SOUVENIRS DE LA BELGIQUE
Revenu en France après un long exil, j'ai cru devoir offi'ir le tribut de ma reconnaissance au pays hospitalier des Belges. J'ai été si bien accueilli, si honorablement traité par les habitants de Mons et de Bruxelles, que j'ai retrouvé chez eux une patrie.
Comme en avançant dans la vie tout se retrace vivement à la mémoire du vieillard, j'ai encore présentes toutes les premières impressions que j'éprouvai à cette triste époque de ma vie , où je fus banni de la terre française, du sol natal que j'avais défendu avec tant de constance et de succès. J'ai conservé le souvenir de tout ce dont je fus témoin chez ce bon peuple belge , hospitalier par ses mœurs encore plus que par ses lois , et qui a gardé au milieu des divers degrés de civilisation étrangère qui l'entourent, sa moralité publique, ses démonstrations civiques, son sentiment religieux, son caractère antique d'indépendance, et son amoui' sage et raisonné de liberlé et de légalité:
ce ne sont pas ehez les Belges de vains noms ou des fictions politiques.
Je vais feuilleter l'histoire de ma vie d'exil. Ce sont des souvenirs et des actes de reconnaissance que j'écris. L'hospitalité s'y trouvera peinte avec les Irai! s nalii's qui la caractérisent dans ce beau pays. J'y tracerai mes regrets de l'avoir quitté en 1830, car je n'ai jamais été si heureux que dans les quinze années passées à Mons et à Bruxelles. Je n'ai trouvé en revenant à Paris que ces mécomptes, ces espérances trompées, ces fictions sociales , et ces illusions si décevantes chez une nation corrompue par le mouvement même qui devait la régénérer. J'étais mélancolique en Belgique ; je suis devenu triste en France.
W laui vivre dans la retraite pour écrire ses souvenirs ; ce n'est que loin du tumulte du monde et de. ses passions qu'on peut les retracer avec une certaine })i'ofondcur de pensée, et les exprimer avec luie franche vivacité de style. 11 faut aussi ne rappeler que les événements publics ou particuliers dont ou a été acteur ou témoin , et
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peindre seulement les hommes qu'on a fréquentés et connus.
Il n'est pas aisé de crayonner une révolution et ses principaux acteurs. Ce grand drame exige le talent nécessaire pour faire un grand tableau d'histoire.
Il faut creuser au fond des faits et pénétrer dans les événements ; il faut montrer à nu les caractères même les plus mystérieux.
Il importe de peindre les personnages influents, ambitieux, et d'expliquer leurs passions par leurs propres paroles , ou par leurs actes positifs et leurs intrigues secrètes.
Il est nécessaire de faire connaître leurs opinions et de les mettre en regard avec leurs actions, qui en sont comme le reflet ou le simulacre. Tacite et Montesquieu, ainsi que Suétone, traçaient admirablement les portraits des personnages historiques ; ils nous faisaient entendre leurs paroles et assister à leurs actions, ils nous rendaient présents les hommes et les faits du passé. Le secret de produire de telles impressions est perdu, et ce ne sont pas les biographes, les historiens et les faiseurs de mémoires du dix-neuvième siècle en France qui le retrouveront.
Évoquer les souvenirs de l'exil , c'est vivre encore dans la Belgique, c'est respirer librement chez
un peuple éclairé et surtout indépendant; c'est payer le plus juste tribut de reconnaissance à la terre la plus hospitalière de l'Europe.
L'orgueil des Anglais a institué une fête quasiféodale pour célébrer la seule victoire à laquelle ils aient assisté. Le succès de Waterloo fut dû à l'arrivée de l'armée prussienne sous les ordres de Bulow et du général Blucher, autant qu'à l'immobilité inconcevable de la division commandée par le général Grouchy.
Le duc de Wellington a pillé la victoire , et c'est à Londres qu'on la célèbre , le 18 juin, jour anniversaire de la bataille de Waterloo.
Ce jour-là, le noble lord est obligé d'apporter au pied du trône un drapeau tricolore ; le triomphateur accomplit un acte de vasselage.
Mais pourquoi, depuis l'alliance anglo-française, tant vantée après la Révolution de juillet 1830, l'union politique qui devrait régner entre des alliés n'a-t-elle pas amené la suppression de cette fête outrageante pour la nationalité française ? C'est parce que les Anglais ne changent jamais rien à leur arrogant empire sur les nations du continent.
Quelle manie ont donc les Français, d'aller visiter le tombeau de leur liberté ? A peine arrivés à
Bruxelles, ils s'informent où est le champ de bataille où dorment tant de braves défenseurs de cette France, si indignement trahie par ceux qui étaient chargés de la défendre !
Livrée à son impulsion héroïque , l'armée française était victorieuse le 16 ; le 18, elle était vaincue. Non, la fortune n'a pas des ailes si rapides ; il y a des degrés à son inconstance. Qui donc a voulu exercer une si terrible vengeance contre une nation libre? qui donc a trompé sciemment d'aussi brillantes destinées? L'avenir seul le saura. Le présent aurait trop à rougir, trop à s'indigner, trop à punir.
Voyageurs de France , laissez aller les Anglais dans le champ mortuaire de vos héros. Qu'aurait fait l'Angleterre de Wellington sans la Prusse de Blucher et de Bulow ? Saint-James avait soldé les combats du continent pendant un quart de siècle, et ses aUiés subsides avaient été constamment vaincus. L'or et le hasard se cotisent pour lui donner une victoire imméritée.
La Sainte-Alliance a élevé dans la plaine de Waterloo un tertre insolent , sur lequel l'orgueil des rois a élevé le lion belge. C'est ainsi que la Prusse éleva, au dix-huitième siècle, la colonne de Rossbach. Mais les vents sont inconstants, la France du
dix-neuvième siècle a détruit la colonne de Rossbaclî. Cette môme France renversera le monument léonin de la Belgique. Là dorment des héros dont les ombres demandent une glorieuse vengeance ; là repose sur des monceaux de lauriers, cette garde héroïque, qui meurt et ne se rend pas!.. .
Pendant le long temps de mon exil je n'entendais parler par les visiteurs anglais et par les voyageurs français que de Waterloo. Les Anglais, encore étonnés de leur victoire unique dans cette guerre de 25 ans , couraient au mont Saint-Jean et tenaient à grand honneur d'avoir visité le champ de bataille de Waterloo. Les Français partisans de la restauration couraient aussi à Waterloo , sachant bien qu'ils allaient rendre hommage à l'étranger et faire honneur aux ennemis de leur patrie. Cela ne servit qu'à me rendre encore plus odieux les vainqueurs de cette déplorable journée, et je me serais bien gardé d'aller visiter le tombeau de la gloire de Napoléon et de la liberté de la France.
En 1825, un patriote anglais, sir Richard Phillipps, vint à Bruxelles avec sa famille. La visite de Waterloo était alors un pèlerinage obligé pour un Anglais, comme celui de la Mecque pour les musulmans. Sir Richard Phillipps vint me voir. Il m'engageait à me retirer en Angleterre, où je serais, disait-il, bien accueilli et où mes mémoires
sur la révolution auraient le plus grand succès et feraient ma fortune. Je répondis de mon mieux à ces ouvertures obligeantes et généreuses, car il m'offrait l'hospitalité, une bibliothèque et son imprimerie qui avait une grande célébrité ; mais je refusai d'aller dans cette Angleterre dont j'avais attaqué le gouvernement , soit à la tribune de la Convention nationale , soit dans mes divers écrits publiés pendant le Directoire exécutif. Un jour sir Richard Phillipps m'invita à dîner au grand hôtel de Bellevue, sur la place Royale, avec sa famille. Après le dîner , il se disposait à visiter Waterloo. Les voitures étaient prêtes. Je me permis de lui faire observer qu'ami ardent de la liberté, il serait affligé à coup sûr d'être allé voir le tombeau des libertés des peuples de l'Europe, Waterloo n'étant que le résumé de tous les despotismes Sir Richard Phillipps donna aussitôt l'ordre de renvoyer les voitures. Lui et sa famille renoncèrent sans peine à leur voyage.
Autour de Mons se trouvent les plus abondantes mines du charbon de terre le plus estimé. Quand la Belgique était réunie à la France, ce charbon alimentait à bon marché nos usines et nos grandes manufactures. Exempt qu'il était de droits d'entrée, les classes pauvres trouvaient en lui un
chauffage très-bon et presque à vil prix ; mais 1815 a fermé la Belgique pour la France , en la réunissant au royaume des Pays-Bas. Depuis cette époque, une compagnie à la tête de laquelle s'est trouvé un banquier français, M. Casimir Perrier, a profité des pertes de la France et établi le monopole de la houille dans les mines d'Anzin. MM. Perrier et compagnie ont su faire établir un droit très-fort sur les charbons de terre , afin d'écarter la concurrence des mines du Hainaut, si riches de matière combustible. Le petit nombre d'actionnaires d'Anzin s'enrichit ainsi au détriment des mineurs dont le salaire est maintenu au plus bas prix, et au détriment des consommateurs qui , n'ayant plus la ressource des mines de la Belgique , subissent le monopole Perrier et compagnie. Un revenu annuel de deux millions de francs est le montant du dividende perçu par les banquiers monopoHseurs.
On m'a montré les mines , dans les villages des environs de Mons , villages considérables qui renferment cette nombreuse population de mineurs que les habitants nomment des Borrins.. C'est une peuplade étrangère , autant par ses mœurs, son courage , ses travaux , que par ses qualités physiques ; elle a une langue particulière , elle doit être venue originairement de l'Allemagne. Les femmes vont la tête couverte d'un grand mouchoir de coton teint en différents dessins ; ce mouchoir est noué sous le menton, et encadre
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;ouvent do belles formes et de beaux profils grecs. Lîne partie de ces femmes travaille aussi dans les mines. Mais les mineurs exécutent pendant huit )u neuf heures par jour les travaux les plus dangereux. Une fois enfouis dans les entrailles de la terre, à 7 ou 800 pieds , et dans certaines mines jusqu'à 1,000 et 1,200 pieds de profondeur, il ne leur est plus i)Ossible de rester debout ; accroupis sur leurs genoux, couchés sur le côté , ou étendus i plat ventre, ils sont obligés de suivre le filon dans des galeries qui n'ont pas plus de trois pieds de hauteur. Ils sont forcés quelquefois de travailler presque nus , à cause de la chaleur extrême produite par le voisinage des couches embrasées ; ils sont à chaque instant exposés à la mort , soit par les éboulements, soit par l'asphyxie ou par l'inondation des galeries, soit enfin par l'explosion des gaz. Telle est l'existence de cette population de mineurs ; et lorsqu'ils veulent revoir le jour et leurs familles, il leur faut franchir pendant une demiheure de nombreuses échelles ou remonter dans des paniers. Ce long et pénible trajet est leur premier délassement. Cette vie laborieuse et obscure, remplie de souffrances et de dangers, plaît cependant aux mineurs. Ils ont appris dès leur enfance à faire ce rude métier et à en braver les périls ; mais du moins ils reçoivent un salaire convenable et assuré, et ne sont pas traités comme les mineurs de France, oîi les banquiers d'Anzin escomptent leurs travaux de la manière la plus usuraire, de manière
à produire par leur avarice et leur cupidité des soulèvements d'ouvriers dont plus de 3,000 sont dans l'impossibilité de trouver ailleurs un emploi de leurs bras.
YII.
C'est une antique renommée que celle de l'hospitalité belge. — Lorsque la contre -révolution éclata en France, à la suite de l'intronisation de Louis XYIII imposé par les armées étrangères, les défenseurs de la liberté accoururent de toutes parts dans la Belgique pour y chercher asile contre cette tyrannie victorieuse après une fuite de vingt-cinq années. Bruxelles, Mons, Tournay, Gand, Liège, Namur, ouvrirent leurs portes aux réfugiés français. Un prince de la famille d'Orange-Nassau régnait dans les Pays-Bas, après avoir vécu lui-même dans l'adversité et réfugié en Angleterre pendant plusieurs années. Aussi Guillaume, roi des Pays-Bas , fut-il le prince le plus hospitalier de l'Europe; il maintint les mœurs et les lois belges avec un courage vertueux, qui triompha des importunités intolérantes de WelHngton et des inquisitions persécutrices.
Les ex-conventionnels ne furent ni extraditionnés, ni expulsés, ni traqués par les diverses polices; ils jouirent de la constante protection des lois et du monarque.
Dans les années suivantes, le nombre des l'ét'uiés s'accrut par les mii-iations d'une foule de pa- •ioles et de constitutionnels persécutés , en Italie ar l'Autriche, en Espagne par Ferdinand, en Porigalpar les Anglais. Ainsi, quatre nations du midi B l'Europe avaient fourni leur aliment à la bienlisante hospitalité de la Belgique, où l'on venait se îfugier de toutes les directions, comme, dansl'anquité, on allait embrasser les statues des dieux; B mémo aussi qu'au moyen âge on se retint dans les églises comme dans un lieu d'asile iipénétrable et sacré.
J'ai vécu dans la [)lus grande tranquillité à ons. Cette résidence conslante dans la même comlune me donnait les droits de cité. Habitant du )yaumc des Pays-Bas d'après les lois nouvelles élibérées par les états généraux et sanctionnées [\v le roi Guillaume, je rougissais d'être français îiigré et proscrit sous Louis XVIII, tandis que avais les droits d'un Belge sous le roi Guillaume liospitaher. Avec quel plaisir j'y payai les impôts endant mon séjour, soit à Mous, soit à Bruxelles.
Une maladie grave, i)roduite par le chagrin avoir ([uitté la patrie , et aussi par la différence u climat, me força de changer d'air et de sollici- 4* une résidence nouvelle; celle de Bruxelles était
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regardée comme plus saine que celle deMons, oi. les grands travaux des fortifications nouvelles inspectés par Wellington, avaient produit uni épidémie de lièvres pernicieuses , augmentées pa les émanations méphitiques des anciens fossé de cette place forte.
Quoique je ne fusse à Mons que sous le nom é Barère de Roquefeiiille , nom que m'avait donnii le ministre de la police générale dans mon passe port pour l'étranger, je m'adressai directemen au roi des Pays-Bas , sous mon véritable nom et peu de jours après je reçus de S. M. l'autorisa tion de résider à Bruxelles, « avec pleine faculté porte la réponse du roi, d'y faire transporter d France ses meubles et ses livres exempts de droits de douane. »
Quel contraste entre Louis de Bourbon bannissant à perpétuité des Français , et Guillaume d' Nassau exerçant envers ces proscrits une hospita lité généreuse î
ÏX.
A Mons, je trouvai une ville toute français( d'opinions, de mœurs et de liberté. J'y fus bien accueilli des principaux habitants, avant que, pai mon séjour de six années, je pusse justifier Icui confiance. Mais les Montois sont très-sociables, et leurs manières égales et obligeantes adoucirent pour moi la tristesse de l'exil. Ils me
trailaieiit on concitoyen el me donnaient les entrées clans leur salle de concert et leurs sociétés d'harmonie. J'assistais à leurs spectacles, à leurs iéles, à leurs kermesses, comme si j'eusse été un ancien Montois. La famille nombreuse de M. Cattier m'invitait souvent à ses soirées et se plaisait à me faire raconter quelques événements de la révolution française, à laquelle ils paraissaient tous plus attachés que des Français.
Je reçus à Mons la visite d'un jeune homme qui avait été sous-préfet dans le département de Lotet-Garonne pendant les Cent-jours, et inscrit, on ne sait par quel motif, sur la liste des trente-huit bannis par l'ordonnance royale du 24 juillet 1815. Je me défiais de tout ce qui nous venait de Paris en Belgique. La police y envoyait le trop plein de ses bandes d'espionnage.
« Bénissez cette Heur qui sort d'un tombeau. »
Cette Ijénédiction a été religieusement comprise et entendue des peuples de la Belgique. Là s'élèvent dans toutes les villes des maisons d'asile et d'éducation pour les êtres infortunés qui, comme de tristes fleurs , sortent du tombeau de l'abandon et de la misère.
La Belgique est le pays le plus riche en établissements de bienfaisance. On y voit dans toutes les
villes et même dans les campagnes, des asiles, des refuges, des hospices ouverts aux besoins de l'humanité inlirme ou indigente. Là, toutes les misères humaines sont recueillies , secourues, et les divers établissements , soit pour les vieillards des deux sexes , soit pour les orphelins , les indigents, les aliénés, y sont richement dotés de biens immeubles, de rentes ou de souscriptions permanentes. La Belgique peut être citée en ce genre comme modèle, et la Hollande l'a imitée avec une généreuse émulation. — Tant d'infortunés qui demeurent privés de secours en France reçoivent ici éducation et soins assidus aux fixais du pays ou aux dépens des villes, ou encore par les revenus des fondateurs et des bienfaiteurs, et par des associations philanthropiques et charitables.
Il y a plusieurs siècles que les Belges ont inscrit dans leurs institutions le grand principe de charité chrétienne, et ce principe a été apphqué dans toute son étendue. On dirait, en parcourant les villes de la Belgique, et surtout les hospices de Bruxelles et le grand hôpital de ce quartier appelé le Béguinage, que dans ce beau pays , quiconque manque de pain, de vêtement, d'asile et d'instruction, a le droit de demander à la société ce qui est nécessaire à son existence.
C'est dans la Belgique que l'on a senti et que l'on exercé, avec toute son énergie et son activité, cette initiative de bienfaisance , qui est devenue un des devoirs de la société civile. Outre l'établisse-
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iiieul (les vicilhii'ds de Sainlc-Oudulo, il y a, dans Je Béi^iiinagc, un iiniiieiiso et siiperiKi établissement construit en 1820 pour les personnes âgées des deux sexes. A l'extérieur, on prendrait ce bel hospice pour le palais du roi ; à l'intérieur, c'est le; lem})lc de l'humanité. La France , si Hère de ses monuments et si }»rodii<uc de travaux publics, n'a rien qui ressemble à ce noble asile de la vieillesse. Paris, sous ce rapport, est bien au-dessous de Bruxelles.
La vue de ce magnitique hospice m'a rappelé celui de l'Ile de Malte, connu sous le nom de la Floriana , où 750 vieillards infirmes sont entretenus aux frais de l'État.
Français si liers de notre philanthropie, qu'avons-nous t'ait de pareil en laveur des nond)reux vieillards intirmes, qui mendient au sein de nos cités et au miheu de notre population de 33 millions d'individus?
On a beaucoup vanté le goût des Italiens et des Allemands pour la musique; on vante aujourd'hui les Français pour leur passion musicale, et pour le succès toujours croissant de l'importation des méthodes, des compositions et des chei's-d'oèuvrc de rAllemaui;ne et de l'Italie: et on uarde le silence sur les Belges qui ont cultivé dans tons les temps ce plus beau des arts. '
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Cepeiitlaiit c est dans la Belii;iquc que se trouvent les plus nombreuses sociétés d'harmonie et les écoles de chant les mieux établies. Il n'est pas de ville, en ce pays où les villes se touchent pour ainsi dire, tant elles sont nombreuses et tant le pays est riche, il n'est pas de commune rurale où il n'y ait des sociétés philharmoniques, allant disputer les prix dans les concours de musique qui s'ouvrent chaque année à Bruxelles , à Gand , à Anvers ou à Liège.
Dans la Belgique la science musicale est un objet d'encouragement national. Les concours publics et solennels dont j'ai parlé y sont ouverts à toutes les sociétés d'harmonie, et de grands prix sont décernés aux vainqueurs dans des fêtes triomphales.
C'est là un immense progrès pour les mœurs.
Il est un signe auquel on peut reconnaître la trace des émigrations hébraïques en Europe. Les savants d'Itahe ont trouvé, par des monuments anciens, que l'étendard ou drapeau de la première et principale tribu juive, lors de la dispersion des Juifs sous l'empereur Titus, était un lion relevé sur ses pattes de derrière ; c'était le drapeau de la tribu de Juda. Or, cette effigie du lion redressé est celle de la Hollande, de la Belgique et
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(le la Bohème, trois nations voyageuses comme le sont (les nations étiani;èresetémigrées.
Ces populations proscrites de leur patrie par les Romains éprouvèrent le besoin d'établir l'hospitalité, qui d'ailleurs élait en honneur chez les Hébreux. Ainsi l'on vit les contrées hollandaises et bataves, brabançonnes, belges et bohémiennes devenir des terres d'asile et de rel'uge.
Louis XI s'éleva contre les hbertés et l'hospitalité belges; Louis XIV envoya en Hollande des agents pour persécuter les réfugiés français, et porta longtemps la guerre dans les Pays-Bas. Marie-Thérèse ne pouvait souffrir l'indépendance et la liberté de la Bohème.
La fierté nationale des Belges, des Bataves et Bohèmes revit dans l'écusson de ces trois pays, sous l'emblème du bon des Hébreux.
XIU.
Après avoir quitté irions pour cause de santé, j'arrivai à Bruxelles, ville royale, bien différente de mœurs et d'usages, ainsi que d'administration et de police.
Je trouvai d'abord dans les lieux pubKcs des personnes curieuses auxquelles je répondais avec beaucoup de retenue ; elles se plaignaient de ma discrétion en me disant que je n'avais pas une idée
juste de rindépeiulance de caractère et de la franchise des Flamands.
J'étais trop fier et trop prudent pour révéler les faits particuliers de la grande époque révolutionnaire si mal connue des Français, et j'ignorais dans les premiers temps de mon séjour à Bruxelles, si les habitants avaient une véritable sympathie pour les réfugiés conventionnels tant diffamés partout. Je restai presque une année sans vouloir répondre à la curiosité de quelques jeunes Bruxellois très-instruits et très-sociables.
Mais ayant connu la solidité de leur caractère et l'indépendance de leurs opinions, je ne balançai plus à me montrer tout entier à cette partie de la nation que je voyais tous les jours et qui me faisait un honorable accueil; et je leur racontai des faits qu'ils me dirent n'avoir jamais connus.
Là, nul ne se réjouissait de notre proscription, et l'on parlait des réfugiés conventionnels avec les égards touchants et bien sentis que les peuples libres témoignent pour le malheur.
Lorsque moururent r Bruxelles, David, Vadier, Cambon, Bamel, Cavaignac et quelques autres conventionnels qui périrent en exil dans un état voisin de l'indigence, les Bruxellois honorèrent leur cendre de leurs regrets, et les accompagnèrent rehgieusement au dernier asile.
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Il se prépare en Europe une lutte entre le système du gouvernement héréditaire et celui du gouvernement représentatif.
Les lumières et les armées seront d'un grand secours à la cause populaire; de l'audace et un excessif enthousiasme pour la liberté suffiront avec les constitutions déjà établies.
La guerre occupera la plus grande partie des forces militaires des rois ; les rigueurs de tout genre, les vexations, les impôts que ce fléau entraîne avec lui exalteront les mécontentements des peuples.
Est-ce qu'il ne peut donc y avoir une association générale des amis de la liberté en Europe? c'est le gouvernement démocratique qui surgira partout à la fois et renversera les vieilles idoles de la politique.
Bruxelles est bâtie comme Rome, sur sept collines. Là, je sentis diminuer pour moi les peines de l'exil; j'y arrivai de Mons à travers les belles plaines qu'arrose la rivière de Dyle, laquelle donnait son nom à un de nos départements lors de la réunion à la France. Tout annonçait dans cette ville charmante , bien bâtie , d'une tenue et d'une pro-
prêté remarquables, qu'elle était digne du séjour d'un bon roi. C'est une des plus agréables villes de l'Europe. La démolition de ses anciens remparts, que l'on finissait alors et que l'on ornait par de belles plantations et par deux mille maisons nouvellement construites avec autant de goût que de luxe, ajoutait encore à la beauté, à l'agrément et surtout à la salubrité de cette ville.
Le roi des Pays-Bas a été élevé à l'école du malheur. Éloigné longtemps du stathoudérat de Hollande par un parti qui voulait un nouvel ordre de choses, Guillaume de Nassau se retira en Angleterre et se forma à la pratique de toutes les vertus, dans l'obscurité de la vie privée. Là se développèrent ses vertus personnelles et la fermeté de son caractère et de sa probité! 11 s'accoutuma par les privations à cette économie sage qu'il a toujours montrée dans son administration publique.
Guillaume, devenu roi des Pays-Bas en 1815, par la volonté de la Hollande et de la Belgique, avait acquis pendant son exil une profonde sympathie pour le malheur et pour la souffrance des proscrits. Aussi, dans le cours de son règne, à Bruxelles , son cœur ne s'est pas démenti un seul instant à l'égard des nom])reux réfugiés français et des ex-conventionnels que la tyrannie de Louis XVni ne cessait de persécuter encore sur
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la terre élrnngère par sa diplomatie et sa police inquisitoriale.
Toutes les mesures adoptées par lui à l'égard de ces malheureux réfugiés, qui n'étaient en sûreté que dans le royaume des Pays-Bas, sont empreintes de ce noble esprit de bienveillance et de tolérance qui distinguent éminemment son caractère.
Le général Wellington était abhorré par les Belges ; on le voyait sans cesse, jockey de la Sainte- Alliance, courant de Paris à Bruxelles pour solliciter du roi Guillaume l'expulsion des réfugiés français, ou des persécutions contre les ex-conventionnels bannis. Mais tout feld-maréchal qu'il était du royaume des Pays-Bas , il ne put à plusieurs reprises rien obtenir de l'honnête roi, qui maintint constamment les lois et les mœurs hospitalières de son pays, malgré tous les efforts contraires du duc anglais et du corps diplomatique.
Wellington reparut encore en Belgique de temps en temps pour inspecter les travaux immenses des nouvelles fortifications élevées à Mons et dans les autres places de la frontière , contre la Francis et avec ses millions. Elle payait les fers que lui forgeaient le gouvernement anglais et son agent opiniâtre, le duc de Wellington.
C'était un spectacle curieux de voir ce général, traversant silencieusement les populations des villes nouvellement. fortifiées et n'en recevant pas même un regard. Il avait plutôt l'air dun espion de haut rang que d'un inspecteur militaire.
Aussi cessa- t-il bientôt de revenir en Belgique , se contentant d'envoyer en France ses fourgons encombrés. Il vint surtout pour réclamer les récompenses qui lui avaient été promises pour le succès inespéré de Waterloo. Le feldmaréchal reçut du gouvernement des Pays-Bas une riche dotation de forêts nationales, et il se hâta d'en faire rapidement les coupes et d'en vendre le sol, ne pouvant pas l'emporter.
Dès lors il ne fut plus question du duc de Wellington à Bruxelles ; ses hauts faits avaient été mis en coupe réglée, comme ses forêts de dotation.
Le général Bourmont, placé dans l'armée française de Napoléon, sur la demande réitérée du maréchal Ney, qui eut la témérité de répondre de ce royaliste fanatique, s'empara, dans l' état-major de l'Empereur, de ses cartes, papiers et plans de campagne contre les alliés, pour aller les porter au quartier général de Wellington, près de Bruxelles. Le traître s'enfuit des environs de Fleurus près Charleroi , passa par Mons, et étant arrivé à Bruxelles, il gravit à cheval la rue de la Mae;de-
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leine, en criant de toutes ses forces. «Bruxellois, armez-vous ! les Français sont à vos portes , armez-vous sur-le-champ!...» 11 y avait encore à Bruxelles une majorité bien prononcée en faveur (le la France; elle trouva très-mauvais qu'un général français vînt avec l'uniforme de sa nation appeler aux armes les Belges contre ses compatriotes.
Le perfide Vendéen excita d'abord l'étonnement, puis l'indignation ; et ([uand il fut arrivé à la place royale, il se vit entouré de braves et loyaux Bruxellois, qui détestaient la trahison et le traître ; et ce général de la Vendée, déserteur du camp de Napoléon, fut arrêté. Mais de bons amis, des Anglais, lui fournirent les moyens de s'échapper de Bruxelles et de se rendre au quartier général de Wellington. C'est avec des transfuges et des trahisons que le grand capitaine irlandais sait gagner les batailles rangées!
Proscripteurs et proscrits, je les ai vus tous bannis de leur pays par les mômes moyens et les mêmes passions.
Je les ai trouvés tous réfugiés sur la terre étrangère, sans distinction d'opinions ni de doctrines!
Là les vainqueurs du jour se trouvaient exilés comme les vainqueurs de la veille, qui attendaient
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aussi les vainqueurs du lendemain. Belgique, tiens ouvertes tes portes généreuses ! la révolution des passions n'est pas terminée.
L'église de Sainte-Gudule , dont la construction remonte peut-être au temps de Charlemagne, est un des plus beaux monuments de Bruxelles ; elle semble une masse architecturale de nature indestructible.
Les A itraux de cette église en sont la partie la plus remarquable ; la peinture sur verre était le domaine artistique du moyen âge, et les vitraux de Bruxelles sont les plus beaux peut-être qu'il y ait au monde. Les nus et la carnation en sont admirables. Ces vitraux se font remarquer surtout par les couleurs les plus éclatantes , les teintes les plus pures , les plus franches et les plus brillantes; par les belles nuances du rouge pourpre , du vert d'èmeraude, du bleu d'azur, du pur violet et du jaune d'or. Les sujets que le peintre verrier a traités présentent des draperies éclatantes , des armures , des fleurs, des feuillages , des auréoles, des arabesques , et toutes les richesses pittoresques de ce genre transparent et d'un grand effet de lumière , par l'éclat et la vivacité du ton. Les artistes remarquent dans le dessin de ces vitraux , et dans leur peinture , une simplicité calme , une grande pureté de lignes.
Pendant le temps de la kermesse de Bruxelles, on expose dans le chœur de T église de Sainte- Gudule des chefs-d'œuvre de tapisserie , faits dans le temps où ces productions de l'industrie flamande étaient en grand renom. Ce sont des sujets bibliques ; ces tapisseries forment une galerie de tableaux remarquables autant par la beauté du dessin que par la perfection du coloris.
Il n'y avait en Europe que la fiscaHté française qui pût avoir le projet de vendre ces magnifiques et antiques monuments du catholicisme ; la direction des domaines , à Paris , ordonna la vente des démolitions de Sainte-Gudule, et de grandes affiches furent apposées sur le pourtour de l'église. Mais le sentiment religieux n'est pas ici comme ailleurs une hypocrisie : chez les Belges le sentiment qui domine dans leur éducation comme dans leurs instincts et dans leurs habitudes, est héréditaire et éternel. Aussi ce projet cupide et anti-religieux ne servit qu'à jeter la désaffection dans toutes les classes de la société belge.
On distingue parmi les monuments funéraires qui ornent le chœur de Sainte-Gudule , le tombeau en marbre du comte Félix de Mérode, qui tient à des souvenirs historiques de la Belgique.
L'édifice de Sainte-Gudule, patrone de Bruxelles, est le monument religieux le plus remarquable du
pays.
Construite sur le penchant d'une colline appelée
la Montagne-aux-Moulins, on ne peut arriver au portail de l'église que par un perron de quarante marches, qui servent à racheter l'inégalité du terrain.
L'aspect extérieur de Sainte-Gudule est imposant et majestueux. C'est un monument colossal du moyen âge; commencé en 1010, il resta inachevé jusqu'en 1226 , et fut terminé en 1273; il porte sur ses murailles grises la trace des siècles qui ont passé sur cet immense tas de pierres.
Dans l'intérieur du temple , on est frappé de son style sévère et dénué de tout ornement : des piliers épais soutiennent une voûte immense et trèsélevée ; l'architecture est aussi simple que grandiose.
II y a , contre les piliers , des statues colossales dues au ciseau de Duquesnoi. Dans le chœur sont plusieurs magnifiques mausolées des anciens ducs de Brabant, et quelques autres tombeaux sculptés et ornés de bas-reliefs qui méritent d'attirer la curiosité des visiteurs de cette belle éghse.
Le parc de Bruxelles est un des plus beaux jardins e( la plus délicieuse promenade qu'on puisse imaginer. Il est bien supérieur au jardin
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éli'oil et bas des Tuileries , ainsi qu'à celui du Luxembourg, si irrégulier.
Le parc de Bruxelles est entouré d'hôtels et de palais njagniliques. 11 est fermé de grilles et de haies élevées et bien entretenues. Il présente, dans l'intérieur, une végétation admirable, et plusieurs groupes de ti^ophées et de statues ; sa distril)ution en grandes allées de gazon , et en massifs énormes de beaux arbres , est regardée comme un chefd'œuvre de Fart des Jardins -paysages. Il est l'œuvre de Zinner , homme de beaucoup d'esprit et de talent. Nommé conservateur de la forêt de Soignes , il pensa le premier à conserver ses grands arbres en transformant une partie de la forêt en jardin public, Zinner rendit un grand service à la ville par cette heureuse transformation ; car , de toute cette vaste forêt de Soignes , le parc actuel de Bruxelles est le seul morceau de terrain qui, depuis 1774, ait pu éviter la destruction par coupes réglées.
C'est dans cette forêt qu'au temps des guerres de Louis XIY furent déposées les malheureuses victimes de son ambition guerrière. C'est là, sur un vaste lit de paille, que les Bruxellois blessés lors du bombardement de Bruxelles , furent portés et pansés avec les plus grands soins.
Zinner sut dissimuler les nombreux accidents de terrain de cette forêt de Soignes. 11 la régularisa par ses allées et ses massifs d'arbres. Il y conserva les plus belles productions de végétation
forestière ; on y voit encore , au dix-neuvième siècle, des chênes séculaires et des carrés considérables où la foret libre domine jusque dans ses taillis et ses touffes fourrées. Mille sentiers sinueux s'offrent aux promeneurs solitaires , comme de très-belles allées droites au public qui veut voir et être vu. C'est ainsi que Ton distingue, surtout, trois allées larges et gazonnées dans le milieu , qui partent toutes d'un centre commun , magnifique bassin de verdure, enrichi des plantes les plus rares , des fleurs les plus suaves , et qui vont aboutir , Tune au boulevard de la Régence , la seconde à la place Royale et la troisième au Palais du Roi.
En 1779 , l'architecte de la ville éleva en face du palais du Roi, qui est au fond du parc , un autre palais au nord de la promenade , devenu plus tard le palais de la Nation, et où s'assemblent les États généraux.
Les jardins du nouveau palais du Roi de Bavière présentent une construction nouvelle qui devrait être imitée au parc de Bruxelles, aux Tuileries , au Luxembourg et dans les grands jardins publics de la France, qui n'offrent aux promeneurs aucun abri contre la pluie.
Le jardin Iioyal de Munich es! cnlourc d'une
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galerie qu on appelle les arcades, et où les promeneurs peuvent s'abriter en cas d'orage. Cette galerie en arcades est oinée de fresques qui représentent, d'un côté, les faits principaux de lliistoire (lu pays , et de l'autre les plus beaux sites d'Italie. On peut s'instruire en se promenant.
Encore un mot aujourd'hui sur les promenades de Bruxelles , sur les nouveaux boulevards, ornés de belles allées d'arbres et garnis de belles maisons construites dans le goût moderne. Quand, après avoir parcouru ces beaux sites, ils viennent se reposer dans les grandes allées du parc de Bruxelles, placé sur le haut d'une colline, entouré d'hôtels splendides, et ayant à l'orient le palais du Roi , et à l'occident le palais des États généraux , les voyageurs et les étrangers oublient le Hyde-Park de Londres , le Retire de Madrid , le Corso de Rome , le Prado de Vienne , les Linden de Berlin et aussi nos Champs-Elysées de Paris, si poudreux.
Je décris les heux tels qu'ils m'ont paru. Je transmets sur-le-champ les sensations qu'ils m'ont fait éprouver. C'est la vérité du moment ; c'est l'inspiration soudaine , tout individuelle , toute
relative; je les raconte et ne les impose point. C'est plutôt un amusement qu'une instruction que ce recueil d'impressions successives, dénuées de prétentions philosophiques et de peintures morales. Ce genre sympathise mieux avec notre imagination qui est voyageuse et fugitive, et avec notre nature changeante et mobile.
La forme épistolaire est plus propre aux rapides récits d'un voyageur qui se hâte de raconter à ses amis ce qu'il voit et ce qu'il éprouve en passant.
Assez d'écrivains ont fait connaître l'histoire ancienne de Bruxelles , ont décrit la ville entière , ont expliqué ses amusements , comparé ses diverses traditions ; mais il en est peu qui aient écrit leurs premières impressions , dont presque tous les voyageurs ne tiennent pas compte.
KX.
Bruxelles a conservé les traces des Bourguignons, des Espagnols et des Autrichiens ; très-peu celles des Français. Les constructions portent F empreinte des dominations qui s'y sont succédé. 11 n'y a pas de régularité dans les maisons de la vieille ville , mais la nouvelle est plus régulière , et soumise à un i)laii général. On voit bien (pie l(\s nouvelles
maisons sont l'ouvraiic de maîtres ma(;ons ; car elles ii'oiU rien darcliileclural , ni tle grandiose, ni de monumental. L'ennui qui naît de l'uniformité vous poursuit sur les boulevards , où tou.tes les maisons se ressemblent; l'ien n'en varie l'aspect; c'est comme un damier.
L'irrégularité des rues commerçantes ramène lattcntion du voyageur sur l'ancienne ville de Bruxelles. On voit, sur beaucoup d'habitations, les effets du Ijombardemcnt de la ville par Louis XIV; ils furent réparés par la reconstruction de nouvelles maisons dont l'aspect embellit les quartiers qui souffrirent le plus de la guerre du despote français.
Le plus beau palais de Bruxelles n'est ni celui du Roi, ni celui des Étals généraux; c'est le palais du })rincc d'Orange, qui a coûté vingt millions. Il est visité par tous les étrangers, qui vont y admirer les beaux cl rares tableaux, les choses précieuses , les ornements remarquables et les travaux d'art qui y abondent.
Le théâtre est* bâti sur l'emplacement d'un ancien couvent ; mais ce ne sont pas les débris du monastère qui ont servi à élever ce monument, entièrement neuf, solide et imposant. Le [)r()l'ane a (oui envahi; le conunerce ouvre ses ni. 20
boutiques tout autour , et a remplacé par les produits de l'industrie cet enclos mystérieux, où le moine oisif consommait dans l'oisiveté les productions de l'aiiriculture.
Sur les boulevards nord-est, au milieu d'un immense terrain, s'élève un grand hôpital avec toutes ses dépendances , fondé au temps de la domination espagnole. Ce monument de bienfaisance publique est dû à la famille espagnole de Paclieco , dont il porte le nom. On pourrait construire sur le terrain qui l'entoure, des maisons qui ajouteraient au bien-être des pauvres et des infortunés auxquels cet hospice fut destiné. Le nom de Pacheco rappelle cette noble, belle et héroïque Maria Pacheco, compagne de gloire et d'infortune du chef de la hgue d'Avila en Espagne, en 1520.
Je n'entendais vanter que les eaux de Spa et les bains d'Aix-la-Chapelle. J'étais malade, et partant fort crédule sur l'effet des eaux thermales, dont j'avais autrefois ressenti les agréables influences, dans les étabhssements des Pyrénées.
Je consultai mon médecin qui me dit qu'à Spa, on ne se baignait pas, et qu'on se contentait d'y boire des eaux , telles que celles de la source du Poulhon 5 (jui ne sont employées que pour aug-
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iijoiiler les forces et aviver les couleurs des jeunes geijs et des jeunes leninies. Ce régime ne vous convient pas, me dit le docteur; je vous conseillerais plutôt les bains d'Aix-la-Chapelle, si vous n'étiez })as un réfugié peu agréable aux Prussiens.
David me faisait observer la différence de la propreté des rues et des maisons à Bruxelles , avec la saleté de Paris. « Il y a, me disait-il dans son langage d'artiste, plus de lumière dans la capitale des Flamands que dans la capitale des Français. Ici toutes les maisons sont peintes, et rafraîchies soigneusement. » — J'avais déjà observé l'habitude flamande de laver souvent les planchers des maisons aux différents étages. Cette propreté périodique donne plus de salubrité aux habitations, et un coup d'œil plus agréaljle aux appartements.
Je savais que le lavage des habitations est pratiqué dans le midi de l'Espagne , mais cet usage est resté inconnu aux habitants des Pyrénées , sales et paresseux comme les anciens Samnites de l'Italie.
Les Espagnols doivent ces habitudes de propreté intérieure aux Maures qui la leur ont donnée pendant leur séjour dans l'Andalousie. Les Espagnols Andaloux ont mcmc conservé dans
leur langue le mol arabe aljosifar par lequel on exprime cette opération du lavage.
L'amour et l'amitié sont les deux seules passions natives du cœur. Toutes les autres viennent de l'esprit et sont fausses, factices, hypocrites.
Quand on rencontre un ami, une personne aimée, les yeux sont les premiers à avertir le cœur. Le doux sourire est sur les lèvres. Mais les yeux sont souvent ingrats et jaloux , les lèvres peuvent cacher quelque perfidie ; les larmes seules ne trompent pas; c'est la preuve irrécusable de notre émotion et le vrai signe de la sensibilité.
C'est ce que j'éprouvai en arrivant exilé sur la terre étrangère. J'y rencontrai de vieux amis, proscrits comme moi ; nous parlâmes de la France, et nos yeux se mouillèrent de larmes. Je demandai à de bons Flamands comment ils exprimaient dans leur langue ce mot : le pays natal ! ils me répondirent : podre-land (la terre de mon père) ; ah ! je sentis alors que c'était la nature qui leur donnait la patrie paternelle, et que cette religion d'hospitalité en était la sensible expression.
Bruxelles ! C'est le seul pays où j'aie jamais vécu heureux. Dans mon extrême vieillesse, je nourris encore l'espérance de la revoir et d'y finir mes jours; c'est une dette sacrée envcr.« une terre si
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tutélaire et si bienfaisante pour l'étranger. Il eût été digne dn pinceau de David de représenter la Belgique courageuse et hospitalière, ac(;ueillant généreusement les proscrits de la France et les exilés de rilalie, de l'Espagne, du Portugal, les protégeant conti'e la tyrannie de la Sainte-Alliance, contre les intrigues diplomatiques de l'aristocratie européenne , et contre les fureurs de l'émigration française. Artistes, qui cherchez des sujets historiques à peindre, transmettez à la postérité ce grand fait contemporain qui représente les champions de la lutte contre le despotisme réfugiés chez les peuples belges.
« Ces témérités de tribune, dont tu donnais « chaque jour l'exemple , me disait un jour le « peintre immortel David, ont été heureuses : « elles ont électrisé les armées et sauvé la France. »
Combien de fois David m'a répété ces paroles, quand nous nous promenions dans le parc de Bruxelles, pendant les longues années de lexil! Alors je lui expliquais le secret de ces paroles vives, hardies, et qui n'étaient éloquentes que de situation et d'à-propos, quand la gloire militaire faisait absoudre la Convention nationale des divisions violentes de ses partis, et des excès inséparables de l'absorption detous les pouvoirs. Ce secret,
lui disais-je, était tout entier dans l'amour de la liberté et dans le dévouement à la patrie.
Le célèbre peintre des Horaces, de Brutus et de Léonidas pouvait me comprendre. « Et toi aussi David , lui disais-je , tu as connu les témérités de la peinture , et l'éloquence de tes pinceaux a imprimé sur des toiles et fait passer dans l'âme de tes contemporains , admirateurs de ton génie , le sentiment profond de la patrie et de la liberté ! » En entendant prononcer, au milieu des belles et silencieuses allées du parc, ce mot de patrie, je vis comme un nuage de tristesse qui passait sur le visage de David ; il garda quelque temps le silence pendant la promenade , et il chercha un banc isolé pour se reposer avec moi.
Son air mélancolique et concentré me faisait souffrir, je cherchai à le distraire en lui parlant de sa gloire d'artiste. « N'es-tu pas entouré à Bru- « xelles , lui disais-je , des hommages de tous les « citoyens , de tous les gens de lettres , et des ar- « tistes qui sont presque tous tes élèves? Ne jouis- « tu pas de la considération et de la bienveillance « d'un roi libéral et protecteur courageux de « l'hospitalité belge à notre égard? Les productions « de ton génie ne sont-elles pas recueillies, exposées « à la galerie du palais du Luxembourg , à Paris , « où les étrangers et les nationaux rivalisent d'é- « loges et d'admiration en l'honneur du grand « peintre européen? N'as-tu pas la gloire incon- « testable d'être le fondateur de l'école française en
« peinture? Eh! que faut-il de plus? pourquoi vas- « tu ainsi t'atlrister, et par quel motif? » David ne rompit son silence que par ees mots : « Amor palriœl... » 11 sortit du parc ol je l'aeeompagnai dans sa maison .
Un jour, je reçus la visite dun homme de lettres qui venait de Paris , pour faire imprimer à Bruxelles une traduction du Leœicon conversationis , ouvrage très-estimé en Allemagne, et que l'on voulait augmenter d'articles politiques et hihliographiques. Je me défiai de la proposition qu'il me fit, sans me connaître, de m' associer à cette entreprise typographique, par des articles que j'aurais rédigés sur la révolution française et sur les hommes de mon temps. Je répondis par un refus net et positif, parce qu'étant réfugié dans les Pays- Bas, je m'étais décidé à jouir en silence du bienfait de l'hospitalité. Ma réponse parut déplaire à l'homme de lettres arrivé récemment de France. Je lui demandai son nom. « Je m'appelle Cerf-herr, me dit-il, je suis Israélite , et ne m'occupe que de littérature. » 11 revint me voir une seconde fois ; je persistai dans le même refus. Il s'adressa à M. Wahlen , riche imprimeur de Bruxelles , qui n'adopta point cette entreprise , et le littérateur Cerf-herr dut retourner à Paris où il fut plus heureux. C'est sans doute le même M. Cerf-herr qui
s'est montré un des plus ardents défenseurs du ministère français à Grenoble et à Clermont , et qui est depuis longtemps un de ses journalistes les plus actifs.
La Belgique a été favorisée de la nature : c'est le Delta de l'Europe occidentale. Tous les fleuves lui portent le tribut de leurs eaux et de leur navigation. Le territoire belge est fécondé par le limon des rivières qui l'arrosent, et les habitants distribuent les eaux en mille canaux d'irrigation et de navigation. La nature a enrichi de carrières et de mines ce pays qui semble privilégié, et qui est échu en partage à la population la plus laborieuse, la plus économe de l'Europe, la plus intelligente en industrie, en commerce, et principalement en agriculture.
On dirait que la destinée de la maison ou branche de Bourbon-Orléans est de toucher au trône de la Belgique, sans y monter. Deux époques, 1789 et 1831, se ressemblent sous ce rapport.
Un mémoire du ministre des affaires étrangères de France, M. de Montmorin, au mois d'octobre 1789, porte ces mots remarquables :
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« Si les provinces belgiques doivent changer de « domination, le Roi (Louis XVI) aimera de pré- « férencc quelles aient un souverain particulier ; « mais la difficulté sera dans le choix. M. le duc « d'Orléans (envoyé depuis le 9 octobre 1789, en « mission diplomatique , à Londres) concevra de « lui-même que le roi doit désirer d'y influer, et « qu'il importe à S. M. que le prince sur qui ce « choix tombera lui soit agréable. M. le duc d'Or- « léans sentira assurément combien cette ma- « tière est délicate, et combien elle exigera de « dextérité de sa part ; que d'un côté , les vues que « la cour de Londres pourra manifester, déter- « mineront ou l'opposition du roi ou son assenti- « ment; et de l'autre, qu'il est possible que le « résultat tourne à l'avantage personnel de M. le « duc d'Orléans. » Mais le 10 janvier 1790, un accord entre l'Angleterre, la Prusse et la Hollande fut signé à Berlin, pour reconnaître l'indépendance des Pays-Bas, sous garantie de ces trois puissances. La France fut traitée comme si elle n'existait pas.
En janvier 1831, après que les Belges eurent brisé le joug hollandais, le Congrès national de Bruxelles offrit la couronne de Belgique au jeune duc de Nemours , fds du duc d'Orléans roi des Français sous le nom de Louis-Philippe. Les intrigues de la diplomatie des cinq puissances en conférence à Londres , et les tergiversations du cabinet du palais Royal , ont fait refuser cette cou-
ronne d'occasion. Il n'est resté à la Belgique que son indépendance nominale , ses malheurs réels. Ainsi la maison d'Orléans a deux fois été présentée à la souverainelé de la Belgique, et n'a pu ou voulu Y atteindre.
Il y a dans l'hospitalité trois choses respectables et sacrées : i° les mœurs et les lois du peuple hospitalier ; 2" la maison , la famille et le caractère de l'hôte qui reçoit l'étranger ; S*" le malheur du réfugié et le secret du proscrit.
Les gouvernements n'entendent rien à ces trois conditions honorables de l'hospitalité, à laquelle ils opposent la persécution diplomatique en tous lieux , l'extradition secrètement convenue et atrocement exécutée , l'expulsion des pays de l'efuge et d'asile.
Il faut pourtant qu'il y ait des lieux d'asile et des peuples hospitaliers sur les continents opprimés par le despotisme , et au milieu de ces gouvernements absolus qui ne connaissent d'autre droit des gens que le sabre et les baïonnettes.
Le moyen âge fut sous ce rapport plus avancé que nous , il fut plus énergiquement hospitalier que ne l'est le dix-neuvième siècle, si fier de sa civihsation.
(rest que l'extrême civilisation touche à la bar-
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bai'ic, et que les civilisations à leur début soni bien plus sous rinlluence des i(i'ands principes dbumanité.
J'ai revu à Bruxelles un ancien ami du général Kosziusko , avec qui j'avais eu des relations à Paris en 1800, quand le brave général polonais revint des États-Unis , où il s'était réfugié après les malheurs inouis de sa patrie. Cet aide de camp s'appelle le colonel Zenouwitz , d'une des premières familles de Lithuanie ; il avait servi dans l'armée française après la mort de Kosziusko.
Zenouwitz se distingua sous les ordres du grand Napoléon ; mais après le désastre de Waterloo , Polonais courageux , patriote distingué et ayant servi pendant l'empire , il ne pouvait vivre sous le joug ignominieux de la restauration et de 1" émigration ; il se réfugia en Belgique.
Il y a un beau musée à Bruxelles, et l'exposition des tableaux modernes y est aussi brillante que nombreuse. Les traditions de l'école flamande ne se perdent point. M. Odevaer, élève de David, y a exposé plusieurs tableaux, entre autres celui du comte de Châlons, général des armées qui exterminèrent dans la plaine d'Orange , en Provence,
les bandes innombrables des Sarrazins. Ce tableau représente Charlemagne décernant une couronne de lauriers au comte de Chalons , en le faisant prince d'Orange. C'est de cette souche qu est venue par les femmes la célèbre maison ou race princière de Nassau-Oi^ange , dont un illustre descendant , Guillaume le Taciturne , coopéra vaillamment à l'expulsion des Espagnols sous Philippe II , qui avait envoyé pour son gouverneur général des Pays-Bas l'atroce Espagnol appelé le duc d'Albe , dont la statue fut brisée par le peuple à Anvers. — Le tableau de M. Odevaer était destiné au palais de Guillaume I", roi des Pays-Bas. On y admirait aussi les tableaux d'un jeune officier M. Destouilly, peintre rempli de talent , et dont les productions étaient fort estimées. Sa passion d'artiste lui faisait désirer d'aller dessiner les beaux paysages d'Orient et de voyager en Syrie ; il se proposait d'offrir un tableau à M. de Lamartine, dont il lisait souvent les Méditations religieuses. — Madame ***** , élève du célèbre peintre David , y a exposé un tableau historique fort estimé.—Mais l'artiste le plus remarquable était un peintre d'animaux, capable de rivaliser avec le fameux Paul Potter ; le prince héréditaire des Pays-Bas, le prince d'Orange, lui a généreusement payé d'avance le prix qu'il a demandé de ses tableaux , pour en enrichir la galerie du palais du Roi.
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Les Flamands ramènent volontiers la conversation sur les beaux-arts qu'ils aiment et qu'ils cultivèrent de tout temps avec succès. Ils se trouvent heureux d'être redevenus possesseurs des chefs-d'œuvre de Rubens et de son élève Van Dick. Ils invitent, ils pressent les étrangers et les voyageurs d'aller admirer dans l'église d'Anvers la Descente de croix , qui est tout entière de la main de Rubens. Il n'en confia point, comme il le faisait pour la plupart de ses ouvrages, l'exécution de certaines parties aux élèves ou aux collaborateurs flamands qui travaillaient avec zèle et talent sous sa direction. On répète au sujet de ce tableau la tradition que Rubens poussa sa prédilection pour cette œuvre jusqu'à faire poser pour la figure de la Madeleine, sa belle femme, Hélène Froment.
Les Bruxellois ainsi que les Anversois conservent avec une sorte de culte la mémoire de Rubens ; ils rapportent que la maison de ce grand artiste jouissait dans tous les Pays-Bas , comme à Anvers , d'une grande renommée pour son luxe et pour la célébrité de ses hôtes , les meilleurs peintres, occupés comme Rubens à transmettre leurs noms à la postérité par leurs ouvrages.
On voyait réunis dans ses soirées et ses soupers les David Teniers , les Corneille Hoelcmbourg, l'auteur du Diogène, Van ïhulden le paysagiste, Van EgmontSneyders le peintre d'intérieurs, San-
diut, Gérard Hoiil-Thort el plusieurs autres artistes illustres , auxquels se mêlaient les riches et les seigneurs du pays.
Les chefs-d'œuvre d'Antoine Van Dick , élève de Ruhens, sont recherchés avec le plus grand soin et à tout prix. Ce sont des Ecceliomo, Jésus au jardin des Olives, un portrait en pied de la femme de Ruhens , qu'il peignit de souvenir , mais avec cette poésie de conception et cette pureté accomplie de formes et de couleurs qui caractérisent les ouvrages de ce grand maître. Oh ! comhien Van Dick fut vengé dans la suite d'avoir été méconnu et presque outragé par les ignorants chanoines de Tournay , pour lesquels il avait fait le lahleau de l' élévation en croix.
Au heu de lui porter le trihut d'or et d'éloges que le chapitre de Tournay lui devait , il en fut insulté ; ces chanoines, plus amateurs de vins que de tableaux , se plaignirent et rebutèrent sa composition ; ils lui dirent que son Christ avait l'air d'un portefaix, et que les autres figures ressemblaient à des marquis. (Ce fait est rapporté dans la vie des peintres par Decamps.) A peine Van Dick avait-il exposé son tableau, que les chanoines lui tournèrent le dos et s'enfuirent.
Mais le pubhc de Tournay fit dans la suite, par son admiration , rougir le chapitre de Tournay de son ignorance ou plutôt de son avarice; il dé-
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pi'éciîiil le lahloau (mur payer moins le peintre. Huheiis, son maître ehéri et respecté, le consola en lui disant : « Va visiter l'Italie , l'étude des chefs- d'œuYre de ses grands peintres achèvera de l'aire passer en toi le fruit de mes leçons!... » Voilà comme partout , et de tout temps , l'ignorance et l'envie traitent le génie et le talent!
Les souvenirs historiques dont Bruxelles est plein me portaient quelquefois à aller visiter les maisons , les hôtels qu'habitèrent les hommes illustres du pays. Là, disais-jc, furent les iXassau ; là, le tVuneux Guillaume, indigné de la tyrannie espagnole , présida l'assemblée des seigneurs coalisés contre l'étranger , sous le nom de Gueux , sobriquet que l'insolent duc d'Albe avait donné aux hommes libres et indépendants des Pays-Bas. . . Là, vécut la famille de Mérode, dévouée aux franchises et aux libertés de la Belgique... Plus loin , au bout de la place du Petit-Sablon, vers les boulevards, on admire le palais des ducs d'Aremberg. En revoyant parfois cet hôtel dans mes promenades historiques , ma pensée se reportait sur ce fameux comte d'Aremberg , qui fut si longtemps et si injustement captif du roi d'Espagne , Philippe II , le Néron moderne. Je me représentais l'ancien propriétaire de ce grand hôtel , qui ne craignit pas de sacrifier sa liberté et sa vie pour la défense de son pays. Le duc d'Aremberg était
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aussi i'emai'qual)lc par son amour éclairé pour les arts que par son héroïque patriotisme qui sauva sa patrie.
M. Van Der Yeyer, bibliotliécaire du musée de la ville de Bruxelles , est fort complaisant pour les gens de lettres et pour les visiteurs de la bibliothèque , auxquels il montre la masse des manuscrits précieux qui n'ont pas encore été parcourus ni classés.
La Belgique renferme d'immenses éléments de prospérité industrielle, agricole, commerciale, scientitique et littéraire , qui ont été tour à tour comprimés ou rendus stériles par la double réunion successive, tantôt à la métropole française, tantôt à la métropole batavc. Le premier besoin des peuples est de s'appartenir ; ce n'est qu'à cette condition qu'ils peuvent valoir tout leur prix , et donner l'élan à leurs richesses , à leur prospérité et à leur civihsation.
M. de Sugenois, archiviste de la ville de Gand, a trouvé en 1836 , dans de vieux manuscrits mis au rebut depuis longtemps , plusieurs lettres de Charles-Quint , de Marguerite de Parme et du duc d'Albe , le même qui exerça tant de cruautés et de tyrannies à Mons , Bruxelles , Anvers et Gand. Les correspondances éclairent l'histoire ; elles sont trop négligées , trop oubliées dans le fond des bibliothèques de l'Europe...
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XXVlï.
Voici un contraste remarquable. Un Frant;iiis a exploité pendant quelque temps à Paris la curiosité publique, en montrant de malheureux Osages. Tout Paris courut })our les voir sur les divers théâtres où on les montrait à prix fixe , et où Ton traduisait en français leurs sons gutturaux mal articulés.
Ce bateleur crut trouver le même empressement en Belgique. La curiosité attira le premier jour beaucoup de spectateurs ; mais bientôt le bon sens et l'humanité des Belges firent justice de ce charlatanisme , et de cet abaissement de F espèce humaine , donnée en spectacle à titre de bête curieuse. A la deuxième représentation, le petit nombre des spectateurs prouva au conducteur de cette étrange troupe de sauvages, qu'il n'était point à Paris, et il disparut pour aller tenter foi tune à Amsterdam.
Quand les Pays-Bas brisèrent le joug devienne , Joseph II se trouvait en guerre avec la Turquie. Le gouvernement anglais aidait constamment de sa diplomatie ses alliés les Turcs, en m. ^M
prêtant aux Brabançons insurgés pour leur indépendance des secours de toute nature.
Alors , le but de la cour de Londres était ou de réunir les Pays-Bas à la confédération des Provinces-Unies, ou d'en former une république indépendante, ou enfin de les soumettre à un prince étranger à la maison d'Autriche.
Dans la première hypothèse, le cabinet anglais aurait assuré aux Provinces-Unies une consistance qui n'eût pas été sans inconvénients, même pour l'Angleterre.
Dans la deuxième hypothèse, la république indépendante ne donnait aucun effroi, aucune répugnance à la Prusse, à la Hollande, à l'Angleterre ni à la France : celle-ci n'avait pas encore appelé le monde à la liberté et changé la forme de son gouvernement. Ces quatre puissances, en 1789, ne croyaient pas que cette république belge réveillerait en Europe l'esprit de liberté et d'indépendance.
Quant à la troisième hypothèse , la France s'était flattée un instant et avait fait entrevoir au duc d'Orléans qu'il pourrait devenir souverain du nouvel iltat indépendant; mais le roi de Prusse et l'Angleterre s'étaient emparés du choix. Le roi de Prusse proposait même d'affranchir seul les Brabançons avec le simple consentement des Anglais.
Les ieunes ueiis attachés à l'ambassade fran-
çaise à Bruxelles se rendaieiU souvent au théâtre et se plaçaient en vue, au balcon, près de la loge du roi des Pays - Bas : ils étaient vêtus du frac noir, gilet et pantalon noir, et portaient des gants blancs. On disait tout haut au parterre, en les voyant : « Les jeunes diplomates peuvent être définis : des animaux noirs aux pattes blanches ! » Cela rappelle la définition que faisait Beaumarchais du gentilhomme français : Un animal qui a des dettes.
En 1825, la police de Charles X envoya à Bruxelles deux friponneaux lettrés, ramassés dans les mansardes de Paris, pour composer une biographie spéciale des condamnés politiques français. Il paraissait plus naturel et plus facile de faire composer cette diffamation officielle à Paris, où il y a tant d'écrivailleurs à gages et tant de biographes à prix fixe, au lieu de les envoyer à Bruxelles où ils n'avaient aucun des documents nécessaires. Mais les Belges, amis des Français patriotes autant qu'ils sont ennemis des Français serviles, voulurent pénétrer les motifs qui avaient appelé à Bruxelles les calomniateurs soldés. On fut bientôt convaincu que cette l)iographie de commande avait pour principal objet de diffamer les ex-conventionnels réfugiés, si bien accueillis en Belgique, cette terre ouverte à toutes les infortunes. L'opinion publique ne manqua pas
de flétrir et de condamner à l'impuissance les deux écrivains, venus de Paris pour insulter des hommes exilés en violation de la Charte de 1814 et de la capitulation de Paris de 1815, et frappés de proscription par la Chambre Introuvable de l'émigration et de l'absolutisme. L'un d'eux fut arrêté pour délit particulier. Le dictionnaire commandé par la police de Paris ruina son éditeur, et les feuilles ne se virent plus que chez les marchands épiciers.
Les monuments publics sont la grande propriété d'une nation, héritière des siècles et des générations qui ont précédé la génération vivante. Nul pouvoir, nulle autorité, nul individu, quelque puissant qu'il soit, n'a le droit de détruire l'ensemble ni de changer la face des monuments nationaux qui sont la propriété de tout un peuple. Ce sont les pages solennelles, de son histoire ; ce sont des traits de son caractère, et, pour ainsi dire, de sa physionomie ancienne. Nul ne peut donc la détruire ni l'altérer. Une portion du peuple, la capitale même, ne le pourrait pas sans l'assentiment général. Le peuple tout entier le pourrait, mais en se résignant à passer pour barbare et coupable de vandalisme. Mais un roi,
qui n'est délégué par le peuple que pour régner, conserver, améliorer, n'a pas le droit de faire ce que le peuple tout entier ne pourrait faire qu'au risque de sa réputation, au risque de ressembler à une horde de Cosaques. Défigurer, dénaturer un monument, n'a jamais été que le fait et non le droit de la force brutale, et le partage des siècles d'ignorance et de barbarie. Ce prétendu droit a été contesté même aux époques où les partis, les troubles et les guerres civiles détruisaient pour se venger, ou mutilaient par vandalisme. D'ailleurs, ce qui nous reste des siècles passés occupe si peu de place sur ce vaste territoire de France , dont un tiers est en friche ou sans culture ! Des ruines historiques n'occupent qu'un terrain exigu et improductif , tandis que nos landes accusent notre paresse ou notre imprévoyance.
.l'ai vu souvent à Bruxelles le général napolitain Pépé, longtemps réfugié en Angleterre, et ensuite en Belgique. Il fut proscrit comme tous les défenseurs de la liberté en 1820, à la suite de cette révolution de Naples, que termina d'une manière si fatale et si subite l'intervention armée de l'Autriche appelée par le roi Ferdinand IV et aidée de son vicaire le prince François, qui était de connivence avec le général autrichien. Le prince héréditaire de Naples feignit, avec une grande ap-
parence de bonne foi et de patriotisme, de se joindre aux défenseurs du régime constitutionnel. Il ne cessa point d'encourager dans cette carrière civique et militaire les généraux Carascosa et Pépé ; mais en même temps il donnait au général autrichien le tableau des forces et les dispositions des différents corps de l'armée napolitaine. J'ai lu entre les mains du général Pépé les lettres autographes du vicaire du roi de Naples. Jamais dissimulation ne fut plus profonde et déception plus perfide. Il faut espérer qu'un jour, pour l'instruction des généraux patriotes et des constitutionnels qui se fient aux paroles et aux écrits des princes, le général Pépé enrichira l'histoire contemporaine par la publication de cette correspondance , entretenue au moment où l'armée autrichienne intervint pour renverser la constitution qui déplaisait tant au vieux Bourbon Ferdinand IV.
M. Palmieri , réfugié que la révolution de Naples avait condamné à vivre sur le continent , fut obligé de parcourir la France , la Suisse et l'Angleterre. Il a rassemblé durant ses longues et douloureuses années d'exil , ses souvenirs sur les événements auxquels il a pris part. Il raconte dans les deux volumes de ses mémoires , publiés à Paris en 1830 et 1831 , de piquantes anecdotes sur les Bourbons et la noblesse de Naples. Les détails qu'il rapporte sur la connivence du prince héréditaire , vicaire du roi Ferdinand IV, avec le
général des armées autrichiennes , donnent une épouvantable idée du degré de bassesse et de trahison auquel, en pareilles circonstances, des hommes sans talent et sans caractère peuvent cependant porter la perfidie.
J'adore les fleurs, et je pense comme Marguerite de Valois :
« Les fleurs sont un livre, un miroir. ... « Les fleurs ont une âme »
Le printemps est la saison des fleurs , et le signal de l'alliance secrète de leurs âmes et de leurs sympathies. Les jardiniers, dans leur langage vulgaire , ont pour le printemps et les fleurs une expression toute poétique : « au mois de mai, disentils, la terre est en amour. » Les divers parfums qui circulent dans l'air et que nous respirons dans un jardin ou dans la campagne, les ravissantes émanations qui se croisent et remplissent f atmosphère printanière d'une électricité pleine de mystères : Jout alors est un chant d'amour : la floraison n'est que l'hymne du mariage de ces plantes odorantes et fleuries ! La floraison qui n'est aux yeux vulgaires qu'une profusion de doux parfums et de belles couleurs, est, pour les botanistes éclairés et pour les âmes pleines de sensi])ilité ou de mélancolie ,
une solennelle et charmante déclaration d'amour qui remplit la nature entière. Les arbres mêmes concourent à ce concert des fiançailles ; car sous leurs ombrages, à travers les branches des platanes , des acacias , des orangers , l'air s'enrichit et s'embaume de leurs riches parfums ; nous respirons celte atmosphère des fleurs avec volupté, même sans que la science botanique nous ait initiés à ses merveilleux secrets.
Aussi le printemps a-t-il été célébré par des fêtes dans tous les pays et dans tous les siècles. Le printemps a inspiré les poètes, les peintres et les amants. C'est qu'alors la floraison générale donne plus d'énergie à la respiration et de douceur à l'âme. Elle féconde aussi la pensée et le sentiment ; elle donne de la passion à l'atmosphère. Les exhalaisons printanières des fleurs exaltent les sens et disposent à admirer la création et à aimer la nature. Le printemps est favorable aux douces rêveries, aux touchants souvenirs ; il donne au cœur des émotions inconnues qui se communiquent même à la voix.
Quand on voit la mer pour la première fois^ cette vue soudaine donne une forte émotion à l'âme la phis intrépide ; c'est une impression pleine de grandeur, de puissance et d'immensité. On en est saisi même , toutes les fois qu'on pense à ces vastes déserts de l'océan, gros de
tempêtes et de naufrages. Si la voix du désert est dans les vents impétueux qui soulèvent des nuaifes de sable , la voix de la mer est bien plus imposante; c'est la voix tumultueuse et incessante des vagues qui se précipitent les unes sur les autres, comme pour apporter les paroles bruyantes d'un autre hémisphère, celles des plages sauvages ou des terres inconnues. Tel est l'univers atlantique couvrant de ses eaux éternelles plus des trois quarts du globe terrestre.
Mais la mer des autres contrées change de l'orme , de mouvement et d'étendue. On la voit morne , immobile et comme endormie dans les canaux de Venise et dans les ports de l'Adriatique; elle roule plus loin des flots azurés sous un ciel de feu dans le golfe de Naples ; nonchalante et voluptueuse à Baies, blanche d'écume sur la côte de Gènes, de Savonne et d'Oneille, et bondissant comme d'impatience au pied des derniers versants des Alpes, dont on dirait qu'elle veut atteindre la hauteur. Telle est la mer Méditerranée , tout entourée des cités et des populations de l'ancien monde et de l'antique civilisation ! Si de l'est nous passons dans l'occident , nous trouvons sur les côtes de l'industrieuse et commerçante Hollande, une mer houleuse, triste, sombre et menaçante, à qui les descendants courageux et opiniâtres des anciens Bataves disputent péniblement leurs marais et imposent le joug puissant de leurs digues et de leurs ])olders. Mais du moins
cette mer du Nord se charge de transporter les vaisseaux et les bâtiments de commerce hollandais dans toutes les directions coloniales et sur toutes les mers.
La mer est terrible à Cherbourg où elle est belle encore dans ses fureurs qui n'ont pu empêcher les Français de la dompter par des travaux gigantesques, et d'y creuser un port militaire très-important. A ce spectacle si étonnant, si varié, si majestueux, et parfois si terrible, on est saisi d'admiration pour les hommes au cœur d'airain qui bravent les caprices et domptent les tempêtes des mers toujours agitées ; aussi les scènes maritimes ont-elles excité la verve des poètes, le génie de l'historien et le talent des artistes.
J'avais beaucoup entendu parler à Bruxelles de lady Morgan : les littérateurs en parlaient avec un peu de jalousie ; mais les Anglais de la société en faisaient l'éloge comme d'un excellent écrivain de voyages et d'observations morales, sentimentales et philosophiques. On admirait surtout le trait de son esprit et ses remarques ingénieuses. Les ladys mêmes convenaient que le nom de lady Morgan ne pouvait être prononcé sans attendrissement, au souvenir des pages charmantes qu'elle avait tracées.
I)i: BARÈRE. IVM
LîhIy Mori^an i'iit reçue avec distinction à Riiixelles. Je ne sais à quoi j'ai dû une mention iionoi*a})le de cette aimable et spirituelle Ant^laise ; mais son mari , médecin irlandais , étant venu dîner chez le général Pépé avec plusieurs Anglais de distinction, dîner auquel j'assistais, m'engagea à visiter lady Morgan qui désirait me connaître. Je lui fus présenté le soir même, et je jouis toute la soirée de la conversation spirituelle et variée de cette dame célèbre. Elle a beaucoup de vivacité dans le langage, de feu dans le regard, d'originalité dans l'esprit, et de sagacité d'observation ; elle a aussi du trait et de l'épigramme. Elle avait étudié l'Italie et aperçu la France; mais elle connaissait peu la Belgique et les Belges, que je lui représentai , d'après leur histoire , comme un peuple à caractère , et digne d'être observé avec soin.
Ma conversation avec lady Morgan roula quelques instants sur les femmes célèbres de France, soit anciennes , soit contemporaines. Elle ne cessait d'admirer madame de Sévigné, et surtout ses lettres, inimitable expression du cœur et de l'esprit.
Quant à madame de Genhs , elle l'appelait le Voltaire des femmes, à cause de sa fécondité littéraire: «mais, disait-elle, malgré de si nombreuses productions, il y a bien loin de Belle-Chasse à Ferney. » Lady IMorgan avait plus de sympathie pour madame Cottin, dont elle avait lu avec un vif
intérêt tous les romans. Voici comment elle m'en parla : « La sublime et sensible madame Cottin n'existait plus lors du premier voyag;e que je fis en France, et je ne trouvai que l'histoire de ses malheurs et de ses vertus, là où je cherchais des traces de sa vie et de son beau talent. J'allai interroger vainement les souvenirs de la vallée d'Orsay, où madame Cottin avait eu un petit ermitage ; cette vallée avait pour moi , indépendamment de ses agréments et de sa beauté romantique , le mérite d'avoir vu créer sous ses bosquets le caractère de Malek-Adhel. » Lady Morgan a rendu dans ses ouvrages justice à cette femme célèbre ; on y lit : « C'est une des femmes dont les ouvrages ont eu le plus de succès en France ; elle réunissait tous les suffrages , et sa simplicité modeste , ses qualités éminentes et ses vertus contribuèrent beaucoup à les lui assurer. » Mais elle professait plus d'estime encore pour les talents et les qualités supérieures des femmes célèbres du dix-septième siècle : les Sévigné, les la Fayette, les Caylus.
Dans les Pays-Bas, depuis la frontière française jusqu'à la mer du Nord, il y a deux peuples entièrement différents de religion, de mœurs , d'habitudes, de langage, d'usages et de législation. Ces peuples sont séparés l'un de l'autre comme par
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un abimc : l'un partage la civilisation, les lumières, les mœurs de la France ; l'autre n'al)andonne jamais sa rudesse primitive, sa mori-ue aristocratique, son esprit mercantile, ses préjugés, auxquels il est aussi attaché qu'à ses marais et à ses digues. Si quelqu'un pouvait parvenir à faire entre ces deux peuples une fusion morale et politique, cène pourrait être qu'un roi économe, sage, équitable, aimant le peuple avec sincérité , un roi modéré , sans ambition personnelle autre que celle du bien public , entin un roi honnête homme : éloge trop rarement fait pour les chefs des gouvernements et des nations !
L'inauguration du monument érigé à Holligcîisée ( Groningue) à la mémoire du comte Adolphe de Nassau , mort pour la liberté de son pays , a eu lieu le 24 août 1826 , jour anniversaire de la naissance de Guillaume I", roi des Pays-Bas. Ce monument est formé d'un obélisque en pierre de Bentheim , il est de la hauteur de cinq aunes des Pays-Bas, élevé sur un piédestal et surmonté d'une urne.
Voici les faits dont ce monument est destiné à rappeler le souvenir en Europe. Lorsqu'en 1568 le sanguinaire duc d'Albe, donnant un libre cours à sa rage, commettait toute espèce d'assassinats et épouvantait Bruxelles par des scènes de carnage, les nobles concertèrent les moyens de mettre un frein
à ses cruautés. Le priuce d'Orange, Guillaume 1", rassembla à leur imitation une armée qu'il fit partir pour la province de Groningue sous les ordres de Louis de jNassau, Ce général battit près d'Helligersée le comte d'Aremberg qui y périt avec 15,000 Espagnols; c'est dans cette bataille que succomba glorieusement son frère Adolphe de Nassau, en l'honneur duquel vient d'être érigé ce monument.
La Belgique a perfectionné le premier, le plus ancien et le plus nécessaire des arts, l'agriculture ; c'est , au dix-neuvième siècle , le pays où elle est le mieux entendue, où l'on s'en occupe avec le plus de capitaux, de lumières et d'exi)érience. D'excellentes méthodes y secondent la fécondité naturelle du sol. La sage politique du gouvernement fait profiter toutes les provinces des améliorations et des essais agricoles, en favorisant f établissement des sociétés et des écoles agronomiques. Un excellent journal d'agriculture se publie depuis 1816 à Bruxelles sous le nom de journal d'agriculture, d'économie rurale et de manufactures du royaume des Pays-Bas.
La Belgique compte, plus qu'aucun autre pays de l'Europe, de nombreux asiles pour l'indigence, pour la caducité, pour les vieillards des deux sexes, pour les orphelins et les enfants trouvés. Il y a un grand nombre de ces élablissemcnls philanîhro-
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piques, formés par des gens riches charitables qui ont légué des fonds. Il y a , de plus que dans les autres pays, de grandes salles destinées à chauffer les i)auvres et les nécessiteux ; ce sont des chauffbirs publics entourés de banquettes et de chaises : asile de f indigence pendant la mauvaise saison. Il y a aussi des maisons où des bienfaiteurs associés font distribuer aux indigents des vêtements, des chaussures, des souliers et des aliments. Des souscriptions toujours ouvertes sont destinées à alléger les maux des classes nécessiteuses. C'est à Bruxelles surtout que l'on voit le plus grand nombre de ces établissements en faveur de l'humanité souffrante.
Nulle part les institutions philanthropiques ne sont en aussi grand nombre que dans les Pays-Bas.
Les administrations pour les secours à domicile sont au nombre de 193; 755,622 individus, dont 330,709 habitants des villes participent à la distribution des secours. Il y a parmi les individus secoiu'us 17,149 incurables. Les revenus sont de 5,782,099 florins ; les dépenses de 5,706,898 florins. Les revenus s'alimentent du produit des collectes , des suljsides du commerce , des provinces et de l'État ; le gouvernement ne donne que 164,000 florins.
Les sociétés pour secourir les pauvres honteux sont au nombre de cinq. Elles accordent des se-
cours à 2,460 individus, sur leurs revenus provenant des souscriptions des membres et des dons extraordinaires s' élevant à 11,036 florins; les secours accordés sont de 11,309 llorins. Il existe 47 sociétés distribuant des aliments et le chauffage pendant l'hiver ; elles ont 8,976" souscripteurs. Les dépenses sont de 102,210 florins ; les reveims s'élèvent à 103,767 florins : ils proviennent des collectes, des dons extraordinaires, et des subsides des provinces et du commerce. Les sociétés de charité naturelle sont au nombre de 6 ; elles résident à Yerviers , Gand , Harlem , Rotterdam , Leyde et Groningue. Elles comptent 745 hospices , dont 596 dans les villes. La population est de 41 ,748 individus, dont 38,827 dans les villes, sur lesquels 7,449 malades, 1,502 vieillards et infirmes, et 19,297 entants. Les dépenses montent à 4,248,001 florins; les recettes à 4,283,041 llorins.
Notre grand Talma fut encore plus admiré et applaudi à Bruxelles qu'à Paris. Le roi Guillaume l'accueillit honorablement et obtint du grand acteur qu'il viendrait jouer deux fois par an au Théâtre Royal de Bruxelles , avec une belle subvention et l'assurance
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d'une [lension viagère^ de six mille Irancs, après avoir donné ses représentations pendant six années. Talnia était souvent appelé au palais du roi et s'entretenait avec la reine et la jeune princesse Marianne qui allaient l'applaudir fréquemment au théâtre.
En 1 827 , le roi de Prusse vint visiter sa sœur la reine, et son beau-frère Guillaume de Nassau ; Talma était alors à Bruxelles ; il joua devant toute la cour le rôle de ?séron dans Britannicus et le Sylla de M. de Jouy.
Dans ces deux rôles Talma ressuscitait avec son talent profond le souvenir du grand empereur, qu'il avait vu de si près et si familièrement. Le roi de Prusse regardait avec une attention soutenue Talma jouant les rôles de Néron et de Sylla ; il lui semblait sans doute voir et entendre encore Napoléon.
C'est ainsi qu'un vain simulacre théâtral rappelait aux rois du congrès de Vienne leur victime illustre ; c'était l'ombre de Napoléon épouvantant encore les dynasties qu'il avait renversées et relevées tour à tour.
Comme tous les grands talents, Talma n'avait pas une existence individuelle ; il vivait de la vie du public, de sa pensée , de ses applaudissements , de ses censures mêmes ; car il savait que le public donne la gloire et ne la vend jamais.
Aussi Talma se prodiguait aux spectateurs dans tous les pays , aux grandes cités comme aux pem. 22
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tiles villes, et ildisaitsouventqu'iliivaitlrouvédaiis les dernières des applaudissements plus vrais , des jugements plus justes et des aperçus plus naïfs que dans les masses traditionnelles des spectateurs brillants et lettrés des capitales.
Il avait remarqué dans les derniers temps de son séjour à Bruxelles que les spectateurs devenaient plus nombreux, plus ardents. J'ai été témoin d^ cette admiration sans mélange de critique ni d'envie ; on eût dit que le public de Bruxelles pressentait qu'il ne reverrait pas un autre Talma. Le grand acteur de son côté se dévouait au public en jouant à Bruxelles les principaux chefs-d'œuvi'e de nos maîtres de la scène française. Il ne se donnait pas de repos dans sa vie dramatique , et à sa mort les regrets les plus vifs éclatèrent à Bruxelles , le théâtre fut en deuil et la grande salle du foyer reçut bientôt la première statue qui ait été élevée à son génie. Les Bruxellois ne voulurent point que cette haute fortune dramatique fut viagère ; et ils transmirent avec ce louable sentiment ses traits à la postérité.
Talma reçut un jour un billet d'entrée au musée de Bruxelles pour voir la belle statue en marbre blanc que l'artiste danois ïhorwaldsen avait envoyée de Bome pour le palais du roi de Prusse : la galerie du musée ne devait être ouverte ce jour-là
DE HAUliRt. 339
que pour les personnes de la cour cl les arlistcs.
Talma s'y rendit ; les rois voulaient voir Talnia en échappant aux formes de l'étiquette, et Talnia alla voir les rois avec son laisser-aller et sans autres formes de cérémonie. .
Pendant qu'il admirait le chef-d'œuvre du sculpteur, Talma vit entrer les deux Rois de Prusse et des Pays-Bas avec leurs courtisans et leur suite. Cette visite des princes au musée avait pour hut de mettre en communication le roi de Prusse et Talma , comme par hasard.
Les rois ne se doutent pas sans doute qu'ils ne sont que des comédiens privilégiés , jouant leur rôle avec moins d'études et de talent que les acteurs et les tragédiens célèhres. On indiqua dans le nombre des spectateurs Talma au roi de Prusse (jui , s'approchant de lui, lui demanda comment il trouvait le travail de l'artiste. « La statue est fort belle , répondit-il , et })ropre à exciter la jalousie de Canova. »
Cette réponse plut au roi de Prusse, qui lui dit : « J'ai assisté à vos l'cprésentations au Théâtre- Royal , j'ai admiré votre talent, qui est encore au-dessus de votre renommée; mais au lieu d'imiter les anciens , pourquoi prenez-vous un type moderne? c'est un contre-sens et un anachronisme sur la scène. Pourquoi imitez-vous Napoléon quand vous jouez le rôle de Néron et celui de Sylla ? » — « Que voulez- vous, sire? j'ai lu Plutarque et j'ai vu Napoléon ; je suis phis iVap[»é de ce que
-TfO MLMOIUES
j'ai vu de mes propres yeux que de ce que m apprend le biographe de l'antiquité.)) — «Sans doute, mais qu'a de commun le consul du 18 brumaire à Paris avec le dictateur nommé par le sénat de Rome ? ))
« L'art du tragédien , reprit Talma, n'est point si raisonneur . il étudie le cœur humain dans ses fortes passions , dans ses pensées sublimes , dans ses d^ionstrations énergiques , dans tout ce qui émeut par la terreur et la pitié ; j'ai recherché quelle était la tenue et la marche des grands caractères ; et j'ai vu que les hommes de génie et les gouvernants illustres se ressemblaient et qu'ils étaient tous de la même famille. )) Cette réponse incisive parvint sans doute à son adresse, car le roi de Prusse garda le silence et se retira bientôt après. Cette étrange conversation fut bientôt connue dans Bruxelles ; cha(;un était satisfait de l'énergie de Talma, séparant ainsi le vulgaire des rois, des grands hommes et des caractèi'es publics.
J'allai le lendemain chez Talma, ainsi que plusieurs autres français réfugiés , et il nous raconta ce que je viens de dire.
Je reçus en J 829 une visite bien intéressante , celle de mademoiselle Duchesnois, tragédienne célèbre du Théâtre-Français. Elle vint me voir, me dit-elle, par esprit et par sentiment depatriotivsme;
Dli BAlUiRK. 341
elle était accompagnée (J'une canlalrice admirable, mademoiselle Julie Dorus ; elles étaient amies et toutes deux faisaient honneur à Valenciennes , leur ville natale. — Je remerciai mademoiselle Duchesnois , au nom des réfugiés français , de la généreuse et courageuse hospitalité qu'elle avait offerte à plusieurs proscrits , recherchés par la police atroce du monarque qui avait fait fusiller le colonel Labédoyère et le maréchal Ney. « J'ai agi selon mon cœur et mon opinion , me répondit-elle avec une naïveté touchante , et dans la même circonstance j'agirais encore de même. » — Nous parlâmes du théâtre, et je lui demandai pourquoi on n'avait pas eu l'idée de jouer les trois tragédies de M. de Guibert, le connétable de Bourbon, Anne de Boleinetles Gracques. » — « Ah! nous sommes bien loin de là aujourd'hui ! le théâtre a totalement changé de sociétaires, d'acteurs et de spectateurs-, il faut des pièces nouvelles à gTand spectacle, des scènes à fracas, des mœurs extraordinaires et des camctères exagérés ou factices. Racine est passé de mode, comme le disait madame de Sévigné ; Talma et les acteurs ses contemporains ont seuls maintenu sur la scène ce grand poète dramatique. » — «Mais vous aussi, vous avez contribué comme Talma, lui dis-je, à la gloire de l'auteur immortel de Phèdre, dAndrotnaque et d'AlliaUe. » — « A propos de Phèdre, reprit-elle, je vous dirai qu'un jour je fus appelée aux Tuileries, on l'on me conduisit ])nr ordre au cabinet de
Louis XMll. 11 me reçut avec beaucoup d'égards. «Il y a longtemps que je n'ai applaudi à vos rares talents, me dit-il , je vous ai toujours distinguée; j'ai coimu votre respectable mère à Valenciennes. et ses espérances sur sa fille n'ont pas été trompées ; — vous jouez Phèdre avec une supériorité remarquable. Eh bien! ne voudriez-vous pas m'en déclamer quelques scènes à votre choix?» — «Ah! sire, c'est au choix de votre majesté que je m'en rapporterai uniquement. » — « Eh bien , répétons la belle scène de Phèdre et d'Hippolyte : j'ai une excellente mémoire, et je n'aurai pas besoin du livre pour vous donner la réponse.» En effet, le roi m'étonna; il déclama le rôle d'Hippolyte avec une justesse, une dignité admirables, et il me parut très -satisfait de Phèdre ; il m'engagea à venir répéter quelques scènes à'Athalie. » Il serait curieux de savoir si le gros et vieux Louis XVIIÏ a quelquefois rempH le rôle du petit Joas.
xxxvn.
En Belgique , chaque ville, chaque village a sa Ducasse ( dédicace et fête patronale ) ou sa Kermesse; c'est une époque religieuse, mais remplie de joies, de fêtes, de danses, de repas, déplaisirs, de joutes et de promenades. Pendant la Kermesse ou Ducasse 1" hospitalité est générale ; ce sont les mœurs antiques qui accueillent les étrangers, attirent les voisins. Chacun peut entrer librement, s'asseoir et
partager les repas, pour peu qu'il soit connu ou amené par des j^ens du pays ; la qualité d'étranger ouvre toutes les portes. Au bal du village, sur la place publique , en plein air, toutes les classes de la société se mêlent et dansent ensemble , les nobles avec les paysannes, les bourgeoises avec les agriculteurs , les enfants de la ville avec les petits bergers de la campagne ; tout est réuni par les plaisirs de la fête. C'est un cours d'égalité professé par la joie ; égalité moins contestée et plus bienfaisante que celle imposée par les lois.
Les états généraux s'assemblent alternativement une année à La Haye et une année à Bruxelles.
Leur palais à Bruxelles est magnifique et placé à l'une des extrémités septentrionales du parc, en face du palais du roi. La salle des états généraux est très-élégante, très-commode et riche de sculptures et d'ornements; les tribunes publiques y sont vastes et nombreuses; on y entend très-bien les orateurs, qui parlent de leur place généralement dans un langage simple et énergique; ils sont sobres de spéculations ambitieuses , et ne visent pas aux brillants effets de l'éloquence. J'étais assidu aux séances des états généraux à Bruxelles; leurs débats législatifs étaient remplis de bon sens et d'esprit public. L'amour do la nationalité présidait à ces discussions des lois et des impôts; j'y pus acquérir la preuve que la liberté convient mieux aux peuples graves et flegmatiques qu'aux nations légères et passionnées.
Je fus surtout frappé de la noble simplicité du roi Guillaume dans les cérémonies d'apparat, à l'ouverture des états généraux. Cette modeste représentation du pouvoir rappelait les habitudes d'un illustre prince de Nassau , Guillaume le Taciturne, qui , à la tête du peuple des Pays-Bas, le délivra de la tyrannie espagnole en triomphant de Philippe II et du duc d'Albe. J'entendis avec le plus vif intérêt un discours du roi Guillaume aux états généraux, dont il appelait les députés mes concitoyens, ce qui, en France })araîtrait une grande familiarité du pouvoir royal.
Le frère du duc d'Aremberg, appelé le comte Auguste, avait été membre de l'ordre de la noblesse, aux états généraux de 1789, comme possesseur de terres féodales en France. Quoique Belge, il devint membre de l'Assemblée constituante; il avait connu Mirabeau à Bruxelles lorsque celui-ci alla se réfugier en Hollande, pour se soustraire aux lettres de cachet lancées contre lui. Le comte Auguste, connu dans l'Assemblée nationale sous le nom de comte de Lamark, était un courtisan assidu du château de Versailles et des Tuileries; quoiqu'il fût un des plus fanatiques aristocrates du côté droit de l'assemblée, il quittait son banc quelquefois pour s'approcher de Mirabeau. On s'informa et Ton n])|)rit que M. de Lamai'k était
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Tagont secret de Mario-AiitoincLle, chargé d'amoilir l'ardeur patriotique de Mirabeau et ensuite i\o l'attirer dans les vues et dans les intérêts du coïïiité autrichien [comité de la reine). Les députés du côté gauche s'alarmaient peu de ces intrigues de cour, persuadés que Mirabeau avait donné trop de garanties à la liberté, pour craindre qu'il servît le despotisme. D'ailleurs si Mirabeau dominait l'assemblée par son génie et son éloquence politique, il était dominé à son tour par la surveillance nationale et par l'opinion publique, ces sévères gardiens des grandes âmes et des hautes renommées.
Pourquoi Mirabeau, mourant au mois de mai 1791, légua-t-il ses papiers et manuscrits à son ancien ami, le comte Auguste de Lamarck? Jamais d'aussi précieux monuments de l'inspiration patriotique n'avaient été si imprudemment confiés qu'à ces mains étrangères et aristocratiques. La France fut ainsi déshéritée de ces documents historiques, et de ces enseignements du génie. Les papiers de Mirabeau furent enlevés de sa maison par M. de Lamarkluimême;le testament venait d'être connu à peine, que M. deLamark s'emparait du legs fait par Mirabeau, son corps n'étant pas encore refroidi. Ces précieux manusciits furent transportés à l'hôtel du comte de Lamark, et ils sont encore déposés dans son hôtel en face du parc, à Bruxelles.
Ces faits seraient restés ignorés sans une velléité du comte de Lamark, créé prince d'Aremberg, par l'empereur d'Autriche. En 1827. en voyant les in-
nombrables éditions de mémoires contemporains de la révolution, éditions faites en France et en Belgique , ce noble personnage eut la velléité de publier la partie des manuscrits de Mirabeau qu'il jugerait convenable de mettre au jour.
Le comte de Lamark est issu de la famille des ducs d'Aremberg; il habite Bruxelles, où il est connu sous le nom de prince Auguste. J'apercevais tous les jours au théâtre, le prince Auguste d'Aremberg, et je reconnus ce fameux comte de Lamark , mon collègue aux états généraux et à l'assemblée constituante , où il ne parla jamais , mais où il agit toujours dans l'intérêt de Louis XVI et de la reine Marie- Antoinette, dont on'disait qu'il avait obtenu la haute confiance. La vérité est qu'à cette époque où chacun s'observait et se jugeait dans ses opinions politiques, les démocrates de l'Assemblée constituante étaient fort étonnés de voir au milieu même des séances de l'Assemblée nationale, M. le comte de Lamark, quitter le côté droit, les aristocrates, pour venir s'asseoir avec une sorte d'affectation auprès de Mirabeau, sur le haut du côté gauche, et converser longtemps avec lui; non que les patriotes pussent croire que c'était pour séduire Mirabeau en faveur de la reine et de la cour: Mirabeau était alors trop au-dessus des soupçons et de ces viles corruptions; mais on disait que le comte de Lamark était une ancienne connaissance de Mirabeau. Lorsque, sous l'ancien régime, il fut persécuté et obligé de chercher un asile à l'étran-
I)K BAUtUli. ;H7
ger, M. le comte de Lamark, disait-on, avait bien accueilli on Belgique et avait traité avec une généreuse amitié l'homme de génie foreé de fuir son pays.
Plusieurs circonstances pendant les deux premières années de la révolution, et aussi les besoins toujours urgents où se trouvait Mirabeau, le lièrent encore plus d'une étroite amitié avec le comte de Lamark, à tel point qu'en mourant, au commencement de mai 1791 , ce ne fut pas à M. de Talleyrand qui l'obsédait sans cesse, ni à son ami le médecin Cabanis qui ne le quittait pas, qu'il légua ses papiers, ses écrits autographes, sa correspondance tout entière , mais bien au comte de Lamark en qui il avait la plus grande confiance; il savait que ses secrets ne seraient pas ainsi trahis devant des contemporains jaloux de sa gloire et envieux de sa renommée. En effet, le comte de Lamark a laissé s'écouler ces flots d'injures et de calomnies lancées pour flétrir la mémoire de Mirabeau aux yeux de la France crédule et ingrate. Ce n'est qu'en 1827, après que trente-sept années ont passé sur la tombe de Mirabeau, que le comte de Lamark a cherché à mettre en ordre ces papiers intéressants, ces écrits politiques, ces correspondances autographes du célèbre orateur. Le dépositaire avait pensé que le temps était venu de faire entendre la vérité sur Mirabeau à l'oreille légère et souvent inattentive de la nation française; il écrivit en conséquence à Paris à l'un de ses amis pour qu'on
lui procurât un homme de lettres éclairé sur la révolution, et qui fût discret et capable de préparer une édition de ces manuscrits précieux en les rangeant par ordre de dates et de matières.
Le choix tomba à Paris sur un homme de lettres qui avait été aussi chef de division au ministère de l'intérieur ; il était connu par plusieurs ouvrages littéraires, par un volume de recherches sur Napoléon, et plus encore par un ouvrage réimprimé plusieurs fois sur la vie , les ouvrages et la mort de J. J. Rousseau. M. Musset Pathay fut envoyé à Bruxelles auprès du prince Auguste d'Aremberg, qui eut d'abord quelques conversations avec lui avant de lui donner sa confiance. C'est dans ces intervalles que M. Musset Pathay, que j'avais eu occasion de connaître à Paris, vint me voir à Bruxelles au modeste troisième étage où j'étais logé ; les gens de lettres sont accoutumés à ces logements élevés, et M. Musset Pathay ne me refusa pas le plaisir de le voir plusieurs fois. Lorsque je lui témoignai mon étonnement de ce qu'il venait à Bruxelles sans y être forcé comme moi, et simplement par distraction du tumulte de Paris, il me raconta le motif de son voyage et son entretien avec le prince Auguste d'Aremberg ; il vint un jour me dire qu'enfin le i)rince Auguste s'était décidé à lui confier dans son cabinet les portefeuilles contenant les papiers (le Mirabeau, et qu'il avait chargé son secrétaire ]>articulier do l'nidor dans cotto rocborche ol de
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lui doiuit'i' lous k's papiers à examiner et à niel- Irc en ordre. M. Musset Patliay fut émerveillé de toutes les riehcsscs politiques et historiciues que contenaient ces papiers de iMirabeau ; il en fut si fra[)i)é dès le Y)remier jour, qu'il ne put s'empêcher de prendre sur des feuilles volantes quelques notes ou extraits des faits et des révélations qui le frappèrent davantage, et il les garda en renvoyant au lendemain la continuation de son examen et de son travail ; mais le secrétaire du prince Auguste, qui avait vu avec jalousie la confiance donnée à un étranger, à un homme de lettres de Paris, dénonça le soir même au prince M. Musset Pathay comme déflorant cette collection précieuse en y prenant des notes pour son propre usage. La défiance du prince Auguste ne tarda pas à se montrer, et dès le lendemain , sans revoir M. Musset Pathay comme à son ordinah'c, il lui lit dire par son secrétaire particulier, qu'il avait changé d'avis et qu'il suspendait toutes les recherches et la mise en ordre de ces papiers dans les circonstances actuelles ; qu'il le ferait prévenir à Paris si, dans la suite , il voulait s'occuper de cet objet aujourd'hui intempestif. 31. Musset l^athay vint me raconter la fin de sa mission, qui aurait pu être si utile pour l'histoire des premières années de la révolution française , si un jour la France et la postérité sentent le besoin de rendre une justice solennelle à la mémoire d'un lirand homme d'Étal . le seul véritable orateur
qu'aient eu la nation et la lil)ci'l('. Cette noie , si elle est lue un jour, indiquera où sont déposés les écrits et les correspondances les plus importantes et les plus secrètes de Mirabeau. Ce sont des jalons posés sur la grande route de l'histoire moderne, parcourue par tant de faiseurs de mémoires, de biographies et de calomnies contemporaines.
Après le départ de M. Musset Pathay de Bruxelles, le prince Auguste dut chercher un autre homme de lettres plus à son gré pour la mise en ordre des papiers dont il était le dépositaire , et dont il ne pouvait seul tirer un parti utile à l'histoire de l'époque. Il parait certain, d'après un volume de morceaux d'histoire et de fragments inédits publiés à Paris en 1828, chez Ponthieu, libraire, que M. L. Barrière, éditeur des Mémoires de Briennc, fut appelé à Bruxelles par le comte de Lamark, qui lui communiqua les manuscrits de Mirabeau et qui lui permit sans doute de prendre copie de la première lettre écrite par Mirabeau au roi Louis X\ I, lettre que M. F. Barrière a reproduite à la fin de son volume, page 387 et suivantes.
« Les papiers importants de Mirabeau , dit M. F. Barrière, tous ceux auxquels il attachait, avec un noble orgueil, l'idée de sa gloire à venir, sont entre les mains d'un grand seigneur; cet homme seul pour qui Mirabeau n'a point eu de secrets. A cet homme seul il a montré constamment le fond de son cœur et de sa pensée ; et celui seul , qui
placé par son rang dans la plus haulc coiiliaiicc de Louis XVI et de la reine , osa leur donner le conseil de recourir à Mirabeau, et d'ouvrir avec lui un commerce de lettres, est aussi demeuré Tunique dépositaire de cette mystérieuse correspondance, entre le prince assis sur un trône chancelant, et le sujet qui avait le plus ébranlé ce trône, mais qui voulait enfin le raffermir. Cette correspondance politique, commencée dans de si graves circonstances (1790), et qui fut l'objet de tant de vagues soupçons, était jusqu'à ce moment cou verte d'un voile épais. Le noble possesseur des lettres autographes de JMirabeau au roi m'a permis de publier celle qui commence cette correspondance. » Il est surprenant que le comte de Lamark n'ait laissé prendre copie que de cette première lettre , ou que Féditcur, M. Barrière, ait choisi celle-là qui sans doute fait le moins connaître les moyens que le génie politique de Mirabeau voulait employer pour affermir la monarchie constitutionnelle.
Les maisons d'orphelins sont très-nombreuses dans la Belgique ; c'est un établissement de charité publique inconnu en France, où Ion croit qu'il suffit de donner des représentations théâtrales et des bals somptueux , pour secourir les grandes calamités.
Les Belges sont restés plus prcs de la morale
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et de la iialiuv (luc les civilisés Fi'ani;ais ; ils se sont rapprochés des mœurs des premiers chrétiens qui avaient la charité de nourrir des orphelins, qu'ensuite ils mariaient avec leurs propres enfants, plutôt qu'avec d'autres étrangers. Un jour peut-être les Français s'occuperont du sort de ces êtres infortunés que le sort ou la maladie a privés de leurs appuis naturels.
Ces orphelins appartiennent à la société qui leur doit asile, nourriture et profession, ainsi que l'instruction religieuse et morale.
Un jour chaque département de la France aura une maison d'asile consacrée à ses orphelins, et cet étahlissement sera un des plus honorables comme il est un des plus nécessaires.
Nulle part en Europe l'enfance des orphelins et les besoins des vieillards ne sont soulagés avec autant de soins et de générosité que chez les peuples sages et hospitaliers de la Belgique.
l^endant mon exil, je fis connaissance avec un imprimeur célèbre de Bruxelles , appelé Wahlen ; il me parla d'une entreprise , la biographie des contemporains, qu'il avait commencée avec le secours d'un Français , homme d'esprit et connaissant la série des intrigues et la conduite des intrigants principaux de France et surtout de Paris. M. Wahlen me proposa de lui faire quelques articles, je m'y refusai; il me fil
I)K IJAHÈRIi. 353
presser par un de mes eo-rél'ugiés , M. Bonnet de Treiehe, de rédiger moi-niènie mon artiele biogra- [diique. Je m'y refusai, laissant ee soin à M. .lul- Jian qui, très-jeune en 1795, était venu à la ])arre de la Convention iialionale, avee la jeunesse dorée de Fréron , pour dema nder la tête des membres du Comité de salut i>ul>lie.
Monsieur Bonnet me dit alors de l'aire comme dautres conventionnels, tels que Cliazal, Puyraveau, Jouane, etSièyes qui ont rédigé eux-mêmes leur article pour cette biographie des contemporains. « Sièyes, dit-il, ne s'est point é])argné la peine d'écrire son propre éloge. » — « ,Ie n'iniilerai cependant pas mes collègues ; les biogi-aplies (liront ce qui leur plaira ou ce qui leur sera le mieux payé. » Nous en restâmes là.
Lors de la décadence de leur conmierce , les Flamands achetaient la laine des Anglais et l'employaient à faire du drap qu'ils leur revendaient ensuite , avec de grands bénéfices. Le gouvernement anglais fît des règlements sévères pour empêcher la sortie des laines du royaume ; alors, les Flamands s'adonnèrent à la manufacture des toiles , et pour s'y soutenir , ils se livrèrent à la culture du lin.
C'est ainsi qu'il faut protéger l'industrie et la fabrication par les produils indigènes.
Ariiault a composé , clans sou exil en Belgique , la tragédie de Guillaume de Nashau, dont le prince d'Orange a agréé la dédicace. Cette pièce a été lue au palais du prince à Terwmen, par Talma, en présence de l'auteur, et devant une société de la cour. Le prince, qui aime les arts et les lettres, se montra sensible à l'infortune de M. Arnault, lorsqu'il fut obligé de se cacher, même dans l'exil, pour se soustraire à la fureur de ses ennemis. On aime à voir cet hommage du talent au pouvoir ; la reconnaissance honore autant le véritable homme de lettres que la flatterie le dégrade.
Le plus délicieux spectacle que présente la Belgique, c'est la fête musicale qui a heu tantôt à Anvers, tantôt à Gand, à Liège ou à Bruxelles.
J'ai assisté au concours d'harmonie qui fut célébré dans cette dernière ville; c'était dans la plus belle partie du parc que se tenait la séance du concours.
Une vingtaine de compagnies musicales y prirent part, en présence d'une innombrable réunion d'amateurs et de spectateurs venus de toutes les parties de la Belgique et de la France. Il y avait un amphithéâtre dressé pour le roi Guillaume , sa famille et sa cour ; un autre amphithéâtre était destiné à la régence et aux diverses autorités de Bruxelles.
Plus loin était placée la loge du jury qui devait
DK llAUliKL. 355
prononcer sur le mérite et les talents des diverses sociétés d'harmonie, toutes distinguées par leur drapeau et leurs unilormes.
^près trois journées consacrées au concours musical, le jury a adjugé les prix avec une pompe et une solennité dignes des anciens jeux olympiques de la Grèce.
Que Paris vante sa civilisation , ses plaisirs, ses théâtres et ses fêtes ; Paris n'a rien qui ressemble aux jeux publics de la Belgique. Dès que la fîcllc saison revient , le [)arc de Bruxelles , plus agréable, mieux disposé et plus vaste que les jardins tant vantés des Tuileries et du Luxembourg, est rempH de nationaux et d'étrangers. Tous les jours de l'êtes et les dimanches , la musique des régiments de la garnison exécute des symphonies remarquables au milieu d'un bois mystérieux où s'élève un orchestre abrité contre le soleil et la pluie. Chaque semaine il y a dans un hôtel consacré à la société d'harmonie de Bruxelles un grand concert oii sont invités les dames et les étrangers par les sociétaires nombreux de cet établissement lyrique. Les concerts donnés dans un jardin spacieux et artistement décoré sont suivis d'un bal offert aux spectateurs dans les salles de l'établissement.
Tous les trois ans, le parc est disposé de manière à recevoir le roi et la famille royale , le jm'y qui décerne les prix de musique , les théories des musiciens ou les diverses sociétés d'harmonie , qui viennent concourir, et les nombreux spectateurs
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accourus de toutes les villes de la Belgique et des pays étrangers.
A l'ordre qui règne dans ces jeux lyriques, k l'immense affluence des spectateurs répandus dans le parc et dans les amphithéâtres , on croirait assister aux réunions fameuses de la Grèce, à ses jeux olympiques si vantés. Ce concours est présidé par le roi qui, le troisième jour, distribue les couronnes aux vainqueurs; ceux-ci sont ensuite honorés dans la ville par des applaudissenienls et des acclamations, qui les accompagnent dans leurs communes.
Paris a-t-il donc quelque chose de comparable à ces trois institutions musicales, solennelles, publiques et gratuites ?
A Paris, l'argent est au fond de toutes choses et de tout étabhssement : Bruxelles ressemble plus à Athènes et à Corinthe ; Paris ressemble davantage à Persépolis et à Babylone.
Voyez aussi combien les beaux-arts ont fait de progrès dans la Belgique. L'école flamande dont l'antique célébrité n'a pu être égalée, compte encore des peintres célèbres.
L'architecture vient d'y élever un théâtre royal, plus beau qu'aucun des théâtres si nombreux de Paris, un vaste et magnifique hospice pour les vieillards des deux sexes, qui doivent y trouver tout ce qui peut être propre à adoucir la double souffrance de la misère et de la vieillesse; on prendrait cet hospice pour le palais d'un roi puissant. C'est le \em-
pie du temps et de l'humanité : on le voit, ce n'est pas seulement à la musique que les Belges ont consacré des autels.
— Les Hollandais sont les premiers parmi les chrétiens de l'Europe qui ont secouru et soulagé les peuples révoltés contre le joug ottoman. Les Grecs ont vu, en 1824, les généreux habitants d'Amsterdam recueillant des dons pour les Grecs fugitifs , et les leur distribuant avec un soin paternel ; la persécution a toujours échoué sur les côtes de la Hollande ; l'hospitalité y a toujours élevé des autels à l'humanité et à la liberté. Il y a à Amsterdam, depuis 1822, une commission qui préside à ces secours envers les Grecs infortunés.
Cet exemple donné du fond de l'occident européen n'a point trouvé d'imitateurs, ni chez les Français si civilisés , ni chez les Autrichiens si papistes , ni chez les chrétiens protestants de la Prusse , ni chez les Cosaques grecs de toutes les Russies, ni chez les bons catholiques de l'Italie.
— Il y a dans l'infortune des consolations secrètes, qu'on sent bien ne pas venir des hommes. Il existe un Dieu des opprimés.
Il n'est pas un seul des réfugiés politiques qui sur la terre étrangère n'ait trouvé encore quelques douceurs parmi de nombreuses calamités.
Mais rencontrer un roi magnanime , généreux, hospitalier, employant sa puissance à protéger Tinfortune, et se dire en passant devant un palais:
dans celui-là, du moins, on n'ignore point le malheur; on se souvient qu'on a souffert. N'eSt-ce pas une douce consolation ? ""
'rro mp (uy J'ai vu dans plusieurs cabinets de tableaux et d'estampes à Bruxelles , deux gravures aussi remai'quables que les fléaux de guerre qu'elles représentent. Ce sont deux vues de Bruxelles bombardée par Louis XIV. Ce despote orgueilleux , voyant la courageuse résistance des Belges , ordonna le bombardement de la ville de Bruxelles, et fit placer son attirail de destruction dans la plaine et les prairies du village d'Anderleck , qui est en face de Bruxelles. Le roi de France et de Navarre, appelé Louis le Grand par la flatterie contemporaine, n'eut de grandeur à cette époque que dans les projets de destruction et d'extermination ; car, en deux jours seulement, trois mille bombes et douze cents boulets rouges furent lancés sur la \ille de Bruxelles ; il en résulta pour cette ville une destruction complète de toutes les propriétés bâties en face de la campagne d'Anderleck. Les malheureux estropiés , les blessés , réduits à fuir leurs habitations , et en proie à la maladie et à la misère , furent transportés sur les hauteurs de Bruxelles où étaient des bois considérables , dont on fit un immense bivouac pour les victimes de l'orgueil féroce d'un Bourbon ; ce fut en ce lieu qu'ils se réfugièrent ; ils couchèrent on plein nir
sur la paille ou sur la terre humide , et moururent par milliers. Ce lieu forme aujourd'hui le pare de Bruxelles , une des plus agréables promenades de l'Europe, ornée de monuments et de statues, et entourée de palais et de magnifiques hôtels. Mais en se promenant , le souvenir des fureurs militaires de Louis XIV poursuit le promeneur solitaire ; et ce souvenir est un deuil.
On m'a montré dans la plaine d'Anderleck remplacement de l'artillerie qui foudroya cette ville sous les yeux du grand roi. Le siège fait par les Français fut épouvantable de destruction et de barbarie. Tous les quartiers à l'occident et au sud -est de cette belle cité furent démolis par le canon de l'ambitieux monarque. Toutes les traditions de cette hostilité sont conservées de génération en génération ; on en reconnaît les traces à cette masse de constructions modernes qui ont remplacé les ruines faites par la monarchie de Versailles. Étrange manière de régénérer les grandes villes !
Il y a dans Bruxelles trois établissements destinés à l'instruction publique des enfants appartenant aux familles pauvres.
Deux écoles d'après Pestalozzi sont entretenues aux frais de la ville, et contiennent 800 enfants.
Une école lancastrienne ou d'enseignement mutuel est établie aux frais dune société de bienfai-
sance, el divisée en deux sections, l'une de 500 garçons, T autre de 500 tilles.
(A^tte dernière a été construite à neuf sur un terrain concédé par le roi Guillaume I", au moyen d'une souscription particulière à laquelle la famille royale el la régence ont ('onlri])ué. La méthode par ] enseignement mutuel diffère de l'autre en ce qu'elle est moins coûteuse. Elles arrivent il est vrai au même but.
Par cette méthode on porte très-loin le progrès de l'enseignement linéaire et même celui de la musique, on peut s'en convaincre en voyant l'école dite des Minimes.
Que ne doit-on pas attendre pour les progrès de l'enseignement des classes peu fortunées d'un pays oîi le roi et les citoyens s'occupent ainsi de cet objet intéressant pour l'humanité !
Se livrer au nouvel enseignement, c'est faire alliance avec l'industrie, l'éclairer, l'enrichir, et prendre part à ses justes récompenses.
Cet enseignement n'a rien qui ne soit à la portée des simples ouvriers. Les arts s'élèveront et deviendront plus puissants , quand les chefs et souschefs d'ateliers deviendront plus éclairés. On peut prouver par là comment la science parvient à délivrer l'homme des travaux bruts et matériels qu'elle confie aux animaux, aux éléments qu'elle a domptés, et réserve à l'espèce humaine, ennoblie dans ses travaux, les diverses directions qui sont l'apanage et le propre de l'espi'it humain. On voit
DE BARÈUE. 361
tous les avantages i)récieux que la société entière peut retirer de l'instruction du peuple ouvriei' cl de la masse du peuple.
Le roi a établi une chaire de minéralogie en 1 825, à l'Université de Liège. Les besoins de l'industrie en ce genre se font encore plus sentir dans les provinces de Namur et d(^ Luxembourg , où sont les mines et les terres minérales les plus abondantes. Etablir à Namur une école pratique de métallurgie serait une utile institution, ainsi qu'à Luxembourg une société de minéralogie semblable à celle qui existe à léna .
Les Belges eurent, au quatorzième siècle, à leur tète, un Jacques Arteveld qui fut leur appui pendant neuf années. Le comte de Flandre était devenu justement odieux aux peuples des Pays-Bas. C'est une des mille taches qui souillèrent le règne insensé de Charles YT, roi de France, que d'avoir adopté la cause de l'infâme comte de Flandre. Les peuples insurgés avaient à leur tête le fds du patriote célèbre, Philippe Arteveld , qui com- Ijattit le duc de Bourgogne, payé par le comte de Flandre, pour une guerre qui ne pouvait être que ruineuse pour la France. De quoi pouvait servir à Charles VI l'asservissement de cette nation belge si valeureuse, si opprimée , et cependant si prudente, qui disait à tous les rois de l'Europe : « Nous n'attaquons pas ; mais nous nous défendrons et
nous ne serons jamais asservis ; car, lorsqu'on nous aura tous tués, nos ossements se rassemblel'onl encore pour combattre. »
'»l)f)'fiî
,l"ai lu avec intérêt une notice historique sur la ville de Gand, ses monuments et ses hommes célèbres.
L'auteur, M. A. Voisin (1826), juge les monuments en amateur des arts. C'est un guide pour les voyageurs curieux d'antiquités et de traditions. Il aurait dû y parler des environs de Gand , des bords de l'Escaut et de la Lys. Ces beaux paysages sont comme l'encadrement de la ville. Il est nécessaire de faire connaître l'aspect général de la ville avec le charme que ces détails peuvent donner. Il y a cependant de johes cartes bien hthograpbiées par M. Kierdoff.
Le président de la chambre des députés, Reyphius, en acceptant le fauteuil ( 20 octobre 1826), a dit ces paroles remarquables :
« Ce qui m'a encore enhardi à accepter les honorables fonctions qu'on m'a déléguées, c'est l'ordre qui a toujours présidé aux délibérations de la chambre ; c'est la modération qui l'a caractérisée, même lorsque les opinions les plus divergentes se manifestaient sur les projets de loi ou d'autres objets de la plus haute importance. C'est aloi's que nous avons dit avec raison que Tassem-
bléc justifie la publicité de ses séances, que nous avons (lit avec un juste orgueil qu'elle foit, par s.'i (îonduite. l'éloge de la forme de gouvernement, le seul qui nous convienne , le seul digne de nous, sous lequel nous avons le bonheur de vivre. »
En voyant , dans la rue des Barques, près du canal de Bruxelles , la maison qu'habita Linguet pendant son exil, je me rappelle les malheurs de cet avocat éloquent dans les temps désastreux où il fit ses Annales politiques , qui eurent tant de vogue et de renommée. Rayé du tableau des avocats en 1775, il s'était réfugié à Londres , où il rédigea des journaux poui' sid)sister. Mécontent du séjour de l'Angleterre , il quitta cet asile au bout d'un an, s'établit à Iverdun, puis quelque temps après à Bruxelles, où il écrivit ses Annales politiques. Il s'éleva avec la plus grande liberté contre le ministère de France, et traita avec 'la même hardiesse de ce qui se passait dans tous les États de l'Europe. Un style éloquent, facile, des pensées hardies, lui assurèrent un succès toujours croissant. Mais il eut l'imprudence d'aller à Paris, où il fut arrêté et mis à la Bastille dès son arrivée, malgré un sauf-conduit qu'il avait obtenu» On dit alors, pour excuser ou atténuer cette violation du sauf-conduit, que Linguet avait écrit, sur le compte du maréchal de Duras , une lettre impertinente, dont le noble mare-
chai avait demandé vengeance. C'est la justice des iirands et des puissants !
Perfidns est Gallus. C'est un proverbe belge peu flatteur pour nous ; mais les Belges, depuis la maison de Valois, ont été trompés et opprimés par les Français. Louis XI fut un des Valois les plus perfides. La tradition belge est juste.
Les Italiens des Etats du pape ont été encore plus trompés par le gouvernement français, sous Louis-Philippe. Les patriotes italiens, se fiant aux paroles du ministère français, ont succombé, ils ont vu leur patrie remise aux fers et livrée à des prêtres et à des Autrichiens. Aussi le patriote Menotti, de Modène , a-t-il dit à ses concitoyens , en mourant victime de sa confiance : «Ne vous fiez jamais aux promesses de l'étranger cet étranger, c'est le Gaulois, c'est le Français...»
En 1825, Louvain possédait un'coUége philosophique. Cette institution avait ouvert une grande source d'instruction aux prêtres, afin de les mettre en harmonie avec les lumières du siècle, et qu'il n'y eût plus de clergé ignorant pour un peuple éclairé. Mais le Vatican a frappé de sa foudre ce bel établissement. Le roi en avait fait un monument pour les intelligences cléricales ; le pape en a fait, en 1830, le tombeau de l'instruction.
I)i; HAKliKK. 365
J'étais occupe d'études historiques sur le pays qui m'avait reçu si l'avoral)lement, lorsque M. Jobard, artiste lithogra})lie renommé à Bruxelles, vint me voir accompagné d'un étianger qui revenait de Londres. «Voilà, me dit -il, M. le comte Plater , Lithuanien , conseiller d' État de l'empereur de Russie, qui m'a témoigné le désir de vous voir et de converser avec vous. » — « Je suis d'autant plus touché, répondis-je, de l'honorable visite d'un fonctionnaire éminentde Russie, que j'ai été proscrit sur l'insistance des ambassadeurs des puissances alliées à qui Louis XVllI navait rien à refuser. » — «C'est le sort des révolutions, me répondit- il; n'avons-nous pas aussi notre Sibérie ?» — « Mais du moins vous savez que vous vivez sous un autocrate, au Heu que nous croyons exister sous un roi constitutionnel. » — « Ce sont les usages de la vieille Europe qui i)rédominent encore pour longtemps. » Je crus devoir changer le sujet de la conversation et je lui parlai de l'Angleterre, d'où il revenait et où il avait dû voir souvent M. le comte de Massachewitz, envoyé extraordinaire de Russie à Londres. « Que pensez-vous, lui demandai-je, de votre ministre plénipotentiaire comme homme politique, si ma question n'est pas indiscrète?» — «M. Massachewitz est un homme très-instruit, une tète forte, un véritable homme d'Etat ; il travaille de concert avec M. de Liéven, qui est à Londres anîbassadeur dc- })uis longteaipb. M. Mass;lci^e^^■il/. os{ un 'Icscsprils