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tie. Cette fois, l'immobilité de cette fraction des députés me prouva qu'elle restait absolument en observation, attendant la manifestation de l'Assemblée et celle des sentiments des tribunes, très obstruées ce jour-là dès cinq heures du matin.
Il y avait des murmures , il y avait des signes d'approbation donnés sans but connu , et qui semblaient vouloir se régulariser et se reposer sur quelque objet ou sur quelque individu. Il faut avoir vu ces grandes assemblées agitées par des événements inattendus ou par de fortes passions , pour se faire quelque idée de la fluctuation des opinions et de la versatilité des volontés. Enfin , plusieurs voix , au milieu de ces incertitudes tumultueuses, crient : A bas le tyran ! à bas le tyran ! la parole à Barère! Ces cris, loin de commander le silence , ne font que redoubler ; mais enfin la parole m'est accordée.
Le Moniteur du lo thermidor a rapporté expressément ces exclamations, qui déterminent bien l'état de la Convention à cette heure si décisive. Elles prouvent évidemment que l'accusation de tyrannie frappait la tête de Robespierre , et que la faveur d'obtenir la parole m'était accordée par un sentiment unanime et contraire. Je défie mes ennemis de répondre à ce fait décisif et de réfuter cette seule page du Moniteur.
Contenance de Robespierre. — Mouvement de l'Assemblée.
Cependant, Robespierre, le chapeau à la main, s'adresse de nouveau à rassemblée qui entourait la barre en face de la tribune , et sollicite d'être entendu un instant avant que le rapporteur du Comité prenne la parole. Les cris : A bas le tyran! la parole à Barère] recommencent avec plus de force , et le rapporteur du Comité commence à parler. — Je présente la situation malheureuse où les divisions et les ambitions particulières mettent la Convention; je demande qu'avant tout elle s'occupe de placer la force dans ses mains et de conserver à sa disposition les quarante-huit sections de Paris , dont le premier devoir est de défendre la représentation nationale. Placé en conséquence au-dessous d'elle, Henriot, commandant dévoué à Robespierre, doit être sans pouvoir. Le maire de Paris est déclaré responsable de la tranquillité publique , et les ambitieux voient se briser à leurs yeux tous les instruments de séduction et de trouble.
Tandis que je parlais, mon frère, qui était dans la tribune au-dessus du fauteuil du président , observait tous les mouvements de Robespierre. Celui-ci, toujours à la tribune, s'agitait continuellement. Mon frère m'a dit que lui et ses voisins craignaient qu'il n'en vînt à l'extrémité d'attenter à ma vie , tant on le voyait en proie à une violente crise de colère et de convulsion. Une appréhen-
sion semblable était bien d'un frère, mais elle ne devait pas s'élever contre Robespierre : cetliomme était barbare avec le glaive des lois ou le fer des révolutions, mais non d'individu à individu.
Je continuais mes rapports et Robespierre ne quittait pas la tribune : il espérait toujours obtenir la parole; une partie de l'Assemblée était du reste encore en suspens. — Toutefois la parole me fut accordée de nou^eau : alors je présentai celle proclamation qui appela les quarante-huit sections armées autour de la Représentation nationale , et neutralisa , jusqu'à une certaine heure de cette terrible journée , les intrigues et les menées des Jacobins et des partisans fanatiques de Robespierre.
Dans cette proclamation , je peignis l'ambition de Robespierre , de manière à ce qu'elle fût reconnue par tous les auditeurs , et c'était à côté de lui que je lui disais ces vérités utiles.
A peine le décret et la proclamation proposés furent-ils votés , qu'une foule de voix demandèrent que Piobespierre fut mis en accusation, et qu'il descendît à la barre pour se défendre; d'autres voulaient son arrestation. Ces deux motions changèrent tout-à-coup l'indifférence du Marais en un mouvement unanimement conforme à celui ilu haut des bancs de la Montagne. Dès lors je vis Robespierre , Saint-Just etCouthon abattus ; l'opinion publique les abandonnait ; ils furent mis en accusation et eji arrestation. L'Assemblée étonnée,
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ou penl-<Href'fl'ravéc do .son courage et de ses décrets , se sépara à cinq licures , en s'ajournant à neuf heures du soir.
Pendant que la séance est suspezidue , les députés aiT«lés se réunissent à la Commune. — Henriot.
Le cardinal de Rclz dit. dans ses Mémoires, que tous les projets et tous les plans des frondeurs manquaient parce que les Français ne savent ni no peuvent se dcshenrer. Cette expression rend bien cette partie du caractère natiojial qui met les plaisirs , les repas et les habitudes avant tout , quelque urgentes que soient les affaires puhli({ues ou particulières ainsi que les intérêts de la politique.
Aussi l'absence de la Convention du lieu de ses séances, dans un moment où la permanence était si nécessaire, faillit elle lui devenir funeste Robespierre et Saint-Just, déposés en arrestation dans la salle du Comité de sûreté générale , sont arrachés de ce lieu par Henriot à la tête d'une troupe d'hommes armés et de canonnicrs qui vont conduire les prisonniers à la mairie. Là Robespierre leur persuade qu'il sera mieux à la Maison- Commune; ils l'y transfèrent. Les autres députés, Saint-Just, Couthon et Lebas s'y rendent bientôt et délibèrent sur les mesures qui leur restent a prendre pour attaquer la Convention avant qu'elle puisse se rassembler.
UUij MllMOlRKS
Henriot paraît sur la place du Carrousel vers les huit heures; il cherche à pénétrer dans la salle des séances , pour la fermer et se rendre ensuite maître de Paris , par les sections armées. Il est à cheval avec plusieurs aides-de-camp et autres mi litaires de son état-major.
Quelques personnes excitées par M. Dominique de Merviîle , un des secrétaires du Comité de salut public , qui attendait l'arrivée des membres du Comité, s'écrièrent: // bas Henriot! il n a pas de comrnandeinentl Henriot ne s'effrayait pas de ces cris, il avançait au contraire avec audace. Mais de Mcrvillc et ses voisins , compromis par leurs premières démonstrations, imaginèrent de crier encore plus fort à son approche , en disant au public rassemblé sur la place des Tuileries en avant du pavillon de l'Horloge , que Henriot venait d'être mis hors la loi. Ce dernier crut alors que la Convention était en séance , et il s'enfuit au galop avec son état-major.
Xicttre d'uu espion anglais à Elobespierre.
Pendant que cela se passait sur la place du Carrousel , le Comité prenait connaissance d'une lettre adressée de Genève à Robespierre et écrite le 'iO messidor précédent, par un Anglais , M. Benjamin Vaughan , qui lui faisait autrefois de fréquentes visites , cl que le Comité de salut public avait éloigné de Paris.
Celle loltrc lilune profonde impression sur tous mes collègues, et ils résolurent que j'en ferais un rapport et une lecture à la Convention, pour la convaincre des dangers qu'elle avait courus et des intelligences que les ennemis du dehors entretenaient auprès du futur dictaieiir. Je joins ici le texte do cette lettre , afin que les sectateurs fanatiques et trop crédules de Robespierre connaissent la nature de ses relations politiques avec Fétranger, ainsi que les projets arliiicieux du gouvernement anglais ; car Benjamin Vaughan, se disant membre de l'opposition à la Chambre des Communes , déguisait ainsi son rôle d'espion diplomatique de Pitt, Le ministre anglais ne demandait que l'intervention d'un homme populaire, capable de mesures fortes , pour renverser les deux comités et ajourner indéfiniment la Convention nationale, — Que l'on joigne maintenant les propositions de M. Vaughan à la proposition formelle faite dans la réunion des deux comités au mois de messidor, de déférer à Robespierre une dictature présentée comme moyen de sauver la France et la liberté. En méditant, en comparant ces deux faits , les partisans de Robespierre prononceront s'ils auraient voulu ou supporté un dictateur.
Copi» testuelle de la lettre de B. Vaughan à Robespierre.
Citoyen, Uhomme vraiment grand n'a pas besoin qu'on
le dilgraiKt. H le sait, et il le rocoiniait quand on le traite en grand. Je vaiâ donc vous parler des grandes choses avec de la simplicité.
Quand Teau passe une certaine profondeur, la vue ne se distingue pas ; et quand l'appareil pour la félicité passe des certaines bornes, la félicité ne s'augmente pas avec l'appareil. Après un certain point , tout réside dans rame , et pas dans les choses. La France a donc assez de la territoire pour défense au dehors , et assez de la territoire pour profiter de la concurrence des volontés de plusieurs en dedans. — Sa gloire même ne dépend pas de son étendue ; car Sparte et Genève ne se sont rendus renomés ni par leur nombre d'arpens , ou leur nombre d'individus. L'àme, la sagesse, la probité , la bienfaisance ; voilà les principes de la gloire , qui percent le plus ; et Plato, Newton et Rousseau sont aussi bien ou mieux connus de nous à l'âge de 21, qu'Alexandre et C?esar, qui devient leur renommée plus aux grands traits de leurs caractères qu'à leurs conquêtes.
Pourquoi donc ne pas proposer, de la part de la France ,
Aux sept provinces des Hollandais, aux dix provinces des Autrichiens , à Liège;
Aux électorals ecclésiastiques sur le Rhin , et à tous les autres pays enclavés entre le Rhin et la France :
Que s'ils veulent profiter promptement de l'occasion , la France les aidera de devenir un gouver-
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nement l'cdératif, sous un congrès , sauf à eux ii s'amalgamer ou non après, l'un avec l'autre, pour leurs gouvernements particuliers; pourvu toujours que tout maie d'une âge convenable aura le droit de voter pour le choix du gouvernement, et particulier et fédoratif ; c'est-à-dire sans rejeter les sans-culottes de l'un côté, ni les privilégiés de l'autre, tous étant hommes. Dans ce pays là , il faut commencer ; l'universalité des voix est un bon principe; et l'exclusion des privilégiés ne fera , comme auparavant, que des tumultes. Un gouvernement à trois- quarts libre , deviendra bientôt libre tout-à-fait, dans cet âge d'avancement, comme a prouve la France.
L'à-propos d'un tel fédération peut mettre de votre côté une masse de huit ou neuf millions d'hommes, qui d'eux-mêmes feront conquête de leur pays contre les coalisés , sans faisant payer les frais à la France. La France tirera de là la gloire , l'économie , la paix dans le moment , un rempart dans le futur , et donnera le modèle de l'émancipation de l'Allemagne , c'est - à - dire du monde. — Pour sçavoir le bon de ce projet , il faut considérer le peu de mal qu'il reîd'ormo , et le comparer avec d'autres projets.
Si se trouve que je ne vous dégoûte pas, je prendrai de temps en temps la liberté de vous écrire , par le canal de vos ministres. Je puis me tromper et sur les objets et sur les moyens : mais je ne puis pas me tromper en me persuadant que
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des mesures nobles ei fortes briefement proposées, ne vous déplairont, quoique vous les auriez devancées par des meilleurs.
J'ai donné assez de preuves que je puis garder le secret , car me voilà à quarante-quatre, presque inconnu, quoique toujours mêlé dans des grandes choses avec des grands hommes.
Salut et fraternité.
Genève, 26 messidor an II.
Signé , Benj. Yalghân (
Note essentielle.
Pour faire connaître le prix de cette lettre , il faut mieux exposer les faits antécédents.
Au commencement de messidor, le Comité de salut public fut prévenu qu'il était arrivé, à Paris, un Anglais , membre de l'opposition à la chambre des Communes, lequel allait souvent chez Robespierre. Le Comité chargea la commission du miiiistère des affaires élrangères de sun>eiller cetjnglais. Les rapports furent que cet envoyé secret
(1; La lettre originaic de M. B. VaiigLan fut décachetée et lue au Comité de salut pubiic , qui ût constater le fait par la signature de deux de ses membres, en ces termes :
Adressée à Robespierre et décachetée au Comité le 9 ther-
$i(iné, B. Barère, J. Bii.J.Arn
DE BARÊHF.. 0.^ l
n'allait que chez Robespierre , et qu'on croyaitqu'il n'arait été choisi par }\. Pilt dans le parti de l'opposition que pour tromper la police de France , et pour obtenir plus de crédit auprès de Robespierre.
Dès lors le Comité de salut public ordonna que B. Vaughan sortirait du territoire français dans vingt-quatre heures.
Au lieu de retourner en Angleterre , il demanda des passeports pour Genève, où il se relira , et d'où il écrivit à Robespierre le 26 messidor an II (1794)» la lettre ci-dessus.
Elle ne parvint de la poste au Comité de salut public que le 9 thermidor au soir. Voici, d'après sa substance, comment elle peut être interprétée :
r M. Vaughan était, sans doute, chargé de son^ der le terrain auprès de Robespierre pour lui faire donner l'appui du gouvernement anglais qui l'avait envoyé ;
2° Il propose les anciennes frontières de la France, et l'abandon de la Hollande , de la Belgique, et de la limite du Rhin ; ce qui donnerait h l'ambition de Robespierre , au-dehors , un appui de 8 ou 9 millions d'individus ;
3* Il flatte Robespierre de l'honneur de donner à l'Allemagne le modèle de l'émancipation, et lai offre le moyen de s'en faire un rempart ;
4° Il se propose de correspondre de Genève avec Robespierre , pnr le canal des ministreg dé
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/a France , qu'il supposait, siius doute, dévoués à sa personne , et il annonce qu'il lui soumettra des vues nobles gI fortes brièvement proposées ;
5" Il déclare à Robespierre qu'il sait garder le secret, et qu'il a été toujours mêlé dans de grandes choses avec ce qu'il appelle des grands hommes, etc.
Voilà un espion de haut parage qui commence par proposer le dèmeiuhretnent de la France , la fédération de l\llleniagne , enfin l\ibandon de la Belgique et de la limite du Fdiin.
Qu'on dise maintenant que Robespierre n'avait pas de relations avec l'étranger, avec le gouvernement anglais , et qu'il n'aspirait pas à la dictature, demandée en sa présence aux deux Comités , en messidor an ii, par Saint-Just.
M. Vaughan, Anglais et membre de l'opposition, ne prononce pas une seule fois dans cette longue lettre le mot de liùerté ^ et cependant il écrivait à son populaire défenseur]
lies dcMx camps opposés. — Dénouement.
Dès que Henriot eut lâché pied , l'alarme fut dans le camp ennemi^ dans la Maison-Commune. Robespierre lit appeler les quarante-huit compagnies de canonniers avec leurs pièces; ces compagnies se placèrent dès neuf heures du soir sur
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la place de Grève , attendant Toidie qui devait les mettre en mouvement.
D'un autre coté , la Convention se rassemblait précisément à la même heure. Le Comité venait d'apprendre que divers membres étaient mis hors la loi à la Commune de Paris , par une proclamation signée Saint-Just, Couthon, Lebas et Robespierre. 11 me chargea d'aller proposer à la Convention le décret qui mettait à leur tour hors la loi les membres de la Commune de Paris et les quatre députés à qui elle s'était réunie pour délibérer contre la représentation nationale.
Ce décret terrible fut proclamé aux flambeaux dans Paris, vers minuit, depuis les Tuileries jusqu'au quai de l'École; et, chose singulière, la proclamation de Robespierre contre l'Assemblée était proclamée en même temps dans les autres quartiers de Paris qui sont au-delà de la place de Grève. C était comme au temps de la ligue et de la fronde.
Sur ces entrefaites , on nous apprit que les quarante-huit compagnies des sections, impatientes d'agir et ne recevant point d'ordres , n'attendaient qu'un décret ou une proclamation de la Convention , pour se réunir à elle. — Celui qui nous donna cet avis nous parut un patriote de bonne foi. — Je fis une proclamation manuscrite qui appelait les canonnicrs des sections fidèles à la patrie autour de ses représentants. A peine en eutil été donné lecture aux canonniers , qu'ils aban-
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donnèrent la Grève , et vinrent se ranger au Carrousel. Ce mouvement décida l'affaire de celte journée , restée très douteuse jusqu'à ce moment (minuit).
Le Comité envoya , après minuit , plusieurs représentants en costume à la tète des sections armées, rendues à l'appel delà Convention. Lorsque les quatre députés mis hors la loi eurent connaissance de la marche des bataillons sectionnaires , ils s'enfuirent. Robespierre seul se donna ou reçut dans la bouche un coup de feu qui lui fit perdre une grande partie de son sang et le livra sans défense aux gendarmes entrés les premiers dans les salles de la Maison-Commune. On le porta en cet état misérable et hideux dans une des grandes salles d'entrée du Comité de salut public, où il demeura , dit-on , moribond tout le reste de la nuit et une partie de la journée suivante. Saint- Jusl , Lebas et Coulhon furent pris dans leur fuite; et cette triste journée fut close par la détention dé la plus grande partie des membres de la Commune de Paris.
Portrait de Robespierre , Saint-JTust , Conthon et I>ebas.
Je me hâte de terminer ce tableau douloureux de dissensions civiles , laissant h l'histoire le soin de buriner les traits caractéristiques de ce Robespierre , qui avait des vertus et des vices en même proportion : d'un côté , la probité , l'amour de là
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liberté , la fermeté des principes , l'amour de la pauvreté , le dévouement à la cause populaire ; et de l'autre côté , une morosité dangereuse , un acharnement bilieux contre ses ennemis , une jalousie atroce contre les talents qui l'éclipsaient , une manie insupportable de dominer, une défiance sans bornes, une démagogie féroce et un fanatisme de principes qui lui faisait préférer l'établissement d'une loi à l'existence d'une population (i). Tel il me parut être, soit à l'Assemblée constituante, soit à la Convention nationale.
Saint-Just était plus jeune et plus dissimulé. Il se possédait bien dans la dispute , dans la discussion. Il était absolu , impérieux et tranchant. Son esprit était de feu , son cœur de glace. Il avait quelque chose du sentencieux spirituel de Montesquieu, et quelquefois de l'obscurité concise de Tacite. Il pariait beaucoup contre les tyrans, et il se montra propre à exercer la tyrannie. Il visait à être orignial ; il ressemblait cependant beaucoup à Sénèque.
Couthon était paralytique : sa tête était bonne ; mais ses opinions s'exagéraient facilement. Il avait le langage d'un honnête homme , et le ton d'un fanatique. Il aimait la liberté, mais il se passionnait pour le parti qu'il avait pris.
Quant àLebas, c'était un disciple de Saint-Just,
(Ij C'est lui qui disait un jour aux Jacobins: < Périssent «plutôllescoloniesquelesprincipesd'liumaniléqui doivent " faire abolir l'esclavage des noirs. »
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et il était fanatisé par lui. Il n'a péri que par ce motif, car il était froid, flegmatique, et n'avait jamais émis d'opinion qui eût pu le compromettre.
Suites du 0 thermidor (1).
Le 9 thermidor brisa le ressort révolutionnaire. — Le pouvoir appartint dès lors au premier occupant. Le parti le plus osé fut celui qui avait été le plus comprimé, le royalisme girondin. Aux Girondins se joignit le J/a/ais , toujours prêt à se tourner du côté du plus fort. — Les députés réacteurs et vindicatifs comptèrent encore au nombre de leurs partisans les représentants en mission qui avaient abusé de leurs pouvoirs et dilapidé les finances dans les départements. Ces gens-là ne pouvaient se croire à l'abri des recherches qu'en se liguant avec les Girondins par eux auparavant opprimés : au moyen de celle coalition ils prirent même part au pouvoir dans les Comités entièrement renouvelés, et réussirent à s'emparer de leur correspondance accusatrice. De ce nombre étaient les Barras , les Fréron , les Tallien ; Merlin de Thionville, André Dumonl , Monestier du Puy-de-Dôme-, les corrompus du parti de Danton, et les fanali([ues de la cause de Robespierre ; les Legendre , les Courtois et certains habitués du Ma-
(!) Passage intercalé.
1)!: nAKf:ilK. 2^7
rais. Ils ne lormèrent plus qu'une coalition contre-révolulionnaire à laquelle vinrent s'associer des agents secrets de Louis XVIll et des émigrés rentrés par autorisation des nouveaux Comités, l.a persécution contre les patriotes et les républicains, «lésignés sous le nom de Terroristes, fut si générale, si atroce, que le royalisme pur crut qu'on agissait pour lui. Il travailla en conséquence les sections de Paris , dont la tendance fut toujours monarchique, et qui espérèrent, enfin, revenir pour toujours à leur but.
Les exécrables succès des Thermidoriens à Marseille , à Tarascon, à Avignon, à Nimes, à Toulouse , à Bordeaux, à Nantes, à Lyon et dans les principaux départements , inspirèrent aux Parisiens royalistes une excessive témérité , au point qu'ils se perdirent le i3 vendémiaire pour s'être trop pressés de combattre. Là finit le règne contrerévolutionnaire des Thermidoriens. L'an m et sa Constitution semblèrent arrêter leur marclie, poser des limites à leurs excès, et commencer une véritable ère constitutionnelle.
Mais la majorité des hommes lâches et vindicatifs de thermidor n'avait fait que changer de camp. De la Convention nationale éteinte , ils passèrent aux places du Directoire exécutif naissant. Les mômes hommes, les mêmes opinions de parti devaient amener les mêmes résultats. L'arl)itraire , l'absolutisme et les coups d'État se continuèrent; les tendances monarchiques sanctionnées par l'é-
lablisseuient des deux conseils et du pouvoir directorial se renforcèrent tellement que si elles avaient été dirigées ou développées par des tètes lortes et habiles , les affaires publiques auraient pris un cours contraire à la révolution faite au nom de la liberté.
Mais des gens incapables, des instruments du despotisme royal et aristocratique, ne seront jamais assez forts pour arrêter le progrès de l'esprit humain , pour entraver la marche des idées du siècle vers l'affranchissement des peuples. — Depuis le Directoire exécutif jusqu'au Napoléon victorieux et aux Bourbons restaurés par l'Europe armée, aucune contre-révolution n'a pu réussir , qu'elle ait été faite, soit de par la gloire, soit de par la légitimité.
Mes eSbrts pour faire adopter d£s mesures de douceur.
Le 10 et le 1 1 thermidor, je fis des rapports qui tendaient à adoucir les mesures révolutionnaires. C'était dans la tombe de Robespierre qu'il aurait fallu renfermer tous les malheurs et toutes les fautes de ces temps de terreur et de guerre civile. Mais il y avait dans l'Assemblée des tètes trop violentes, et qui, long-temps comprimées, ne demandaient que vengeance et réaction. — D'ailleurs, la maxime favorite de ces messieurs était alors comme aujour-
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d'hui : OU-loi de là que je m" y nielle. Tallieii , Barras, Boissy-iVAnglas , Treilhard, André Dûment voulaient être à leur tour membres du Comité de salut public. Gambacérès , Clauzel , Pémarlin , Isabcau, voulaient aussi tàter du gouvernement. Cela leur tenait bien plus à cœur que de défendre la République, qu'aucun de ces messieurs n'avait ni voulue ni soutenue dans les temps de danger où la liberté et son succès étaient extrê-
mement problématiques.
Dans un de mes rapports, je dis en propres termes « qu'il fallait que le nom de République fût enfin rassurant et consolateur pour l'universalité des citoyens ; qu'il fallait que ce nom allât retentir jusque dans le fond de toutes les prisons, où il ne devait plus rester de trace des opinions politiques qui nous avaient si long-temps divisés. »
J'ai toujours professé , en effet , les grands principes et les axiomes libéraux que Jérémie Bentham a écrits dans son excellent ouvrage sur la législation. Il dit « qu'en matière de révolution et de guerre civile, il n'y a aucune opinion vraiment coupable et justiciable des tribunaux , puisqu'elles reposent toutes également sur la bonne foi , et que toute opinion humaine peut être légitimement défendue. »
Certes, la Convention était capable de proclamer les grands principes de liberté publique et d'assurer les droits de la nation ; mais je ne la crus pas capable de comprendre et de professer les
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principes do celle lolérance absolue recommandée par Benlham; car lous les terribles événements qui signalèrent la durée de cette assemblée venaient des résistances el des intolérances d'opinion,
lia libératicn générale des détenus est ajournée.
Je rentrai dans le Comité pour faire adopter des mesures de douceur et de conciliation; mais, au bout de buit jours, plusieurs membres du Comité revinrent sur l'opinion qu'il fallait aussitôt ouvrir toutes les prisons , mettre en activité la Constitution et reprendre le train ordinaire des lois. Quelques uns craignirent la réaction que l'on croyait devoir résulter de cette libération générale et subite des détenus, et dirent que l'esprit de ressentiment ne pourrait plus être arrêté si l'on rendait à la fois tous ces gens à la société où ils porteraient le souvenir de leurs souffrances et la pensée de leurs vengeances.
Ces considérations firent renvoyer à quinzaine le rapport que j'étais cliargé défaire sur la liberté à donner aux détenus par mesure générale.
i^e Comité de sûreté générale complaît beaucoup de nouveaux membres qui aimaient mieux donner en détail la liberté, et se faire un mérite de ce qui n'était qu'un acte de justice. — Tout le monde sait qu'il y eut, à cette époque de réaction, bien
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des libertés vendues, bien des familles illustres el des maisons orphelines mises à contribution pai les hommes dont je parle. Je m'abstiens de les nommer pour ne pas porter l'infamie sur leurs tombeaux, quoiqu'ils aient fortement contribué à me faire proscrire
'< Le Dieu que je sers est le Dieu qui pardonne.... »
Je ne tardai pas à m'apercevoir qu'André Dûment et Tallien , entre autres , ne voulaient pas que j'eusse l'avantage et le bonheur de faire un rapport tendant à effacer les traces du régime révolutionnaire. Comme si la main qui a fait une blessure ne pouvait pas la guérir ! Mais tel est le cœur humain : ceux de mes collègues dont j'avais sauvé les jours ont été mes plus cruels ennemis.