliothèque, mes tableaux et mon logement ! C'est surtout après avoir erré à l'aventure au milieu des tumultes de la guerre et dans le bruit des discordes civiles qu'on aime à retrouver ses foyers, et surtout cette obscurité , ce calme dont on ne peut bien jouir qu'à Paris. ~

Il me tardait d'être au lendemain pour connaître l'état de l'opinion après tant de changements politiques aussi imprévus.

Après le 31 mars 1814, jusqu'au 29 juillet 1830.

On avait travaillé à faire de renthousiasme pour le comte d'Artois . en répétant des paroles qu'on

disait avoir été prononcées par lui lorsqu'il arriva aux Tuileries : Rien n'est changé en France, il n'y a qu'nn Français de plus (1). Il ne manqua à ce mot que d'être réalisé. Les Français éclairés ne furent point dupes de ces espérances lancées dans le public crédule par une police astucieuse. On croyait à la paix forcée, mais non au pacificateur hypocrite.

Louis XYIII, qui s'était établi quelques jours au château de Saint-Ouen, entra à Paris le 4 mai suivant, mais après avoir été forcé par l'empereur Alexandre, présent à Paris depuis le 31 mars, de signer et de publier, avant son entrée, une solennelle déclaration des garanties des libertés et des droits politiques. Louis XVIII reçut cette déclaration envoyée de l'hôtel Talleyrand à Saint-Ouen comme nn billet d'entrée dans la capitale. On se souvenait de la déclaration verbale du comte d'Artois qui ne l'avait pas empêché de livrer aux étrangers, ses alliés, les cinquante-cinq places fortes occupées par les troupes françaises , et de donner à l'Angleterre et à la Prusse les départements de la Belgique et du Rhin. Les royalistes saluèrent avec fureur la Restauration comme ils avaient reçu avec enthousiasme les Cosaques et nos amis les ennemis ; mais le peuple était triste et défiant. Les esprits étaient inquiets de l'avenir ;

(1) On lui a prouvé en 1830, qu'il y avait un Français de trop... — Note ajoutée postérietirement par l auteur.

la paix générale, signée le 31 mai, et le départ prochain des armées alliées supportées à grands frais et avec impatience , pallièrent pendant quelque temps les incertitudes et les répugnances publiques.

Le 4 juin, le roi ouvrit la session des deux chambres et leur octroya, de droit divin et par droit de naissance , une charte dite constitutionnelle. Le chancelier, M. d'Ambray, fît un long discours ainsi que le roi ; mais plus franc que son maître, il avoua que la Charte n'était qu'une simple ordonnance de réformation. Nul député , nul pair ne s'éleva contre cet octroi royal, ni contre cette définition faite par le chancelier (1).

La chambre des pairs était composée en grande partie des sénateurs qui avaient lâchement déHbéré et voté la déchéance de Napoléon. Dans la chambre des députés étaient les muets de son corps législatif. Louis XYIII se servit de ces hommes propres à tous les gouvernements. Les acteurs lé-

(1) La constitution de 4791 ne fut point soumise h l'acceptation des assemblées primaires; celle de 4793 fut soumise h la sanction du peuple. — Les votes nationaux ont été portés jusqu'à quatre millions de suffrages par certaines constitutions; d'autres en ont eu beaucoup moins. — La Constitution de 1791 avait trop de démocratie pour les trois quarts des Français. — La Constitution de 1793 renferme tant d'éléments démocratiques qu'on cherchera longtemps en vain sur le territoire français des républicains qui puissent l'adopter. — Mais la charte royale octroyée le 4 juin n'eut aucun vole de la nation ; elle lui fut imposée et n'aurait pas obtenu l'acceptalion du peuple.

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gislatifs de l'Empire continuèrent, comme acteurs politiques de la Restauration, à voter de forts impôts dont Louis XVIII sentait le besoin urgent. Aussi les ministres ne tardèrent-ils pas à violer la Charte octroyée; les paroles royales furent un mensonge officiel dès la première année et amenèrent les événements du 20 mars 1815.

Aucun des pouvoirs de l'État, aucune des autorités constitutionnelles ne demanda que la Charte fût présentée à l'acceptation de la nation. La souveraineté du peuple avait disparu devant le bon plaisir et devant la pleine science et puissance royale.

Je n'attendais des Bourbons rien de favorable : je ne voulais ni de leurs honneurs tant prodigués, ni de leurs hochets, cordons, croix, etc., etc. ; on me laissa tranquille. Mes votes et mes opinions étaient sous l'égide de l'inviolabiRté des représentants du peuple et sous le voile des paroles royales et de la Charte de 1 8 1 4. — Un jour j'allai par hasard en visite chez M. Yéron, juge de paix, rue Yivienne ; j'y trouvai M. Roc de Montgaillard et un libraire suisse nommé Fauche Borel, ancien agent secret de Louis XYIII, soit en Allemagne et en Russie, soit en Angleterre et en France. La conversation s'engagea sur la situation très-délicate du roi à l'égard des alliés et de la nation. L'on observa qu'il y avait un moyen bien simple de placer le roi et la France dans une situation politique très-avantageuse.

(;ie moyen paraissait une alliance franchement contractée entre la France et l'Angleterre, avec un traité de commerce moins illusoire, mieux pondéré et plus réciproque que le traité passé en 1783 par le ministre de Vergennes. J'expliquai à M. Fauche Borel que tout peuple en Europe, quelque puissant qu'il soit, a besoin d'une alliance; qu'ainsi l'Autriche aura toujours son alliance avec l'Angleterre; que la Russie aura toujours sa connexion avec la Prusse et l'Angleterre; que l'Espagne a une alliance naturelle avec l'Italie et la France. D'après ce système, quand une nation est isolée elle cherche un appui ou une force additionnelle dans ses révolutions , dans les mouvements de l'opinion ; c'est ce qui a forcé la France à concentrer et à révolutionner ses moyens pour résister à l'Europe conjurée contre elle. Si donc on veut éloigner le retour des révolutions et donner à la France ce qu'elle a droit d'avoir de puissance, de prospérité et de force , il faut qu'il se fasse un grand traité de commerce et d'alliance entre les deux nations les plus civilisées, les plus fortes, et qui peuvent commander la paix au monde.

Ces idées jetées au hasard dans une conversation plurent si fort à M. Fauche Borel qu'il me pria de les écrire et qu'il se chargea de les faire mettre sous les yeux du roi , sauf à indiquer ensuite l'auteur si le mémoire était agréé pour ses principes.

Août 1814. - Nous nous séparâmes, et je ne

me pressai point d'écrire cette note politique. M. de Montgaillard vint trois jours après avec M. Fauche Borel pour la réclamer. Enfin je la promis pour le surlendemain. M. Fauche Borel, après l'avoir lue, m'assura qu'elle parviendrait à S. M. T. C. Je n'en attendais pas môme l'honneur d'être cité. Cependant M. Fauche Borel vint me dire quelques jours après que M. le duc d'Avray en avait été très-satisfait et qu'il s'était chargé de la mettre sous les yeux du roi. Je n'ai plus cherché à en savoir la moindre nouvelle ; M. Fauche Borel partit pour Neufchâtel, sa patrie, et je ne l'ai plus revu.

Jamais il n'avait paru tant de brochures et d'écrits de tout genre que depuis l'abdication de Bonaparte. Il avait tyrannisé la presse et l'opinion ; aussi l'opinion et la presse firent une terrible réaction contre leur oppresseur. A cette idée générale se joignait l'habitude des écrivains de Paris de se ruer sur tout ce qui est par terre et de louer tout ce qui s'élève. On sacrifie à Paris au soleil levant. Bonaparte était l'astre qui se couchait; on l'outrageait ou plutôt on révélait ses fautes, ses crimes politiques; on commençait à lui rendre justice.

Cela me donna l'idée, non de l'attaquer lâchement dans sa chute, comme tant d'autres, mais d'écrire à tête reposée toute l'organisation et les moyens de sa tyrannie, de manière à en empêcher le retour et à être ainsi utile à mon pays. Je tra-

vaillai donc, depuis le mois de mai jusqu'à la fin de l'année , à I" histoire du despotisme impérial et de la tyrannie consulaire depuis 1799 jusqu'en 1814 ; j'espérais porter un jour cet ouvrage en Angleterre, où il y a une véritable liberté de la presse et des hommes d'État capal)les d'apprécier les recherches sur le gouvernement le plus extraordinaire qui ait été organisé en Europe.

J'ai écrit aussi dans le même temps des Notices contemporaines sur le gouvernement qui lui a succédé et sur les opérations européennes relatives à la France. Quand je serai à Londres, je tâcherai de mettre en ordre ces notices qui , écrites jour par jour et à mesure que les événements politiques les inspiraient , peuvent donner quelques notions utiles à ceux qui sont appelés à écrire notre histoire nationale.

Vers la fin de l'automne , M. de Montgaillard vint me dire qu'un grand personnage de la cour désirait qu'on écrivît une bonne brochure sur la nécessité de réunir les républicains et les royalistes pour le soutien de la Charte co)istitutionnelle. M. de Montgaillard désirant m'y voir travailler sur-lechamp , nous nous mettons à écrire et dans trois jours la brochure est faite. On l'imprime sous le nom d'î«i ami de la patrie et de la paix ; et l'ouvrage de trois jours a un plein succès, parce qu'on y développe avec franchise les bienfaits politiques de la Charte , les vices du gouvernement impérial qui l'avait précédée et les espérances que fait con-

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cevoir le gouvernement royal qui lui succède. Tout royaliste aurait signé un tel ouvrage à cause des principes monarchiques et des sentiments pour la famille des Bourbons qui y sont noblement et non servilement exprimés ; il n'est point de républicain qui ne l'eût avoué à cause des principes de liberté et de bonne organisation sociale qui y sont établis comme résultat de vingt-cinq ans de révolutions.

Que ceux qui , par haine , ou par ignorance , ou par habitude, me calomnient pour se rendre agréables aux Bourbons lisent donc cet écrit, et qu'ils apprennent enfin à me rendre justice.

On eût dit qu'on envoyait vers moi des hommes adroits pour sonder mes opinions et voir ce que je pensais de la durée du gouvernement royal. Un M. de Yieil-Castel , de Périgueux, jeune homme très-intéressant par ses manières honnêtes et par la vivacité de son esprit, et avec qui j'avais fait récemment connaissance chez un de mes parents , M. Lavigne, vint me dire qu'il était très-malheureux depuis qu'on l'avait fait arrêter à Bordeaux , l'été précédent, par ordre du duc d'Angoulême; qu'il désirait s'en aller à la Guadeloupe ou à Saint- Domingue , où le gouvernement se proposait de sonder les dispositions des chefs en faveur de la France et du roi ; qu'il me priait de lui écrire un petit mémoire sur la nécessité de transiger avec les deux chefs de Saint-Domingue. — Je lui répondis que je n'avais aucune donnée sur les principes et la

conduite antérieure ou actuelle des chefs, et que je ne savais même pas si l'Angleterre permettrait à des agents français d'approcher de cette île qui semble être plutôt un domaine anglais. M. de Vieil- Castel insista, et je travaillai mes idées et non les siennes. Je lui dis qu'il fallait parler au ministre de la marine pour savoir s'il adoptait mes idées sur l'établissement de colonies commerciales au lieu de colonies militaires, comme on l'avait pratiqué jusqu'à présent ; que si ce système de colonies pouvait convenir, je l'exposerais volontiers pour le roi et pour son ministre de la marine.

En effet, M. de Yieil-Castel ayant conféré sur ce point avec le ministre de la marine , M. Beugnot , et lui en ayant parlé vivement dans le salon de M. le comte de Castellane , ancien préfet de Pau , je m'occupai de rédiger ce mémoire adressé à S. M.

M. Beugnot en parut fort satisfait et promit de le mettre sous les yeux du roi. Il dut le faire, M. de Vieil-Castel me l'assura; mais il n'eut pas de succès dans une cour qui croit que le roi est le maître légitime de Saint-Domingue et qu'un roi de France et de Navarre ne doit pas s'abaisser à traiter avec ses sujets, et encore moins transiger avec des ci-devant esclaves noirs.

Pour me récompenser de mon mémoire, qui fut remis le 15 janvier 1815 à M. Beugnot et le lendemain présenté à S. M., je fus informé par un de mes amis, M. Bannet de Trcichef, ancien dé-

puté, qu'il venait d'apprendre par voie sûre que M. Dandré ., ministre de la police , avait donné des ordres à M. Saulnicr, secrétaire général, pour que des gendarmes déguisés fussent placés le 21 janvier dans les rues où logeaient des ex-convcntionnels votants (c'est le nom que dans la bonne compagnie on donne aux membres de la Convention qui ont jugé le roi par mandat exprès de la nation après le 10 août).

Comme je lui témoignais ma surprise de pareils ordres, il me dit qu'il y avait à Paris une petite réunion d'honnêtes royalistes et de héros vendéens qui voulaient assassiner à domicile les députés votants, pour affermir la Charte constitutionnelle et faire aimer le roi. Il m'engagea à ne pas coucher chez moi jusqu'après la cérémonie funèbre du 21 janvier.

Heureusement ces projets homicides furent déjoués par un coup de la Providence. Mademoiselle Raucourt mourut quatre jours avant le funèbre anniversaire; les préjugés religieux, protégés au château des Tuileries, excitèrent le fanatisme sacerdotal à refuser les honneurs de l'église à une chrétienne qui jouait les chefs-d'œuvre de Corneille, de Racine et de Voltaire. Ce refus contraire à l'opinion publique excita une telle rumeur dans la rue Saint-Honoré et autour de l'éghsc Saint- Roch que l'on fut obhgé d'en référer au roi. Les courtisans et les chefs des gardes, plus fanatiques et moins religieux que le curé , s'opposaient à ce

qu'on vît le roi et à ce que les ordres donnés contre la cendre de mademoiselle Raucourt fussent changés ou révoqués. Force fut cependant d'obéir à l'opinion publique et au nombreux attroupement qui l'appuyait dans la rue Saint-Honoré jusqu'à la porte des Tuileries. L'église reçut l'actrice excommuniée, et le scandale fut évité par l'énergie des bons citoyens et des artistes des théâtres.

On tâta ainsi le pouls à l'opinion publique , et dès lors s'évanouirent les grands projets d'exalter les esprits et d'établir une violente réaction avec des catafalques et des convois. La cérémonie se passa dans les glaces de l'hiver et de l'opinion. Tout fut tranquille, et je restai en paix dans mon appartement.

Malgré ces intrigues et les agents de l'Angleterre , nous étions dans le calme le plus profond quant à la politique, lorsque le hasard ou je ne sais quels avertissements firent sortir de l'île d'Elbe le conquérant qui, en abdiquant le pouvoir en France par la force majeure des trahisons, nous avait délivrés du plus grand des maux : la guerre étrangère, mais qui nous avait livrés au plus grand des fléaux : la Restauralion.

Débarqué sur les côtes de Provence avec sept ou huit cents hommes , on ne croyait point à Paris au succès de cette hardie entreprise, et les bons esprits n'y entrevoyaient aucune heureuse issue ni aucun bon résultat. La cour fut exaspérée ; les ciloycns paisibles fuient épouvantés. Les autorités

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constituées étaient dans d'effroyables perplexités. Quelques agents ou anciens fonctionnaires de l'Empereur s'agitaient de joie et d'espérance en voyant revenir leur maître. Les égoïstes nombreux se taisaient et attendaient ; les classes inférieures de la société, qui étaient depuis quelque temps trèsmécontentes ou qui avaient une ancienne superstition pour la gloire militaire ou turbulente de Bonaparte , semblaient faire des vœux pour son arrivée à Paris. Ses astucieuses proclamations répandues depuis le golfe Juan jusqu'à Lyon, promettaient aux Français un clief qui avait renoncé à la guerre, aux conquêtes, aux ambitions despotiques; un chef qui rappelait la nation à ce qu'elle avait voulu en 1789, à la lil^erté , à l'égalité , aux idées régulatrices d'une monarchie tempérée, à l'abolition de la noblesse. Elles avaient tellement agité tous les esprits, excité toutes les espérances, mis en jeu tous les intérêts de la révolution, que sur la route de Cannes à Grenoble, Lyon, Dijon et Paris, la fermentation était devenue générale. La famille des Bouibons se vit obligée de céder à l'orage et de fuir vers la frontière de Belgique, sans qu'aucun de ces preux chevaliers, nobles, dévoués, iidèles serviteurs et agents de la Restauration , tirassent l'épée du fourreau pour défendre l'ancienne dynastie.

Je n'avais aucun genre d'intérêt au retour de Bonaparte ; je n'étais et n'avais jamais été son fonctionnaire, son dignitaire, son adminis-

trateup, son juge, son agent. Je n'avais obtenu du gouvernement consulaire que l'exil, le 27 vendémiaire an IX; je n'avais reçu du gouvernement impérial d'autre honneur que d'être exhérédé et éloigné de toutes les fonctions de ce gouvernement. Ce n'était donc pas à moi de me réjouir d'un semblable retour : je n'y pouvais gagner autre chose que de n'être plus vexé ni recherché pour mes votes et mes opinions politiques, et de n'être plus outragé, calomnié tous les jours par les journaux et les écrivains à gages de la Restauration.

Mais quand Bonaparte arriva aux Tuileries un lundi 20 mars, le roi ayant fui dans la nuit du 19, je me promenai tristement sur les boulevards où Ion ne remarquait que l'agitation militaire et la consternation civile. Les classes populaires ne -se mirent en mouvement que vers la soirée, où l'on dit que Bonaparte devait faire son entrée aux Tuileries.

Ce soir-là , ne prenant aucune part active ni mentale à toutes les agitations de la contre-révolution , qui ne me présentait que de nouveaux orages et de nouveaux combats, même avec les promesses de Bonaparte, je rentrai chez moi, ne voulant ni voir son entrée aux Tuileries, ni participer aux mouvements qui se dirigeaient vers le Carrousel.

Le lendemain on me dit que depuis cinq heures du soir , les grands appartements du palais des

Tuileries étaient encombrés de militaires de tout grade, de curieux de tout genre, de fonctionnaires publics de tout ordre, de personnes décorées, d'intrigants qui voulaient se faire remarquer, et surtout de ces conseillers d'État, maîtres des requêtes et auditeurs, qui tous chercbaient à prouver leur zèle et leur dévouement à l'empereur.

Pour moi, j'aurais rougi de me trouver au palais et d'aller féliciter S. M. I. dans cette époque si étrange , tandis que dans des temps plus heureux pour la France, je ne m'étais jamais présenté ni à ses audiences, ni à ses fêtes , ni à ses représentations impériales , pas même à ses revues du Carrousel où tant de curieux affluaient librement.

Depuis que Bonaparte m'avait exilé de Paris, le 27 vendémiaire an IX, je n'avais plus cherché à le voir. Quand j'avais vu le premier consul en l'an IX, c'était pour son intérêt et non pour le mien; c'était d'ailleurs par son ordre ou sur son invitation.

Il s'est présenté, au mois de mars 1811, une occasion légale de me présenter aux Tuileries; c'est lorsque le collège électoral de mon département m'adjoignit au général Dembarère, président du collège et mon parent, ainsi qu'à MM. Peré, sénateur, Laporte, procureur impérial, et quelques autres électeurs chargés de lui présenter une adresse de fèlicitation et de reconnaissance. Je crus donc devoir me disposer à être de cette députation, ce qui m. 14

ne laissait pas de m' embarrasser un peu, sachant que Bonaparte n'oubliait rien et qu'il me détestait pour m' avoir frappé injustement d'exil, ainsi que pour mon opinion tant de fois prononcée contre sa tyrannie. M. Laporte écrivit à M. le comte de Ségur, maître des cérémonies, pour lui demander le jour de l'admission chez l'empereur, et lui envoya la liste des membres qui composaient la députation du collège des Hautes-Pyrénées. Mon nom déplut sans doute; car M. le maître des cérémonies répondit qu'il n'y avait que les fonctionnaires publics du département qui pussent être admis. C'était le moyen de m' écarter, et je n'en fus pas fâché : ces servitudes m'ont toujours déplu à l'excès.

Les communications du nouveau gouvernement impérial devenaient fréquentes par la voie du journal officiel. Mais déjà elles étaient peu conformes aux proclamations de S. M. I. qui avaient été toujours croissant en promesses de liberté depuis le golfe Juan jusqu'à Grenoble et à Lyon, où elles avaient pris un caractère de libéralité, et qui s'étaient soutenues ainsi dans la Bourgogne et la Champagne jusqu'à Paris, par des discours aux autorités constituées, aux maires et aux habitants des pays que S. M. traversait comme en triomphe. On vit bientôt à quel point ces proclamations étaient contradictoires avec les déclarations officielles qui se faisaient à Paris. Dès lors les bons esprits devinrent incrédules : le discours des

rniinstres à S. M. ; la déclaration politique du Conseil d'Etat qui suivit de près ce discours, énonçaient le besoin d'une constitution nouvelle qui effaçât le despotisme et la honte des sénatuscon suites. Mais on voyait que l'empereur faisait tenir ces beaux propos politiques par ses agents, ses ministres, ses conseillers, et que tout ce fatras ofticiel n'était qu'une véritable déclaration domestique. Le prince machiavélique se tenait derrière le rideau, sauf à ne pas réaliser ses promesses de Grenoble et de Lyon et à modifier faiblement sa tyrannie.

Je ne cachai pas mes craintes d'un nouveau despotisme mieux infusé dans les institutions impériales et plus adroitement exercé que par le passé. Mes amis m'engagèrent à écrire et à publier des idées qui pouvaient forcer l'empereur à suivre ses déclarations de Grenoble et de Lyon. La mission était difficile dans un pays où la presse n'a été, n'est et ne sera jamais libre. Je préférai adresser aux Tuileries mes idées à ce sujet ; et après avoir mûri mon plan, je proposai à l'empereur, comme unique moyen de calmer les inquiétudes des bons esprits et les alarmes que son retour donnait à la France, de publier promptement deux déclarations solennelles émanées de lui seul.

Dans la première, il devait, pour l'extérieur, abjurer les conquêtes, renoncer entièrement aux ambitions militaires, proposer la paix franchement au nom de la nation , s'en tenir aux ancien-

nés limites et au traité de Paris , et placer dans une constitution nouvelle l'article de la constitution de 1791 qui contenait la renonciation expresse de la France à tout esprit de conquête , et qui interdisait au monarque de se mettre en aucun cas à la tête des armées.

Dans la deuxième, il devait, pour l'intérieur, abolir le régime de l'an YIII, les sénatus-consultes organiques, les conscriptions, les droits réunis, diminuer les impôts , interdire tout acte arbitraire sur les personnes et sur les propriétés et faire délibérer une constitution vraiment libérale par les envoyés de la nation, etc.

Cette note dut être lue par quelque secrétaire ou laquais politique ; rien n'en transpira.

On ne vit paraître longtemps après qu'un misérable et cauteleux clief-d' œuvre de machiavélisme, sous le nom dégradant d'acte additionnel aux constitutions de V Empire. C'était octroyer à la France une espèce de charte additionnelle , tandis que la France avait eu déjà six constitutions complètes , toutes mieux rédigées et plus libérales que l'acte travaillé clandestinement au cabinet des Tuileries par Bonaparte, empereur, Joseph Bonaparte, ci-devant roi, M. Maret-Bassano, secrétaire d'Etat, et M. Benjamin Constant de Rebecque, devenu pour ce fait conseiller d'Etat.

Aussitôt l'acte additionnel publié, l'opinion se déclara contre l'empereur et ses conseillers perfides. On ne douta plus que Napoléon ne fût incor-

rigiblc dans son despotisme et que, comme tant d'autres puissants , il n'eût rien oublié ni rien appris dans son exil de l'île d'Elbe. Jamais la voix publique ne s'était prononcée avec autant de force et d'unanimité que dans cette circonstance. Les électeurs ne venaient plus des départements, les militaires eux-mêmes s'inscrivaient sur les registres contre l'acte additionnel; les fonctionnaires publics , espèce moutonnière et égoïste , furent presque les seuls signataires qui parurent dans les mairies et les dépôts publics. Le Champ-de-mai ne sembla plus qu'un simulacre de volonté nationale. Chacun épilogua sur ces articles additionnels qui se reportaient sans cesse à d'anciens sénatusconsultes avilis et exécrés. Enfin, la masse de la nation ne douta plus que l'empereur ne voulût régner comme par le passé, s'emparer de tous les pouvoirs , nous tromper avec des déclarations hypocrites et mettre une grande cérémonie à la place d'une bonne constitution.

Pour moi, je m'honore de n'avoir donné ni assentiment ni signature à cet acte additionnel ; on ne trouvera mon nom sur aucun des registres de notaires , de justices de paix , ni de mairies.

L'état de l'opinion publique et l'obstination de l'empereur à nous priver d'une constitution sage et conforme à ce que la nation avait voulu en 1789, me fit naître l'idée de trois ouvrages qui pouvaient être utiles pour arriver à nous constituer enfin, makré lui et ses conseils.

Je traduisis une analyse très-bien faite de la Constitution anglaise, et je voulus l'opposer comme type et comme objet de comparaison à Vacte additionnel. Je crus devoir faire précéder cette traduction d'un examen rapide des constitutions qu'avait eues la France pendant vingt-cinq années. J'eus le courage, trop rare sous S. M. I., d'attaquer ses constitutions consulaires et impériales et de prouver qu'elle sétaient sans garanties aucunes pour les droits de la nation et entièrement despotiques, illimitées et illusoires.

Je publiai quelque temps après les Époques de la nation française sons ses quatre dynasties, pour démontrer que la souveraineté du peuple, traitée de chimère ou d'idée abstraite, était aussi ancienne que la monarchie et avait été même consohdée et respectée par les rois les plus pervers et les plus faibles. Ces deux opuscules eurent beaucoup de succès, parce qu'ils disaient des vérités pohtiques sous un empereur qui n'avait jamais pu les supporter. Le troisième ouvrage avait pour but l'abolition de la noblesse nouvelle, à laquelle l'empereur tenait beaucoup, quoiqu'il eût promis dans ses déclarations de Lyon qu'elle serait abolie ainsi que l'ancienne. Mais les princes, les ducs, les comtes et les barons de la fabrique napoléonienne étaient encore plus attachés à leurs hochet^s que ne l'était la vieille noblesse de France qui , depuis l'attaque constitutionnelle de 1791 , semblait s'en être tant soit peu consolée.

Certes , ces trois ouvrages , publiés sous Napoléon restauré ou usurpateur sorti de l'île d'Elbe, étaient une preuve de la liberté et de l'indépendance de mes sentiments et de mes opinions politiques.

Le Champ-de-mai allait s'ouvrir; je communiquai à plusieurs électeurs et à mes amis la nécessité de faire cesser l'autorité de l'empereur pour éviter une guerre atroce et pour réorganiser dans la masse des électeurs un comité de constitution qui, exerçant le véritable pouvoir national , rédigerait une constitution nouvelle et complète, en prenant pour base celle de 1 791 , votée librement et en pleine jiaix à l'unanimité des suffrages de tous les départements.

Me trouvant un jour chez M. Jullien, rue Napoléon, avec deux royalistes très-prononcés, j'énonçai mon opinion sur la nécessité où était l'empereur d'imiter l'exemple de Philippe-Auguste, abdiquant son pouvoir la veille de la bataille de Bouvines, et sur la nécessité où se trouvait la France de s'emparer de tous les pouvoirs publics pour traiter par ses envoyés avec le congrès de Vienne. Ces royalistes paraissaient étonnés de ce que j'osais parler ainsi dans le moment (mai 1815) où Napoléon venait de ressaisir l'autorité. Ne sachant comment on pourrait parvenir à renverser cet acte additionnel et à lui faire substituer une constitution complète et exécutable, je pris le parti de m'adresser à M. Fouché , ministre de la police gêné-

raie , qui , au milieu des opérations difficiles de son ministère , a toujours donné appui aux véritables principes de liberté publique. Je rédigeai un mémoire où je démontrais les vices , les dangers et l'insuffisance de l'acte additionnel, de manière à faire désirer que la réunion des collèges électoraux à Paris fût l'occasion d'une grande rénovation nationale , quant au prince, quant à la paix et quant aux lois constitutionnelles. Je lui portai mon mémoire; et contre son usage, il en fit lecture sur-le-champ devant moi ; puis il m'engagea, en suivant le système que je proposais, de rédiger par avance un plan général de lois constitutionnelles, en prenant dans chaque constitution ancienne ce que l'expérience avait démontré être bon et utile.

Je proposais de faire nommer par chacun des quatre-vingt-sept collèges d'électeurs un député. Ces députés se seraient réunis et auraient choisi un comité de vingt-un membres investis du pouvoir constituant. Ces vingt-un membres auraient rédigé une constitution complète , et l'auraient ensuite fait adopter par les députés des quatrevingt-sept départements (1). Ensuite elle eût été présentée au Champ-de-mai à tous les électeurs réunis, et au monarque pour en jurer l'exécution,

(1) On a depuis lors suivi cette forme de composition pour le Comité de constitution organisé dans la chambre des représentants en juin 181S.

sauf l'acceptation solennelle flans les assemblées primaires.

A la veille du Champ- de -mai, on assemble dans la salle du Corps législatif des députations de cinq membres de chaque collège électoral ; plus de quatre cents électeurs sont convoqués à la hâte pour dénombrer les votes de chaque département. Plusieurs n'avaient pas encore envoyé leurs registres. Il y en eut une soixantaine de vérifiés. Tout à coup, au moment où l'on s'y attendait le moins, il sort du milieu de cette assemblée présidée par Cambacérès un orateur en lunettes qui propose un projet d'adresse à l'Empereur. C'était une initiative calculée pour amener un autre projet d'adresse concerté entre des électeurs du département de l'Hérault. L'orateur était M. Carrionde Nisas, connu par plusieurs ouvrages dramatiques; il fit lecture de cette adresse sur un ton très-admiratif. Il y avait trop d'électeurs réunis pour pouvoir en corriger la rédaction qui excita beaucoup d'applaudissements et beaucoup de critiques. Elle fut cependant adoptée , parce qu'il fallait adopter quelque chose. On m'a dit depuis que MM. Ghaptal, Cambacérès, de Gérando et autres gens d'esprit avaient retouché et augmenté ce morceau, qui fut lu le lendemain à l'Empereur par M. Dubois, avocat, député d'Angers, dans la cérémonie du Champ -de -mai. — Si au lieu de flagorner Napoléon par cette adresse communiquée et semi-officielle , si au lieu

de ne lui parler que du dévouement absolu des Français, on lui avait présenté l'effrayant sacrifice d'hommes, de capitaux, de repos et de prospérité que son obstination à garder l'autorité impériale rendait imminent, on aurait pu parvenir à de meilleurs résultats politiques ; mais alors , soit par crainte, soit par ambition , soit enfin par habitude, tout pliait devant le fugitif de l'île d'Elbe. Magistrats, ministres, dignitaires, conseillers d'État, courtisans de tout genre, écrivains et militaires, tous lui prodiguaient les flatteries. On avait épuisé sous la première période de l'empire], depuis le sénat jusqu'aux adresses des communes, les formules delà servitude et de la louange, à un tel point que les bons citoyens en France étaient fatigués de mépriser.

Quelques jours après, le 4 juin, les deux Chambres étant réunies au palais du Corps législatif, r?]mpereur vint ouvrir la session et recevoir le serment de fidélité à sa personne et aux constitutions de l'empire. C'était reprendre les errements de l'ancien despotisme impérial. Si l'énergie de cette assemblée avait pu être élevée au point de refuser en masse un pareil serment, l'Empereur était sans pouvoir, la constitution additionnelle tombait, et la France aurait pu traiter de la paix avec les alliés. Mais le coup était trop fort pour les caractères de ce temps-ci, et il présentait, dit-on, quelques dangers à cause de l'imminence de la guerre, de l'ouverture des frontières et des excès mêmes auxquels

aurait pu se porter l'Empereur contre l'assemblée, lui qui avait l'habitude de traiter les représentants de la nation au pas de charge, comme il fit le 1 8 brumaire an VIII et de fermer despotiquement le palais du Corps législatif, comme il fit le 31 décembre 1813.

Rentré dans les fonctions de représentant, j'obéis à la volonté honorable de mes concitoyens. Ils m'avaient choisi déjà sept fois; et quoique je n'eusse recueilli de f exécution de leurs mandats que de ruiner ma fortune , de consumer ma vie en travaux stériles, d'être calomnié par tous les méchants qui vendent leur plume aux puissants du jour, quoique je n'eusse acquis, pour récompense de mes travaux , que les tristes honneurs de la déportation à Cayenne ou à Madagascar, je crus ne devoir pas refuser le choix qu'avaient fait de moi les électeurs de l'arrondissement d'Argèles dans les Hautes-Pyrénées.

Indigné des injures débitées contre moi par quelques journaux de Paris , un électeur des Hautes- Pyrénées que je n'avais pas l'honneur de connaître publia une réponse à ces calomniateurs à gages. Yoici sa lettre :

Tarbes, le 9 juin 1813.

Messieurs, j'ai lu dans votre dernier numéro un article contenant une satire ou une épigramme contre M. Barère et contre le collège qui l'a

nommé représentant. Vous le jugez en homme de parti; le royalisme l'a toujours poursuivi, et nous savons pourquoi on l'a accusé ; mais on n'a jamais su le convaincre d'aucun crime ni délit contre sa patrie. Celui qui, pour la bien servir, a dépensé ou perdu cent cinquante mille francs de sa fortune, quoique placé au premier rang, offre bien plus de garanties que tant d'autres qui ont gagné des millions à la tromper. Les libellistes à gages sont de tous les temps , de tous les siècles ; ce rôle est indigne de vous , messieurs , qui venez de proclamer si hautement le respect qui est dû au vote des collèges électoraux : on vivifie l'opinion publique par la morale et l'instruction, on la tue en n'employant que les lazzis ou les ridicules. J'ai contribué six fois de mon vote à élire M. Barère ; tant qu'il n'a fallu, dans les assemblées, que des esclaves et des muets, je me suis consolé de ne pas l'y voir; mais aujourd'hui que Ton peut penser, parler et raisonner, j'ai cru quil y serait à sa place, et je l'y ai porté. Comme vous le voyez, je ne suis pas un libéral gascon , ou un libéral à demi : j'ai mon franc-parler. Je vous estime trop, messieurs, pour n'être pas convaincu que vous insérerez ma lettre. J'ai l'honneur de vous saluer. Valence , électeur. »

Je me promis à moi-même de ne parler que sur les vrais intérêts nationaux et sur les lois constitutionnelles, en m'éloignant de tout ce qui pour-

Dt: BAUÈRE. 221

rait servir ou exciter les passions, les partis et les opinions exagérées.

J'ai tenu parole : le Moniteur en fait foi. Je ne suis monté à la tribune dans les quinze premiers jours que deux fois : la première pour parler sur les ministres dans le sens constitutionnel ; la seconde pour parler sur l'initiative de la loi qui devait appartenir à la chambre des représentants. — Dans la dernière quinzaine, il ne s'est agi que de la constitution. J'avais été appelé au Comité qui s'occupait de cet objet, le plus important pour le repos et l'avenir de la nation. J'ai eu le bonheur de ne discuter que pour les principes et pour les décisions utiles : j'ai cru devoir appuyer la présentation d'un acte déclaratif des droits des Français ; et avec les treize articles qui le composent, toute nation éclairée peut conjurer le despotisme monarchique et ministériel. J'ai de plus , après l'abdication de Bonaparte, présenté une adresse ou plutôt un projet d' adresse nux nrmées françaises, travail qui ne fut pas adopté. La rédaction proposée par M. Jay eut la priorité. Je ne m'en plains point, mais je défie seulement la plus inquiète malveillance d' improuver une seule expression de mon projet. Il n'est pas long, qu'on me permette de le citer ici.

Lundi 3 juillet 1815.

« Braves soldats , « La patrie est en|danger, l'indépendance de la nation est menacée. Des désastres longtemps in-

connus aux armées qui furent les maîtresses du monde ont exige un grand sacrifice. Napoléon a abdiqué le pouvoir : des plénipotentiaires sont partis pour traiter de l'armistice et de la paix.

« Quand vous combattiez naguère sous les ordres d'un chef illustre, vous combattiez pour votre pays, pour vos foyers, pour vos familles : en changeant de général, c'est toujours la même cause que vous avez à défendre.

« Restez au poste de la gloire et de l'honneur, comme nous restons au poste de la représentation nationale. Songez qu'autrement la patrie vous reprocherait de n'avoir pas eu pour la défense de vos propres foyers le même courage que vous avez montré tant de fois pour de vaines et funestes conquêtes.

« Braves armées dont la gloire et les exploits ont déjà quelque chose d'antique et de sacré, rappelez-vous que la patrie reconnaissante a les yeux sur vous, et qu'elle prépare des récompenses pour vous et des consolations pour vos familles.

« Si l'on voulait vous désunir en vous donnant des regrets, et vous rattacher exclusivement à une grande gloire qui est entrée dans la postérité, rappelez-vous que ce ne fut pas seulement le monarque, mais la patrie qui obtint le généreux sacrifice des Thermopyles. Ce fut pour Sparte et ses saintes lois qu'aux jours des dangers publics les Lacédémoniens se couronnèrent de fleurs et jurèrent sur leurs armes de vaincre ou de mourir. »

DE BARÈKK. 223

Lorsque dans les premiers jours de juillet les dangers de la patrie devinrent plus imminents, et que la chambre se voyait pressée entre deux dynasties, dont l'une présentait la constitution impériale et l'esprit de l'armée, dont l'autre présentait sa Charte constitutionnelle et le vœu des puissances alliées, il n'y avait d'autre parti à prendre pour la probité politique et morale de cette assemblée que de tenir à la religion de ses serments , de ne pas violer la résolution adoptée solennellement par la nation au Champ-de-mai et d'attendre avec un courageux silence que les forces étrangères vinssent arrêter le cours de ses délibérations.

Dans cette terrible et dangereuse position, j'ai pensé que la chambre des représentants n'ayant eu qu'un mois d'existence et étant obligée de délibérer entre deux abîmes et sous le feu violent des armées fi^ançaises et étrangères , elle devait faire une déclaration solennelle de ses sentiments et de ses principes à la France et à l'Europe. C'est dans cette idée, qui n'était qu'un simple accomplissement de nos devoirs envers la patrie, que j'ai conçu la rédaction d'un projet de déclaration lu à la tribune, mais qui n'a pu obtenir que la concurrence avec une autre déclaration plus diplomatique, lue par M. Dupont de l'Eure, député très-estimable par ses talents et ses vertus comme par ses bons principes.

Celte autre déclaration avait été composée par

M. Jullien de la Drome, sous-inspecteur aux revues, plein de patriotisme et de talent. On réunit le commencement de mon projet avec la fin du projet de Jullien; et c'est cet ensemble qui a formé un des plus beaux actes de la chambre des représentants. L'Histoire et la postérité l'apprécieront ; ce sont là les juges naturels et incorruptibles.

Ces deux projets de déclaration aux puissances alliées furent examinés et fondus dans une nouvelle rédaction à laquelle travaillèrent MM. Dupont de l'Eure, Tripier, Romiguière, de Vimar et moi. Les principaux rédacteurs furent MM. Tripier et Romiguière. Ce dernier fut nommé rapporteur, et il la présenta à la séance permanente du soir avec un plein succès.

L'heure dernière de la chambre des représentants venait de sonner. Le général Blucher était entré le premier dans Paris , par esprit de rivalité avec Wellington qui s'était concentré entre Versailles et Saint-Germain-en-Laye. Blucher avait porté son artillerie sur la place de la Révolution, et avait fait braquer plusieurs canons, mèche allumée, sur le pont , en face du palais de la représentation nationale. Cet appareil menaçant n'avait pas empêché le général Blucher, en haine du duc de Wellington, qui négociait secrètement avec Fouché, président du conseil exécutif, de faire proposer de mettre un de ses régiments d'éhle à la disposi-

tion de la chambre des représentants, pour protéger la liberté de ses délibérations (1). fj;

Cette proposition aussi dangereuse qu'inattendue tut rejetée par les représentants, disant qu'ils aimaient mieux périr que de subir l'ignominieuse ; protection des alliés, nos ennemis.

La chambre continua de discuter sa déclaration de principes, qu'elle livra à l'avenir et au courage des Français dignes de la liberté.- *'^'^'- ''' -^i^i^i ^JJp

La postérité sentira beaucoup' *miét<x"cfttd fes contemporains combien était noble et héroïque l'attitude de ces représentants delà Nation, proclamant les droits de l'homme et du citoyen, les libeK^' tés publiques et individuelles, ainsi que leurs garanties légales, en présence même des armées étrangères, et à la bouche des canons prussiens.

La séance avait duré jusqu'à huit heures du soir. On sait, d'après l'observation du cardinal de Retz, qu'il est impossible de désheurer les Français. Plusieurs représentants demandèrent vainement que la chambre se déclarât en permanence , seul parti à prendre pour éviter l'invasion du lieu de leurs ' séances par l'étranger en armes et pour continuer de délibérer sur les intérêts et les dangers de la patrie. ''''''''' '''^

(1) Celle proposilicn du général Blucher avait élé adressée à l'^ouclié, président du conseil exécutif; Fouché montra cette lettre au représentant Bédoch, lecjuel \iiil en faire pari aux divers membres qui étaient autour de la tribune.

m. lô

Le président de la chambre, M. Lanjuinais, qui, avant l'ouverture de la séance du 7 juillet, se trouvant entouré de députés inquiets sur l'avenir, avait déclaré qu'il ne voyait d'autre moyen de conjurer l'orage que de se tourner du côté des Bourbons, M. Lanjuinais, cédant à l'opinion de certains représentants, particulièrement à celle de la députation de Paris, contre la permanence, leva brusquement la séance et la renvoya au lendemain.

A peine les représentants furent-ils sortis de la salle que la garde nationale , qui occupait tous les postes, disparut comme par enchantement. Nous avions été en sûreté tant que le maréchal Masséna l'avait commandée. Mais le général Dessoles , un des premiers qui avaient offert leurs services à la Restauration , était allé au-devant de Louis XVIII à Louvres , et avait reçu du roi , à Saint-Denis, l'ordre de se mettre à la tête de la garde nationale de Paris, en remplacement du maréchal Masséna, de s'emparer du palais des représentants, d'en fermer les portes, et d'empêcher les députés de se rassembler, en les dispersant par la force.

L'ordre donné au général Dessoles fut rigoureusement exécuté. Les mêmes gardes nationaux qui, peu d'heures auparavant, étaient chargés de nous défendre, ne s'occupaient plus qu'à nous repousser et à nous traiter comme des séditieux.

Le maréchal Masséna , ayant appris sa destitution, se rendit le 7 dans la nuit à wSaint - Denis ,

OÙ était stationnée Sa Majesté très-chrétienne. Il fut reçu d'assez mauvaise grâce. Le roi lui fit remarquer d'abord qu'il était peu convenable de paraître devant lui avec ses rubans tricolores. — « Mais, Sire, répondit le maréchal, ce sont les couleurs que tout Paris porte, et si j'avais à inspirer quelque idée à Votre Majesté , ce serait de faire sa rentrée à Paris avec ces couleurs; elle n'en serait que mieux accueillie. »

Louis XVIII , frappant le parquet avec sa béquille, s'écria d'une voix forte: nNon, Monsieur y je ne porterai jamais les couleurs d'une nation rebelle. » Le roi avait oublié la conduite du prince. En 1790, pour éviter d'être regardé comme complice de la conspiration du marquis de Favras contre l'Assemblée constituante et la sûreté de l'État , le comte de Provence , Monsieur , était allé solennellement protester à l'hôtel de ville de son innocence et de son attachement à la France et à la liberté. Ce prince portait alors les couleurs nationales, et il semblait fier d'avoir à son chapeau une énorme cocarde tricolore.

Le maréchal Masséna nous raconta cette entrevue à son retour de Saint-Denis , pendant la nuit du 7 au 8 juillet.

Pendant que nous attendions le maréchal, nous apprîmes que les barrières de Paris se trouvant fermées par ordre , les gardes nationaux avaient tenté l'escalade du mur d'octroi sur plusieurs points de la barrière de Chchy, de Mousseaux, des Bâti-

giioles et de Montmartre, pour se rendre en foule à Saint-Denis, au-devant de Louis XYIII, dont la rentrée à Paris était annoncée pour le lendemain 8, à deux heures de l'après-midi.

Ce jour-là, dès le matin, les représentants vinrent de tous côtés vers le palais Bourbon, essayant d'y pénétrer. Ils se groupaient dans les rues environnantes pour se concerter dans ces difficiles circonstances; mais M. le général Dessoles s'empressait de dissiper tous les groupes et de repousser surtout les représentants par la force.

Ils prirent alors la résolution de se rendre chez M. de Lafayette pour délibérer sur les intérêts de la nation.

M. de Lafayette nous accueillit très-bien, mais il nous fit observer qu'il était dans les convenances de se réunir chez le président, M. Lanjuinais, au faubourg Saint- Germain , et il se mit à notre tête pour nous y conduire.

Nous traversâmes Paris à pied sans être remarqués ni inquiétés par aucune autorité. Nous étant réunis chez notre président, diverses propositions furent faites; mais après quelques débats, la majorité adopta le projet d'un exposé simple et détaillé des faits, et d'une protestation au nom de la nation contre la violence exercée à l'égard de ses représentants dans la nuit du 7 juillet et dans la journée du 8. Cette pi otcshition fut bientôt couverte de signatures, et je m'honore de l'avoir signée le premier. Elle fut déposée entre les mains du

président chargé d'en faire constater rauthentioité et de la transmettre sûrement à l'avenir. Pendant que nous rédigions et que nous signions notre solennelle protestation, les habitants de Paris encombraient les' boulevards du nord ; les femmes aux croisées agitaient des mouchoirs blancs, et les acclamations soldées par la police accompagnaient sa majesté très-chrétienne au palais des Tuileries.

Là finit la session de la Chambre des représentants, très-improprement nommée Chambre des cent jours , puisqu'elle n'avait duré que trentetrois jours, depuis le 4 juin 1815 jusqu'au 8 juillet suivant. Les représentants se retirèrent dans les diverses directions autres que celle de la Loire; celleci , par un ordre exprès du général prussien Mulling , commandant de Paris , était prohibée sévèrement. ♦'■•

Quant à moi, j'attendis les événements en 1815, comme je les avais attendus en 1814 , lors de la première restauration. Mais bientôt j'appris que les nouveaux envahisseurs étaient devenus plus exigeants et qu'ils ne parlaient que de proscriptions, d'exils , de fusillades et de toutes sortes de rigueurs contre les hommes de la révolution et de l'empire.

Voulant éclaircir mes doutes et connaître d'où venaient ces dispositions barbares , je me rendis chez le ministre de la poHce générale, Fouché qui venait d'être nommé par Louis XYIII à ces fonctions importantes dans de telles circonstances.

quoiqu'il eût été l'un des plus ardents révolutionnaires, et conventionnel votant la mort de Louis XVI.

Fouché m'avoua qu'il avait été question de bannir de France un certain nombre d'individus désignés dans les listes remises aux Tuileries, soit par le parti de l'émigration , soit par le corps diplomatique des alliés ; mais qu'il espérait que ces projets de proscription s'évanouiraient devant le besoin urgent de concilier les esprits au lieu de les irriter. « Cependant , ajouta-t-il , si un passe-port peut vous tranquilliser davantage, je vais vous le faire expédier sur-le-champ. » C'est le 15 juillet que je reçus ce passe-port pour me retirer dans les Pyrénées, non pays natal.

Je fus averti que les alliés ne laissaient passer la Loire à aucune personne venant de Paris, à moins d'avoir l'autorisation donnée parle général Mufling. M. Capelle , avocat , qui avait été mon Qollègue au parlement de Toulouse , connaissant beaucoup le Prussien Mufling, se chargea de faire viserpar lui mon passe-port. Il s'abusait, le général prussien refusa formellement dès qu'il vit mon nom: Nul représentant ne passera la Loire.,..

L'armée française avait été obligée, par suite des ménagements dont on voulait user envers les habitants de Paris et leurs boutiques , d'aller camper au delà de la Loire et d'éviter tout combat dans risle de France. Les alliés ne redoutaient rien tant que de voir les représentants se réunir

DE BARÉRE. 231

à cette brave armée et délibérer sous la tente au milieu d'un camp, où pouvaient se concentrer les fédérés, les volontaires et les gardes nationales de tous les départements méridionaux.

J'avais connu M. Decazes chez le ministre Fouché, pendant qu'il était simple juge d'un tribunal de la Seine , et ensuite secrétaire des commandements de Madame mère. J'espérais qu'en m' adressant à lui , qui- venait d'être nommé préfet de police par Louis XVIII, je pourrais plus facilement obtenir l'autorisation du général prussien, qu'il voyait tous les jours. M. Decazes me reçut avec cette politesse et ces manières qui promettent tout et qui ne tiennent rien. Je lui confiai mon passe-port et j'attendis trois jours inutilement qu'il me fût renvoyé avec ou sans le visa Mufling, Un de mes parents, M. N. Caries, se chargea d'aller à la préfecture de police réclamer ce passe-port. M. Decazes lui fit répondre, par un de ses secrétaires, qu'il ne savait pas de quoi on lui parlait. Ainsi, mon passe-port était perdu ou supprimé. Je dus renoncer à toute idée de départ de Paris; j'attendis l'effet des intrigues du château des Tuileries et des exigences de la diplomatie étrangère. On répandait alors dans le public le bruit que Louis XYIII, pour éviter l'odieuse responsabilité des proscriptions , se faisait forcer la main par les ambassadeurs Nesselrode , Metternich , Castlereagh, et par le duc de Wellington, pour faire traduire les généraux français devant des conseils de guerre et

pour faire bannir à perpétuité les représentants et les ex-conventionnels, . en ,Pruss§, en Autriche et eh Russie. <'>fvifîs ftftf in «q'iffîtfjofn, yM-.-A'vt'

L'intrigue politique des Bourbons et des alliés porta enfin ses fruits dans la nuit du 24 juillet. Les deux ministres Talleyrand et Fouché portèrent dans le cabinet du roi , les deux tables de proscription que le petit Sylla de Coblentz, de Hartwel et de Gand avait commandées. Talleyrand présenta une première liste de généraux , qui était fort nombreuse , mais qui fut réduite à vingt-quatre^ Fouché fut l'introducteur de la seconde liste, celle des représentants , des impériaux et des exconventionnels, Hste qui, ayant été revisée comme la première avant la signature , se trouva fixée à trente-huit individus. On raconte que Louis XVIII, impatienté des réductions que les deux ministres faisaient par diverses considérations sur ces deux Hstes, s'empara des papiers en s' écriant : «levais les signer enfin , car si je vous laissais faire il n'y resterait plus personne ! » Le roi apphqua sa griffe royale sur les deux tables de proscription , auxquelles fut donné le nom important d'ordonnances royales.

•'^'11 était minuit; c'est l'heure des coups d'État. La nouvelle en fut portée aussitôt dans les deux nobles faubourgs Saint-Germain et Saint-Honoré. Grande fut la joie des salons en voyant cet heureux essai du retour des bastilles, des oubliettes, des lettres de cachet et du bon plaisir.

Le 25 juillet, je me promenais sur le boulevard des Italiens , dans la matinée , lorsque les crieurs publics s'y répandirent en hurlant : « Grande ordonnance royale qui bannit les généraux et les députés. » J'achetai un exemplaire de cette ordonnance. Quel fut mon étonnement de me voir écrit sur la liste dite des trente-huit, après tout ce que m'avait dit Fouché de l'inutihté des démarches et des mtrigues des ambassadeurs alliés !

Je vis, dans cette ordonnance, que je n'avais que trois jours pour sortir de Paris; mon premier mouvement fut d'aller consulter Fouché sur ma situation actuelle et sur la perte de mon passe-port retenu par le préfet de police Decazes. J'attendis quelque temps dans le salon du ministre, où je voyais beaucoup d'allées et de venues des principaux commis et chefs de division. Le coup diplomatique était porté; il fallait en prévenir les effets dans l'opinion publique, qui se déclarait ouvertement contre cette odieuse proscription des hommes les plus connus pour avoir défendu la liberté, la France et l'empire.

Fouché prévit sans doute mes reproches sur la fausse confiance qu'il m'avait inspirée , et sur sa signature apposée à la liste de proscription dite des trente-huit,

11 m'envoya mon ancien collègue à la chambre des représentants, Manuel, qui vivait dans son intimité depuis 1814. En sortant du cabinet du ministre , Manuel me dit : « Fouché ne peut pas vous

recevoir aujourd'hui, il a trop d'affaires à traiter; mais il vous fait dire de n'avoir aucune inquiétude ; tout cela aura un terme prochain. Il ne s'agit que d'attendre quelques jours. » Cette réponse évasive ne m'inspira aucune confiance. Je rentrai chez moi pour écrire au préfet de police qu'étant malade il m'était impossible de sortir de Paris, conformément à l'ordonnance royale du 24 juillet, et que j'espérais qu'il m'autoriserait à y rester dans mon appartement. Pour toute réponse , M. Decazes m'envoya le médecin de la préfecture pour constater l'état de ma santé. Le médecin officiel, après m' avoir entendu et examiné, médit: «Votre maladie n'est pas un des cas graves qui font exception à l'exécution des ordres de la police; votre nom d'ailleurs fait peur aux Tuileries, et je ne crois pas qu'on vous autorise à rester à Paris. Je vais faire mon rapport à M. le préfet de police. »

Cette déclaration me décida à ne point attendre les ordres de M. Decazes, qui n'était que l'instrument servile du despotisme et des proscriptions de Louis XVIII , et qui en outre contrariait sans cesse les vues du ministre Fouché, dont il convoitait la succession.

La veille, en apprenant ma proscription par l'ordonnance royale, un de mes compatriotes des Pyrénées, M. Artiguenave de Bordères, secrétaire général du Théâtre Français (1) , était venu

(1) Il ue faut pas le confondre avec les Artiguenave d'Aureillan,

m' offrir un asile secret et sûr dans son appartement , rue Montorgueil ; il avait même déjà prévenu le propriétaire de la maison , M. d' Avili ez. Ce propriétaire partageait l'opinion politique de son locataire M. Artiguenave sur les Bourbons restaurés ; il y consentit volontiers, promettant que mon secret serait bien gardé. Je me rendis, le soir même de la visite du médecin , chez M. Artiguenave, où je restai pendant les mois d'août et de septembre ; c'était l'époque où les journaux de la restauration que je lisais dans ma retraite applaudissaient, en style de cannibales, au supplice du brave colonel Labédoyère dans la plaine de Grenelle , et à la fusillade de Murât sur le territoire napolitain.

Au mois d'octobre, M. Artiguenave dut partir pour Londres , où il allait établir une école de déclamation d'après les traditions de ïalma. Force fut de quitter un asile devenu si nécessaire , dans un temps où les agents et les espions de police couvraient tout Paris. Le propriétaire de la maison vint à mon secours et me donna un logement au troisième étage ; mais je n'avais plus les soins et les services de la bonne famille Artiguenave ; j'étais resté seul, et j'en avertis un de mes parents qui ha-

près de Tarbes, qui étaient ses parens; celui qui me donna asile était M. Artiguenave de Bordères; il avait reçu des leçons de déclanaation dramatique du célèbre Talma, qui l'aimait beaucoup.

bitait mon appartement, rue Lepelletier. M. Nicolas Caries se souvint d'une bonne famille de Paris, à qui j'avais rendu service en 1803 , pour un de ses fils attaché à l'expédition de Saint-Domingue confiée au général Leclerc. La sœur de ce jeune homme s'offrit généreusement pour m' aider de ses services dans ma retraite. Ce fut comme un ange gardien qui m' apparut, et sa présence me consola de la perte de mon ancien compatriote si hospitaher. Je restai encore chez M. d'Avillez pendant le mois d'octobre; mais quelques curieux s'étant présentés chez le portier, le propriétaire jugea, d'après les questions qu'ils avaient faites, que c'étaient des espions de la police, et vint m'en prévenir pour que j'eusse à chercher un refuge plus assuré. Un de mes anciens collègues de la convention nationale , qui venait me voir de temps en temps dans ma retraite rue Montorgueil , partagea mes peines et se chargea de me tirer d'embarras, en me procurant une cachette dans une vaste maison où il connaissait deux dames lyonnaises très-patriotes. 11 vint peu de jours après m'annoncer que la cachette était trouvée, qu'il y avait au quatrième étage, sous les combles, une petite chambre à feu , occupée par un garçon perruquier, qui payait douze francs de loyer par mois, et qui consentait à céder son logement pour le double. J'acceptai bien vite le marché, et deux jours après, mon ancien collègue et mademoiselle Lefauconnier me donnèrent le bras , à huit

Dli BARÈRE. 237

heures du soir, pour aller prendre possession de ma cellule , où j'avais l'ait déposer un lit et quelques meubles empruntés à madame Degt par M. Aisorius, artiste, et en son nom.

C'est là que je passai les mois de novembre, décembre, janvier et février, dans des transes continuelles. Mon sommeil était sans cesse interrompu, la maison étant remplie de locataires. Plusieurs fois, après minuit, et à quatre heures du matin, j'entendais la sonnette importune , et j'écoutais si les sbires de la police Decazes venaient frapper à ma porte.

L'on n'était occupé alors dans Paris que de veni^eances poursuivies par la royauté et l'émigration. Le procureur général Bellart était l'instrument salarié des proscriptions judiciaires, qui furent dirigées principalement contre le maréchal Ney et contre M. Lavalette, ancien conseiller d'état de Napoléon.

Heureusement, j'avais fait apporter de ma bibliothèque quelques volumes de Voltaire, de J. J. Rousseau, de Montesquieu et de Bacon. C'étaient des amis muets <{îii ne me quittaient pas et qui me iiiisaient oublier cette exécrable période de la seconde restauration. Le besoin d'acquérir des connaissances nouvelles me faisait oublier pendant quelques heures le besoin plus ui'gent d'être en liberté. L'amour de l'étude ne m'avait abandonné ni dans le fort d'Oléron , ni dans les prisons de Saintes . ni dans la retraite de Bordeaux, ni pen-

dant les persécutions éprouvées à Paris sous le Consulat. Il n'y a que le travail intellectuel qui puisse faire quelque diversion au sein même des plus vives agitations.

L'année 1816 commençait sous de malheureux auspices. Des gardes du corps et des émigrés, déguisés en vétérans , venaient de fusiller le brave des braves dans le jardin même du palais des pairs.

Lavalette venait, par une action héroïque de son épouse (action que l'antiquité aurait honorée d'un autel consacré à l'amour conjugal ) , d'échapper aux bourreaux de Louis XVIIL L'annonce de cet événement et du dévouement des trois officiers anglais qui emmenaient avec eux le prisonnier fugitif vers la terre hospitahère de Belgique, avait fait hurler les passions féroces des députés de la chambre introuvable, qui voyaient échapper leur proie. C'est au milieu de ces agitations furibondes que M. de Labourdonnaye , député des chouans, avait demandé que la Chambre se formât en comité secret, pour entendre une proposition qui importait à la sûreté de l'Etat et à la satisfaction des alliés.

On se disait alors secrètement dans Paris que le roi avait fait appeler aux Tuileries, dès le mois de décembre, M. de Labourdonnaye, député connu par son dévouement à la légitimité et par la violence de son caractère. Le roi, disait-on, l'avait reçu en audience particulière et lui avait remis un programme de discours et un décret d'am-

Dl£ BARÈRE. 239

nistie, dont les nombreuses exceptions étaient divisées en catégories. Il s'agissait d'une proscription générale couverte du beau nom d'amnistie. C'était décimer la France à coups de lois exceptionnelles. M. de Labourdonnaye avait fait observer à sa majesté très-chrétienne qu'un si grand nombre d'individus se trouvaient atteints par les exceptions, que cela pourrait exciter l'intérêt public et l'opinion en leur faveur ; qu'il lui paraissait nécessaire de réduire ces catégories. Le roi , disait-on , avait répondu : « Conservez du moins les catégories des militaires et des ex-conventionnels. Les députés, avec leurs amendements, vous marchanderont bien assez. Proposez toujours les catégories et ne les faites discuter qu'en comité secret ; il faut , avec les hommes, proposer le plus pour avoir le moins. »

La discussioil du projet de bannissement provoqua les débats les plus violents dans le comité secret de la Chambre des députés (1). On était assuré

(1) 11 appartenait aux chambres d'examiner :

i° Si les ministres avaient pu, par l'ordonnance du 24 juillet, déroger à la Charte constifi/fioniielle, pour prononcer des exils contre plusieurs citoyens dont la Cbarte protégeait les droits et la liberté civile.

2° Si les ministres avaient pu se permettre de violer ainsi les promesses royales contenues dans celte Charte dont le roi luimême s'était interdit solennellement la transgression.

5" Si les ministres avaient pu transformer la représentation nationale en tribunal, et lui conférer à leur grêle jjoiwoir Judiciaire qui doit être toujours indépendant du pouvoir législatif.

(lu vote de la Chaml)re des pairs, quelque exagéré que fût le nombre des catégories exceptionnelles.

i° S'ils avaient pu établir d' avance mie loi pénale ^&a. slaluanl que le crime qu'ils dénonçaient devait être puni du bannissement hors du royaume ; tandis qu'il est interdit aux ministres de prononcer eu aucun cas aucune pénalité et l'exclusion des tribunaux ordinaires a qui seuls il appartient d'infliger les peines portées par des lois antérieurement promidguées.

L'examen de ces grandes questions de droit public est de la ' compétence des deux chambres. Et si les minisires avaient | voulu se rappeler deux exemples mémorables ([ue riiistoirc nous a transmis, ce n'est pas sous un roi juste et fidèle a sa parole comme le roi de Navarre Henri IV, dont il était un des derniers descendants, qu'ils se seraient portés à un tel abus de pouvoir.

Chez les Égyptiens, les rois faisaient jurer aux magistrats de ne point obéir a leurs oi'donnances, si elles se trouvaient contraires aux lois de l'État.

Chez les Français, on peut citer l'article de la grande loi ou ordonnance portée par Louis XII, par lequel -il enjoignait à ses cours de parlement de lui opposer cette loi fondamentale si jamais il tentait de s'en écarter.

Avant Louis XII, Piiilippe le Bel défendit a tous les magistrats de son royaume, d'avoiraucun respect ou aucun égard ases lettres ou ordonnances royales, si elles se trouvaient contraires aux lois de l'État.

Comment donc les ministres de Louis XVIIl ont-ils pu souscrire une ordonnance qui dérogeait a la Charte constitutionnelle, cl qui détruisait les principaux droits des citoyens et les garanties de la liberté civile?

Comment donc la chambre des députés a-l-elle pu légaliser la violation manifeste de la Charte, dès 18U, et bannir sans jugement des citoyens, par listes de proscription et par catégories? Mais aucune de ces questions de droit public ne fut ni prévue, ni disculée. Il s'agissait de n engeances et non de justice et de droits.

DE BARÉRE. 241

Ce fut le 12 janvier 1816 que la Chambre obéit aux vœux de Louis XYIII. Tout le personnel de la restauration en tressaillit de joie; et l'on ne vit plus, de tous côtés , que des préparatifs de départ pour l'exil. Les bannis se rendaient, de toutes les directions départementales, vers les cantons de la Suisse, les Pays-Bas et les Etats-Unis d'Amérique.

Le roi respirait plus à l'aise dans le palais des Tuileries. Le corps diplomatique et le duc de Wellington se chargeaient, dans l'intérêt de leurs maîtres, de l'exécution de l'amnistie bourbonienne.

Avant que la loi de proscription fût rendue par la Chambre introuvable , le 12 janvier 1816, M. Decazes, qui était devenu le remplaçant de Fouché au ministère de la police générale, me croyant parti, d'après mon passe-port qu'il avait gardé entre ses mains quand il n'était (jue préfet de police, envoya au préfet des Hautes - Pyrénées les ordres les plus exprès pour me rechercher et m' envoyer sous bonne escorte à Paris. Le préfet et les gendarmes firent faire , à Bagnères , des visites domicihaires. On cerna la maison du général d'Arnaud , sur la place des Coustous ; et les recherches se dirigèrent ensuite vers l'arrondissement d'Argelès , dont le sous-préfet , dévoué à tous les gouvernements , fut chargé de me découvrir.

J'étais alors caché dans la rue des Vieux Augus- III. 16

tins , dans ce petit réduit sous les combles que je devais, ainsi que je l'ai dit, à mon ancien collègue et compatriote, M. Piqué, ex-conventionnel, et à la bienveillance des deux dames dont j'ai parlé.

J'ai végété dans cet asile obscur jusqu'à la fin de février 1816, époque fixée pour la sortie des bannis de la France.

Là, une personne généreuse dont j'écris le nom avec bonheur, mademoiselle Marguerite Lefauconnier, se dévoua à tous les périls et à toutes les peines de ma position ; chaque jour elle allait chercher chez M. Nicolas Caries, mon parent, logé dans mon appartement rue Lepelletier, tout ce qui pouvait m' être nécessaire , ainsi que mes lettres et mes journaux. Que cette jeune personne qui, du consentement de son honnête famille, eut le courage de porier des secours à un proscrit , retjoive ici l'expression de ma reconnaissance.

C'est dans cette retraite forcée, pendant plus de ïsix mois , à Paris , et ensuite dans le cours de mon exil que je rédigeai quelques observations sur la double Restauration des Bourbons.

Ces quinze aimées d'exil ne furent pas perdues ; j'y recueiUis mes études, mes souvenirs, mes notices contemporaines , dans une série de quaranteneuf petits volumes en papier blanc, in-12 etin-8° que j'intitulai Senilia. L'avenir pourra peut-être y trouver quelques notions utiles , et les preuves mulliphécs de mon dévouement aux libertés cl aux intérêts de la Fiance.

DE BARERE. 243

Quinze années d'exil. — Départ de Paris. — Passage à Valenciennes. — Arrivée à BCons.

Après avoir vécu caché pendant sept mois dans Paris, je fus obligé, à la fin de février 1816, de sortir de France, d'après la loi dite d'amnistie, proposée à la Chambre introuvable par Louis XVIII. Le difficile était d'obtenir un passe-port à la police générale , sans être présent. Je ne pouvais me montrer sans m' exposer à être arrêté, en vertu de l'ordonnance royale du 24 juillet 1815, par laquelle le roi prescripteur avait enjoint à tous les individus inscrits sur cette ordonnance de sortir de Paris dans trois jours, sous peine d'arrestation. Un de mes parents s'adressa à un homme très-obligeant, que j'avais beaucoup connu, homme doué d'esprit et de courage, qui avait eu à lutter longtemps contre le despotisme impérial : c'était Joseph Thurot, ancien secrétaire général de la poHce sous le ministère de Fouché, avant et depuis le 18 brumaire an viii. M. Thurot se chargea de m' obtenir un passe-port à la police générale; mais ce ne fut que sous la condition expresse de me rendre en Prusse; force fut d'accepter ce dangereux passe-port. Mais M. Thurot, en le remettant à mon parent, Nicolas Caries, lui dit : «J'ai fait mettre sur le passe-port le nom de Barère de Roqiiefeuille; avec ce nom de Roquefeuille , il déroutera tous les inquisiteurs de la poHce et de la diplomatie dans les pays étrangers. »

Ce qu'il y avait de plus difficile, était de sortir de la capitale. Le délai pour quitter la France était fatal, et il était échu depuis le 25 février. J'avais attendu l'arrivée d'un de mes anciens amis qui exploitait des mines de houille dans les pays Wallons. Il arriva dans les derniers jours de février , alla prendre trois places à la diligence de Paris à Valenciennes , dans le faubourg Saint- Martin , et disposa tout pour notre départ secret.

Les deux dames dont les soins et la discrétion obligeante m'avaient été si longtemps utiles, voulurent bien se charger de faire remettre quelques meubles de ma cachette aux personnes qui me les avaient prêtés en secret, et de régler le compte de mes petites dettes. Le 1" mars, à cinq heures du matin, nous partîmes ; mademoiselle Lefauconnier, mon ange gardien , me donnait le bras et me soutenait , tant j'étais affaibli par une retraite absolue de sept mois, au milieu des dangers et des craintes qui m'assiégeaient.

Nous arrivâmes au bureau de la diligence où je trouvai mon compagnon qui nous avait devancés. Quelques gendarmes rôdaient autour des voitures ; ils ne nous demandèrent rien, et bientôt nous nous mîmes en route. En sortant de la barrière Saint- Martin, je me crus sauvé, j'échappais enfin aux grands inquisiteurs de Paris.

En arrivant à Louvres , où il y a un poste de gendarmerie, nos passe-port furent demandés; après leui" examen , on fit descendre de la dili-

gence un jeune officier d'artillerie qui se rendait à la garnison de la Fère. Les explications de l'officier durèrent plus d'un quart d'heure; mais enfin il lui fut permis de continuer sa route , et le gendarme vint nous rendre nos passe-port.

Nous fûmes plus tranquilles à Noyon, où nous couchâmes le soir, sans avoir subi aucune recherche.

Le lendemain au matin, en nous rendant à Saint-Quentin , nous passâmes devant le fort de Ham , où était détenu le brave général Travot. Nous saluâmes avec respect cette Bastille , en souvenir du prisonnier des Bourbons.

A Cambrai , on exigea la remise de nos passeport; c'était là que résidait l'état-major du grand persécuteur des patriotes français , le duc de Wellington. Mais en approchant des murs de Valenciennes, on nous apprit qu'on y était fort rigoureux à l'égard des Français qui se rendaient dans les Pays-Bas. Mon compagnon qui connaissait parfaitement la ville et ses boulevards, me fît descendre de la diligence une demi-heure avant que d'arriver à Valenciennes. Nous avions plutôt l'air de promeneurs de la ville que de voyageurs étrangers. Il méfait passer sur quelques ponts et quais de l'Escaut, et nous pénétrons par la porte de France, sans que les sentinelles nous disent rien. Nous traversâmes les boulevards; et à peine engagés dans les grandes rues , nous entrâmes dans un estaminet, où ma compagne d'exil et moi, nous

passâmes une heure pleine d'anxiété , parce que cet estaminet ne désemplissait pas de soldats et de sous-officiers anglais. Cette soldatesque rouge nous regardait mais ne nous connaissait pas. Mon compagnon, qui était allé demander à un de ses amis un asile et un souper pour une nuit seulement , revint enfin , et nous conduisit chez cet hôte généreux, où nous fûmes dispensés de dire notre nom et d'exhiber nos passe-port.

Le lendemain nous louâmes un cabriolet pour aller jusqu'à Mons, afin d'éviter les recherches usitées à l'égard des dihgences, soit aux douanes française et belge, soit dans les villes et places de guerre.

Dans mon impatience, je m'écriai avec Virgile :

Heu ! fuge crudeles terras , fuge littus avarum !

Il me tardait de quitter le territoire des méchants et des prescripteurs. Nous pressâmes le départ pour Mons ; je sortis seul comme pour me promener, et j'allai à un quart de lieue au delà de la porte de la ville attendre le cabriolet ; bientôt nous nous acheminâmes vers la terre hospitalière des Belges.

Arrivés à la frontière , nous aperçûmes les deux loges ou portes des douanes de France et des Pays- Bas. Le douanier français réclama nos passe-port, mais il nous les rendit bientôt après, dédaignant

de visiter trois voyageurs qui n'avaient qu'un sac de nuit pour tout équipage; le douanier des Pays- Bas ne nous demanda rien et ne fit point de visite.

Je descendis de la voiture pour toucher de mes deux mains la terre de l'hospitalité. J'embrassai par reconnaissance le sol belge, qui m'offrait un asile contre le despotisme de la race bourbonienne et de la féroce émigration.

Nous voilà enfin reposés à Quiévrain où, pour la première fois depuis sept mois entiers, je pus prendre un repas avec tranquillité. Je n'étais plus en France , je n'étais plus en butte aux passions les plus turbulentes et les plus vindicatives. Ah ! pourquoi faut-il que le bonheur d'un ami de la liberté soit d'être hors de son pays !

Après ce repas déhcieux parce qu'il était fait en pleine sécurité , nous partîmes pour Mons, où nous arrivâmes à l'entrée de la nuit. Nous évitâmes les grands hôtels qui sont sur la place principale, près et en face de l'hôtel de ville , et nous gagnâmes, à l'extrémité de la ville, vers la porte de France ou de Maubeuge , une hôtellerie à laquelle l'ange Raphaël servait d'enseigne; c'était l'auberge la plus renommée des rouliers. On nous prit pour des agents de maisons de roulage , et nous fûmes très-bien accueilhs. On ne nous demanda ni noms, ni passe-port. Notre compagnon était connu dans le pays comme grand propriétaire de houillères à Dom , sur la frontière de France et des pays Wallons.

Nous passâmes quatre jours dans cette auberge. Nous dînâmes à la table d'hôte avec une douzaine de rouliers, qui parlaient commissions et tarifs de douanes.

Nous cherchâmes un appartement dans la ville. Nous en trouvâmes un chez M. Raout, employé au bureau des hypothèques. C'était un bon et loyal Français, qui sentit ma position et qui la ménagea , ainsi que sa famille , avec beaucoup de discrétion.

Mon premier soin , en entrant dans mon nouveau logement, fut de déchirer et de brûler mon passe-port, afin qu'aucune autorité des Pays-Bas ne fût tentée de me faire partir pour la Prusse, destination imposée par la police générale de France. Dépourvu de passe-port pour le pays prussien, on ne pouvait me traiter que comme tout étranger réfugié, et m' assujettir seulement aux formalités de police usitées en Belgique ; mais on n'avait plus alors ni motif ni prétexte pour m'exiler.

Nulle part la police inquisitoriale et vexatoire n'est portée au même degré d'importunité et de sévérité qu'en France. Je demeurai constamment pendant six années chez M. Raout, allant dans les cafés, aux spectacles et aux concerts, sans que j'aie jamais été inquiété ni recherché par aucune autorité.

La première année fut la i)lus rigoureuse pour les réfugiés français , parce que l'esprit tracassier et turbulent du duc de Welhngton , qui était comme

le préfet de police de la Sainte-Alliance, dominait depuis Cambrai jusqu'à Bruxelles. C'est lui qui se chargea du soin de tourmenter les ex-conventionnels et les impériaux, et de les forcer par son opiniâtre persécution à quitter les Pays-Bas pour émigrer en Amérique , aux Etats-Unis , ou dans les royaumes absolus du nord de l'Europe. Mais la fermeté et la probité politique du roi Guillaume , déjouèrent constamment les complots de la police Wellington et rendirent ses insistances inutiles.

Séjour à Mons ; nouvelles persécutions. — Hospitalité des habitants. — ]>épart pour Bruxelles.

La ville de Mons contient une population toute française : mœurs, usages, langage, caractère, sympathies, tout y est français et patriote. Le maire de la ville était alors M. Edmond Dupré, peu tolérant pour les étrangers. Il ne cessait de faire dire aux ex-conventionnels réfugiés à Mons d'aller dans d'autres résidences plus éloignées des frontières de France. On eût dit un agent de la police française, plutôt que le bourgmestre d'une cité belge.

M. Edmond Dupré faisait chaque année un voyage à Paris , et à son retour il augmentait de rigueur contre les réfugiés français. M. Picquet, commissaire de police , me connaissait sous mon véritable nom ; il était chargé de l'exécution des ordres du bourgmestre, M. Dupré ; cependant

il ne me dit jamais rien, quoiqu'il me vît presque tous les jours dans la ville (1).

Le gouverneur de la province, M. le chevalier de Bouziers, était un homme remarquable par sa droiture, sa modération et sa justice administrative. On n'entendait jamais s'élever une plainte contre lui , et nul acte ai'bitraire , nulle persécution pour opinions politiques, n'eurent lieu sous son gouvernement provincial. C'était un noble du pays Wallon, riche propriétaire et excellent père de famille.

J'eus une seule occasion de m'adressera ce bon gouverneur. Il connaissait mon nom et les causes de mon exil; il y eut égard et me répondit une lettre pleine d'intérêt , de discrétion et de délicatesse. Nos pachas de France ne sauraient employer un pareil style ; ils croiraient manquer de dignité s'ils n'étaient insolents, surtout à l'égard du malheur et des réfugiés.

Mais il y avait alors à Bruxelles, à l'imitation de la France , un ministre de la pohce générale soumis aux volontés du duc de WeUinglon , que le roi Guillaume venait de créer feld-maréchal du royaume des Pays-Bas, après qu'il eut obtenu déjà une riche indemnité en forêts domaniales qu'il fai-

(i) Son fils est un avocat très-distingué, qui causait souvent avec moi sur la révolution française. Je n'ai eu qu'il me louer «le lui, autant que de son père.

sait exploiter et vendre incessamment. Ce ministre était M. de Thiennes, noble dévot qui habitait son château de Combize à quelques lieues de Mons. M. de Thiennes était connu pour sa probité religieuse , mais on ignorait ses principes politiques , lorsqu'il fut placé sous l'influence du duc de Wellington, agent militaire et diplomatique de la Sainte- Alliance plutôt que général anglais. Ce chef de la police organisa ses bureaux comme ceux de Paris, avec le bagage obligé d'observateurs soldés, d'espions de bas étage et de fabricants de conspirations à l'anglaise, pour se donner le prétexte de persécuter les réfugiés français qui étaient nombreux à Bruxelles et à Liège.

On s'occupa d'abord de prétendues conspirations contre le duc de Wellington dont personne ne s'occupait ; ensuite d'une prétendue conspiration contre l'empereur russe Alexandre, à son retour du congrès d'Aix-la-Chapelle à Bruxelles; enfin on imagina une troisième conspiration des réfugiés français pour placer sur le trône de France le prince d'Orange, à la place des Bourbons. Le ministre se servit de ces misérables moyens pour disperser les réfugiés dans les villes de Flandre et de Hollande et pour exercer des actes arbitraires sur plusieurs d'entre eux.

De ce nombre furent quelques militaires dont le gouvernement de Louis XYIII avait den?andé l'extradition. Mais celui qu'on maltraita le premier en ces circonstances orageuses fut Félix Lepcl-

letier, frère de Michel Lepelletier assassiné en janvier 1793 par le garde du corps Paris. Félix Lepelletier avait été comme moi membre de la Chambre des représentants en 1815, et comme moi il avait eu l'honnenr d'être inscrit sur la liste de proscription dressée par Louis XVIII, le 24 juillet.

M. Bonnet de Treiches, qui m'avait longtemps tenu compagnie à Mons, comme ex-conventionnel votant, était depuis quelques jours à Bruxelles, lorsqu'il apprit chez Cambacérès que la police de M. de Thiennes avait pris la résolution d'expulser du territoire des Pays-Bas Félix Lepelletier et Bertrand Barère. M. Bonnet m'envoya, par la poste , copie de cet arrêté du ministre , en me recommandant la plus grande discrétion.

Je continuai de vivre à Mons dans la même obscurité et la même modération qu'auparavant. J'appris bientôt que Félix Lepelletier avait été arrêté dans son domicile à Bruxelles , par la gendarmerie, chargée de le conduire à la frontière rhénane et de le livrer aux autorités de Francfort sur le Mein. Le ministre n'ayant pu me trouver à Bruxelles et ses espions l'ayant trompé dans leurs rapports à mon égard, puisque je n'avais pas un seul instant quitté ni la ville de Mons ni mon logemens, on ne s'occupa plus de moi; la société des concerts me donna mes entrées gratis , et je fus placé, comme habitant, sur le rôle des impositions.

Plus tard, les bons habitants de Mons, qui m'avaient accueilli si généreusement , me dirent que, d'après le nouveau Code civil, dont les états généraux venaient de décréter les premiers titres, tout étranger qui habitait pendant six ans la même commune , prouvait par là son intention de se fixer dans le royaume, et qu'après ces six années d'habitation il jouissait des droits civiques. Je demeurai en conséquence à Mons jusqu'en 1822, époque où une grave et longue maladie m'obligea de changer d'air et de transférer mon domicile à Bruxelles.

Xe gouvernement français fait demander mon expulsion des Pays-£as. — Épisode de î'exil de IKEerlin. — ISe'ie réponse du roi Guillaume. — Détail sur K, Courtois.

Je n'éprouvai jusqu'à cette époque qu'une persécution, et ce fut de la part d'un Français. M. de la Tour du Pin , un de ces nobles de France propres à servir sous tous les gouvernements qui veulent bien les employer, avait été préfet de Napoléon dans un département de la Belgique; il était devenu ensuite le digne ambassadeur de Louis XVIII auprès du roi des Pays-Bas. Il justifia le choix du Bourbon restauré, en persécutant les réfugiés.

Un jour, à l'audience du corps diplomatique, M. de la Tour du Pin demande au roi Guillaume, au nom de son maître le roi de France et de Navarre, l'expulsion hors du royaume des Pays- Bas de r ex-conventionnel Barère. Le roi Guillaume

lui répond qu'il n'y a aucun réfugié français de ce nom dans son royaume, mais qu'il s'informera.

Le tenace gentillâtre français revint à la charge un mois après, et insista, au nom du roi son maître, pour l'expulsion de Barèrc, qui était retiré à Mons, trop près de la frontière de France. « Il n'y a à Mons , répondit le roi , aucun réfugié du nom de Barère ; il n'y a que MM. Debry, François Laloi et Roque feuille ; ces vieillards sont de braves gens; monsieur l'ambassadeur, ne m'en parlez plus; je ne leur ai pas donné en vain l'hospitalité.»

Deux ans auparavant, le même diplomate avait sollicité opiniâtrement l'expulsion de l' ex-conventionnel Merhn, le plus savant jurisconsulte de l'Europe, qui a fait tant d'honneur à la France par ses ouvrages traduits dans toutes les langues pour l'instruction des hommes de loi et des magistrats. Un ordre de sortir du royaume avait été surpris à la rehgion du roi Guillaume, d'après de faux rapports sur le caractère de M. Merlin et sur sa conduite en Belgique. M. Merlin s'était embarqué à Amsterdam, sur un vaisseau américain qui devait le transporter à New- York ; mais à peine avait-il commencé à naviguer qu'une tempête refoula le vaisseau sur les côtes de Hollande , où il échoua. Les passagers et tout l'équipage furent obhgés de regagner la terre en ayant de l'eau jusqu'à la ceinture. M. Merlin se retira à Amsterdam et se tint caché dans une mauvaise barraque, près les champs élysées de cette ville.

DE BÂRËRE. . 255

Mais, grâce à l'espionnage fi'ançais importé en Hollande par les soins et la moralité de M. de la Tour du Pin, il sut bientôt que M. Merlin était caché à Amsterdam. L'ambassadeur de Louis XVIIl n'eut rien de plus pressé que d'en prévenir le roi Guillaume , de lui renouveler, au nom du roi son maître, la demande définitive d'expulsion deM. Merlin. Le roi Guillaume répondit qu'il s'informerait de la vérité des faits avancés par M. l'ambassadeur. Quelques jours après, M. de la Tour du Pin, acharné à sa proie, demande une réponse définitive à S. M. le roi des Pays-Bas. «Je sais tout maintenant , lui répondit le roi Guillaume ; mais M. Merlin a été très-malheureux ; il s'était embarqué , la mer me l'a rendu, je le garderai....» Cette réponse , digne des beaux siècles de l'antiquité, confondit le proscripteur au petit pied ; et M. Merlin fut autorisé à venir résider à Bruxelles , où il s'est occupé, pendant plusieurs années, à revoir et à augmenter une nouvelle édition complète de son Répertoire de jurisprudence et de ses Questions de droit, réimprimées en 52 volumes in-8°, à Bruxelles.

Vers ce temps était arrivé à Bruxelles un nouveau banni appelé Courtois, connu par sa participation aux violences réactionnaires après le 9 thermidor. Il avait eu des motifs personnels et peu honorables pour se faire réacteur fanatique. Il fut mal accueilli des ex-conventionnels réfugiés à Bruxelles; et il mourut peu de temps après dans le

plus protond oubli. Son fils vint un peu plus tard recueillir ce qui restait de ses effets et papiers; il lit imprimer à Bruxelles une notice d'une demi-feuille d'impression qu'il distribua aux réfugiés, notice dans laquelle il essayait de justifier son père par le tableau des persécutions que, depuis la loi dite d'amnistie de Louis XVIII du 12 janvier 1816, lui avait fait éprouver le ministère de la police générale de M. Decazes.

Cette notice rapportait que M. Courtois, qui, sous l'empire, s'était retiré dans un petit domaine qu'il avait acheté dans les Vosges, se croyait ignoré lors des proscriptions des ex-convenlionnels votants; mais qu'ayant éprouvé quelque inquiétude d'après des rapports qui lui avaient été faits, il avait espéré d'obtenir de M. Decazes l'autorisation de rester en France, dans son manoir des Vosges, en offrant à ce ministre de lui remettre plusieurs documents historiques sur les Bourbons, et des correspondances trouvées dans les papiers de Robespierre dont il avait levé les scellés en qualité de commissaire nommé par le Comité de sûreté générale. Il offrait surtout de remettre le testament de la reine Marie- Antoinette qu'il avait trouvé aux Tuileries, étant, après le 10 août, délégué par l'Assemblée législative pour l'inventaire des effets renfermés dans ce palais. A peine la lettre de M. Courtois fut-elle parvenue à Paris, que M. Decazes se hâta d'ordonner au préfet des Vosges de faire sortir du tei'ritoire fran-

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t;ais cet ex-ton venlioiniel Ijaiiiii par la loi du 12 janvier 1810 et de saisir tous ses papiers et documents. Le préfet des Vosges fait aussitôt investir la maison de M. Courtois, le fait arracher de son lit, quoique malade, et lui ordonne de livrer tous ses papiers. M. Courtois répond qu'ils ne sont plus en sa possession ; mais il est enlevé de son habitation et mené de brigade en brigade à la frontière des Pays-Bas. Après son départ, on fouille toute la maison , on ouvre les matelas de son lit , et Ton y trouve les papiers convoités par M. Decazes, à qui ils furent aussitôt envoyés. Le favori de Louis XVIII s' empressa de faire valoir son zèle en déposant sur la table du roi les papiers saisis chez M. Courtois. La pièce qui frappa le plus Louis-Stanislas-Xavier, fut le testament olographe de Marie-Antoinette ; et il trouva convenable à sou hypocrisie politique de le faire publier, en affectant les plus respectueux égards pour la mémoire de Marie-Antoinette, ne se souvenant plus qu'étant comte de Provence, il avait cherché à déshonorer cette femme par des pièces déposées au Parlement de Paris , et dans lesquelles l'origine de ses enfants était mise en doute (1).

(1) Depuis la vévolulion do 1830, M. Courtois fils a intenté à il, Decazes un procès devant un tribunal de Paris, en restitution des papiers, pièces et documents qu'il avait fait saisir et qu'il s'était appropriés en 1816, dans la maison de son père. M. Courtois lils a demandé a l'ancien ministre de la police des dommages

Cette notice de M. Courtois fils produisit une grande indignation dans le public belge, mais elle ne fit que confirmer les réfugiés dans la certitude des maux et des persécutions qu'ils devaient attendre de ce roi légitime de l'émigration et de la contre-révolution .

Quelque temps après , la France transigea avec les alliés pour faire cesser l'occupation militaire , si onéreuse et si humiliante pour le (îourage français. Je voyais arriver à Mons les officiers de la garnison russe de Maubeuge ; ils se pressaient de jouir dans de grands repas à l'hôtel de France , sur la grande place, des derniers jours qu'ils avaient à passer en France et en Belgique.

Évacuation des troupes étrangères. — Persécutions de lord "Wellington. — lie roi Guillaume résiste. — Effets de la mort de Napoléon.

Notre position devint plus grave lorsque après que les Cosaques eurent repris la route de leurs steppes , de leurs déserts glacés , et après que la soldatesque rouge en garnison à Cambrai et à Valenciennes fut partie pour le Hanovre et se fut embarquée pour la Grande-Bretagne, nous vîmes arriver le duc de Wellington avec une partie de son état-major, pour faire l'inspection des nou-

i;l iiilcrêls, pour toutes les pertes qu'il lui a causées. Mais, selon U'.s usages et coutumes de Paris, fairaire fut sans doute arran- ?,Te, puisque les résultats en sont demeures inconnus.

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velles l'ortitications de Mous , payées avec les millions extorqués à la France. Le duc de Wellington, après avoir insolemment visité les i)laces fortes de la frontière française-belge, semblait regarder les pays Wallons et les deux Flandres comme une tête de pont pour l'Angleterre, ou comme un avantposte des Iles Britanniques.

11 revint à Bruxelles et se ligua de nouveau avec r ambassadeur de Paris, pour tenter de faire exl)ulscr des Pays-Bas tous les ex-conventionnels et les Napoléoniens ou officiers impériaux , sans exception. Pour le coup, le roi Guillaume prit de l'humeur de voir tant d'insistance sur un fait qu'il croyait accompli sans retour : M. le feld-maréchal et M. l'ambassadeur entendirent le roi des Pays- Bas leur répéter pour la dernière fois : « Ces vieillards me sont connus, ils sont fort tranquilles ; je maintiendrai les lois et l'esprit d'hospitalité des Pays-Bas. »

C'est de cette époque que data notre tranquillité dans les différentes villes du royaume où nous étions disséminés.

Le ci-devant archichancelier de T empire , Cambacérès , était réfugié à Bruxelles depuis 1816. Il y avait acheté et meul)lé un hôtel très-beau , et recevait tous les jours la plupart de ses anciens collègues de la Convention nationale.

M. Decazes, ministre de la police générale, avait conservé des relations avec iM. Cambacérès, suite du servilisme impérial. Ce ministre voulut se faire

valoir auprès des proscrits, en aiiiionçaiiL son désir de faire cesser leur proscription. Mais à la manière des ministres , il demanda à Cambacérès de vouloir bien lui indiquer les ex-conventionnels qu'il pouvait d abord faire rentrer en France sans danger de se compromettre.

On sut, à n'en pas douter, que M. Cambacérès avait envoyé à M. Decazes des notes relatives à ceux qu'on pouvait rappeler. Il y en eut une vingtaine de signalés , et bientôt après ils purent retourner en France.

On prétendit ensuite que Cambacérès avait préparé une seconde liste plus nombreuse, pour être envoyée au ministre de la police générale ; mais ce fut dans ce moment que M. Cambacérès obtint lui-même l'autorisation de venir à Paris pour y mourir dans son hôtel de ce qu'on appelle la mort des ministres, c est-à-dire du chagrin de n'être plus au pouvoir. M. Cambacérès n'avait jamais pensé à mettre sur la liste des rentrants ni Merlin, ni Ramel , ni Debry , ni Barère , ni Thuriot , ni Oudot !.....

Vers ce temps on fabriqua à Paris une conspiration contre la sûreté de l'État, qu'on voulait faire juger par la Chambre des pairs ; c'était un cadre dans lequel on voulait comprendre beaucoup de militaires et des hommes de l'opposition libérale. Nous vîmes alors arriver sui' la place un grand nombre d'officiers sortis de Maubeuge et de Va- Icnciennes. Les habitants do Mous les accueillirent

1)1' UARFRi:. 2<)1

comme des 1 n'a vos rt des iVères; le commandant de la place, M. Duvivier, les traita avec tous les égards dus à leur position, et les garda libres dans la place, sur leur parole, en attendant que le gouvernement des Pays-Bas eût fait connaître sa volonté à leur égard/

Louis XVIII demanda leur extradition, et peu de jours après ces officiers repartirent pour la France , accompagnés des regrets et des vœux de tous; car alors on était plus Français à Mons qu'on ne Tétait en France.

L'année suivante fut marquée par la mort du grand prisonnier de Sainte-Hélène. Ce fut un jour de deuil, dans les pays Wallons principalement, où l'on regrettait que ce général immortel eût fait un si grand abus de la gloire et n'eût pas employé son grand génie et son étonnante fortune à défendre la Révolution et la liberté, au lieu de dépenser tant de trésors et de sacrifier tant de millions d'hommes à lambition des conquêtes et au profit d'un seul.

Le rude hiver de 1821 à 1822 me conduisit aux portes du tombeau; c'était le fruit de l'exil. Les chagrins et le regret de quitter le pays natal dessèchent les sources de la vie. Pour faire cesser cet état de nostalgie, mon médecin, M. Boulanger, de Mons , qui prolongea ma vie comme par prodige, me conseilla de quitter cette ville coûte que coûte, et d'aller chercher un asile à Bruxelles, séjour plus salubre que Mons, où je périrais, disait-il, si j'y restais quelques jours de plus.

Je me décidai à écrire au roi Guillaume ; je connaissais sa probité généreuse et l'esprit d'hospitalité qui l'animait, après en avoir eu lui-même besoin , lorsque, lassés du sîathoudérat, les Hollandais l'avaient forcé de se réfugier en Angleterre. Je me rappelai mon classique Virgile : Non ignara mali, miseris succurrere disco l (1)

ILentrée en France. — Mon retour à Tarbes ; l'accueil que j'y reçois ; appréciatEon de !a marche de la Révolution française.

J'étais malade depuis mon retour de Bruxelles à Paris. La secousse morale que m'avait fait éprouver la cessation inattendue de mon exil avait altéré mes forces physiques, au point d'essuyer une longue maladie, augmentée encore par l'aspect tumultueux que présentait la capitale , encombrée d'intrigants , de fripons politiques, d'ambitieux subalternes et d'insolents parvenus de toutes les classes, qui tous prétendaient avoir sauvé la patrie. Cette armée de solliciteurs , accourus de tous les départements, offrait l'image de ces nuées de sauterelles qui viennent périodiquement dévorer les récoltes de l'Egypte.

Je me disposais à quitter cette grande Babylone, où je ne voyais plus que la manie des places , la

(•1) Biirère oljlinl lu permission de se rciuire a Bruxelles où il demeura jusqu'il ce qu'enfin la révolution de juillet lui ouvrit les perles delà France. Il se trouve ici dans les Mémoires une lacune qui sera comblée plus loin par les Sovvenirs de Belqujue. — Note (le rédifeur.

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soif des richesses et l'amoui' des distinctions, des titres, des cordons, substitués à l'amour de la patrie, à la défense de la liberté et des droits du peuple. Le mot égalité avait été officiellement rayé des drapeaux de l'armée et de ceux de la garde nationale, ^ pour être remplacé i)ar un mot de police , ordre public.

Deux fléaux m'arrêtèrent encore à Paris, jusqu'au milieu de l'année 1832. C'était le choléra et SCS ravages, l'état de siège et ses fureurs. La nature seule mit un terme au premier, et la Cour de cassation Ht cesser le second. Alors je courus me réfugier, pour n'en plus sortir, dans les Hautes-Pyrénées, que pour mon bonheur je n'aurais jamais dû quitter. Mais qui peut éviter ou rompre ses fatales destinées?

Inveni portum ! Ce mot de Dioclétien s'échappa de mon cœur en revoyant ma ville natale ai)rès un demi-siècle d'absence, après avoir éprouvé tant de tempêtes politiques, tant d'orages révolutionnaires et tant de proscriptions successives; je rentrai enfin dans la maison paternelie comme dans un port assuré qui reçoit le marin après une longue et pénible navigation.

.Te revenais des contrées belges si hospitalières, où mes opinions , mes travaux , mes malheurs avaient été mieux compris, mieux appréciés, mieux sentis que dans cette France, théîitre de réactions injustes et égoïstes. Mais je rentrais à Tarbes , au milieu de mes concitoyens, et j'étais heureux de me

trouver loin du tumulte do Paris, de ses pompes. de ses vices , et à l'abri de ses passions effrénées.

Quoique revenu dans mes foyers domestiques avecles détresses de l'exil, avec les tristes débris d'un patrimoine ruiné par la Révolution, et avec les infirmités de la vieillesse , j'ai trouvé dans la génération nouvelle et dans son estime reconnaissante le plus doux et le plus honorable dédommagement d'une aussi longue adversité.

Les jeunes électeurs de ïarbes, canton sud, m'ont donné un témoignage public de leur sympathie et de leur patriotisme, en me nommant membre du Conseil général du département des Hautes- Pyrénées.

C'est l'unique mais précieux souvenir dont j'aie été honoré par mes jeunes concitoyens; mes anciens contemporains , qui m'avaient élu député six fois depuis 1789 jusqu'en 1815, étaient descendus au tombeau pendant mon long exil , et ceux qui les avaient remplacés ne me connaissaient point; ils avaient formé leur opinion sur ma vie politique, d'après les journaux de la réaction, et d'après les biographies mensongères et soldées.

Aussi je conserverai religieusement, pendant mes vieux jours, un sentiment de reconnaissance pour la jeunesse libérale de Tarbes. Ce sentiment, qui est aussi un acte de justice, ne mourra qu'avec moi, parce que la tombe est silencieuse.

J'étais heureux et tranquille dans cette agréable contrée des Pyrénées, où je vivais avec quelques

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vieux amis , mes livres et mes souvenirs , lorsque le démon des procès est venu troubler et menacer mon existence , en me contestant la propriété de mes biens, longtemps abandonnés par suite des fonctions législatives et des proscriptions. Ceux que la nature avait fait naître à côté de moi, et qui devaient être mes soutiens et les consolateurs de ma vieillesse, ont préféré au repos domestique de malheureuses contestations.

Mais il y avait à Tarbes des juges éclairés , intègres, équitables. Le tribunal a rendu deux jugements qui m'ont rétabli et maintenu dans ma maison paternelle et mes biens ruraux , tristes débris de ma première proscription et de quinze années d'exil sur la terre étrangère.

Honneur et reconnaissance aux honorables masfistrats de Tarbes, qui, sans aucun préjugé ni aucune passion, et sans autre inspiration que la justice et la loi, m'ont rendu mes droits et mes propriétés.

Maintenant, jetons un regard sur le passé et apprécions la marche de la Révolution française.

Mirabeau s'adressant aux aristocrates du côté droit de l'assemblée constituante en 1789, s'écriait : « Vous verrez plus tard que les révolutions ne sont pas des jeus d'enfants. »

La Révolution est en marche, depuis 1789, vers son but, vers la liberté. Cette marche n'a pas été arrêtée, tant que le peuple a [prêté sa force et sa

puissance à ses représentants. Mais du moment que le peuple a cessé d'agir ou d'influer par luimême , il a été trompé ; la marche de la Révolution a été arrêtée ou détournée de son but.

Une faction de courtisans voulut favoriser la fiiite du roi , pour l'empêcher d'accepter les premiers décrets constituants. Elle échoua les 5 et 6 octobre 1789, et le 21 juin 1791, la Révolution allait continuer sa marche. Une faction de faux patriotes fit la révision des lois constitutionnelles pour redonner au roi son autorité ultra-monarchique. Le 10 août en fut le résultat et la punition.

Une faction de législateurs, passée dans les élections à la Convention nationale, veut dominer la France et ramener la monarchie des Bourbons. Elle arrête pendant six mois la marche de la Révolution. Mais le 31 mai brise violemment l'obstacle , et la faction est détruite.

Une faction communale , aidée des comités révolutionnaires, veut faire prévaloir sur la Convention nationale son autorité ambitieuse, qui ne parvient qu'à fausser la marche de la Révolution , en attendant qu'elle subisse la peine de son attentat.

Du sein de ce système anarchique et dictatorial à la fois, deux sociétés fameuses (les Jacobins et les Cordeliers) présentent le pouvoir absolu d'un seul comme nécessaire pour sauver l'État; mais il y surgit deux prétendants quis'obseiTcnt, se mesurent, se rapprochent un jour, s'éloignent le lendemain et divisent les forces de la Convention nationale.

Danton, appuyé sur la Commune, sur le club des Cordolicrs et secrètement sur l'étranger, est dénoncé parSaint-Just qui s'appuyait sur Robespierre et sur les Jacobins. Danton, qui avait voulu s'emparer de la Révolution à son profit et en détourner là marche, monte à l'échafaud et donne une grande leçon fort inutile aux ambitieux.

De cette défection d'un homme plein d'audace et d'une témérité féroce, comme il l'avait prouvé le 2 et le 3 septembre 1792, sortit une ambition encore j)lus monstrueuse, celle de Robespierre, qui se croyait, par son excessive popularité et par le fanatisme qu'il inspirait au peuple de Paris, le maître nécessaire de TÉtat. Il avait honte des projets et des moyens de Danton à l'extérieur ; il avait pour lui la Commune de Paris , soixante-huit députés envoyés en mission dans les départements , et le club des Jacobins. Il ne lui manqua que l'opinion du Comité de salut public, à qui lui et Saint- Just, Coullîon et Lebas, demandèrent la dictature et l'ajournement de la Convention nationale. L'indignation qu'excita Robespierre dans la réunion des deux Comités de sûreté générale et de salut public , et le refus d'une dictature regardée comme un crime de lèse-nation, mena Robespierre et ses complices à la mort. Mais la Révolution, accablée par tant de complots et épuisée par tant de résistances, sembla laisser la carrière libre à ses plus invétérés ennemis. C'est ainsi que le 9 thermidor, qui ne devait être que la punition de

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r;nu])iti(>n dictatoriale . dcvinl le lomîyoau do la liberté.

Dès lors, toutes les médiocrités audacieuses se crurent héritières de ces ambitions dictatoriales. Tallien, qui avait fait ses coupables essais comme représentant en mission à Tours, à Bordeaux, avait échappé à une juste accusation par les événements du 9 thermidor. Il était appuyé par les princes émigrés, qui lui avaient envoyé, à Paris, un commissaire de guerre civile qui ne le quittait point. Il iit un journal pour accélérer la contrerévolution et se fit envoyer à Quiberon , pour avoir l'air de résister à l'armée catholique que devait commander le comte d'Artois, lequel n'osa point quitter l'Isle-Dieu, et prit la fuite vers la Tamise, laissant fusiller ses émigrés et ses partisans. Tallien, revenu triomphant de Quiberon, crut imposer son influence à la Convention réactionnaire. Il était démasqué, il échoua. Un homme plus rusé, et que Robespierre appelait: la Taupe de la Révolution , r ex-abbé Sièyes s'emparait secrètement du pouvoir. Il avait dirigé les émeutes provoquées le 12 germinal et le i" prairial. Il les avait exploitées avec une atroce habileté. Il parut se charger de donner des formes légales à la contre-révolution. Mais la journée du 13 vendémiaire où les sections de Paris levèrent la tête, dirigées par l'esprit et par les commissaires de Coblentz , vint mettre un obstacle à sa dictature secrète. La contre-révolution fut arrêtée à coups de canon par des conven-

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tioniK'ls que bientôt une nouvelle réaetiou l'ort'îi d'abdiquer pour céder la place à un directoire exécutif, assemblage monstrueux de royalisme et de républicanisme , mais ne marcbant que dans l'ornière sanglante de la contre-révolution.

Un aventurier provençal, qui avait l'ait ses preuves de tyrannie et de dilai)idations avec Fréron , dans la commission de représentant à Marseille, et qui avait marché à la suite du général Bonaparte contre les sections de Paris, le 13 vendémiaire, Barras s'empara du pouvoir, excita les républicains et les trompa. On établit ce gouvernement à bascule essayé par la Convention réactionnaire, et l'on proclama que la Révolution était terminée. Mais le terme n'était écrit que dans des lois de fraude et de déception gouvernementale; les coups d'état se multiplièrent, la contre-révolution, dirigée de Coblentz, se marchandait à Paris, lorsque le directoire apprit le débarquement inopiné du général de l'armée d'Egypte, Bonaparte, à Fréjus. La contre-révolution s'arrêta épouvantée, et le directoire exécutif demeura comme paralysé par cet événement.

Le 18 brumaire renversa ce gouvernement inepte, absolu et banqueroutier. Un soldat audacieux s'empara, par nécessité et par intrigue, des pouvoirs publics. La République se crut sauvée ; elle était usurpée : la liberté se crut proclamée de nouveau; elle était envahie. Le premier consul se vanta de n'avoir vaincu que l'anarchie et do

mettre un terme à la Révolution. Toutes les médiocrités, toutes les lâchetés, toutes les intrigues, toutes les versatilités politiques s'attachèrent au char du vainqueur de Saint-Cloud. Les républicains ne tardèrent pas à en subir les dangereuses conséquences ; les uns furent conduits à l'échafaud, chargés du crime des royalistes à machine infernale ; les autres furent bannis arbitrairement et déportés clandestinement sur les côtes désertes et insalubres de Madagascar.

Bonaparte préludait à la monarchie absolue jusqu'au moment où il pourrait mettre la main sur l'Europe vaincue ; mais la Révolution a en elle une force incalculable, à laquelle nulle puissance, nulle renommée, nul despotisme ne peuvent résister. Le succès plein et entier, soit lent, soit accéléré, est la destinée invincible de la liberté et de l'égahté, ouvrage de la nature et constante inspiration du Ciel ! Les victoires même les plus extraordinaires des ennemis de la liberté sont éphémères comme eux et servent à les renverser. Napoléon est tout à coup abandonné de la fortune et de la nation; là finit son rôle contre-révolutionnaire.

Le 3 mai 1814 intronise de plus féroces et de plus hypocrites adversaires de la liberté. Les Bourbons émigrés arrivent à Paris à la suite des bagages des armées étrangères et ne se donnent pas même la peine de déguiser leur esprit de haine et de vengeance. Chassés un instant par l'indignation publique, ils vont faire halte dans la boue et le sang.

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Mais, après la l^ataillc de Waterloo, ils accourent pour en profiler, en accélérant la marche de la contre-révolution, par les proscriptions, les exils, les sui)plices et la ruine de la France, occupée militairement par la coalition des rois.

SUITE DES IHÉMOIRES DE BARËRE.

A l'époque où nous sommes parvenus, Barère a cessé de donner a ses mémoires le caractère d'une narration suivant l'ordre et la série des événements politiques. Mais il a laissé sur son séjour en Belgique, sur les principaux faits contemporains, sur les personnages éminents, hommes d'État, poètes, artistes, diplomates, écrivains de son époque, des récits intéressants, des réllexions piquantes qu'il jetait chaque jour et selon le caprice de sa pensée sur des feuilles volantes, où l'on remarque avec l»laisir, sinon la correction et la pureté du style, du moins toute l'abondance, toute la verve et la chaleur d'une imagination méridionale.

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