‹ Mémoires de B. Barère, membre de la Constituante, de la Convention, du Comite de salut public, et de la Chambre des représentantsChapitre 12 sur 27 · DES MÉMOIRES · texte numérisé non relu

DES MÉMOIRES

DEPUIS LE 9 TriERMIDOR (1794) JUSQU'AU 18 BRUMAIRE (1799).

Oïi cherché des préte?:tes pour renouveler les ttïetnbrës dû Comité de salut public.

Je commençai alors ( septembre 1 794 ) à voir tout ce que pouvait me préparer de persécutions et d'accusations l'envie de plusieurs de mes collègues , impatients d'arriver au pouvoir. Ils mirent en usage toute espèce d'attaques , soit dans les journaux , soit auprès des membres de la Convention , pour avoir- un prétexte de renouveler les membres du Corniié de salut public. Wss^éidi^iiVQlii beaucoup d'un rapport sur la réorganisation d'un tribunal effrayant, qu'il aurait mieux valu faire disparaître avec le souvenir de ses jugements , ou plutôt de ses proscriptions ; mais j'exprimais le vœu du Comité. Lorsque j'en vis le résultat dans les débats de la Convention, à une séance du soir présidée par Tallien , je ne doutai plus du

MÉMOIRES DE BARÊRE. fll^Z

piége qui m'avait été tendu pour me perdre dans l'opinion , et arriver plus sûrement au renouvellement partiel des membres du Comité de salut public.

De septembre à octobre 1 704. — Des membres du Comité de sûreté générale s'arrogent le droit exclusif de libérer les détenus.

Ceux qui voulaient s'emparer du pouvoir du Comité commencèrent par y faire entrer des auxiliaires chargés de préparer les voies aux véritables ambitieux. On y appela d'abord quelques députés sages, modérés, patriotes, honnêtes; de ce nombre fut Eschasseriaux l'aîné , député de la Charente-Inférieure , homme plein d'instruction et de patriotisme , d'énergie et de sagesse. S'il n'y avait eu à cette époque , dans le renouvellement du Comité , que des députés de ce genre , la réaction n'eût pas déshonoré , corrompu la seconde période de la Convention nationale.

On m'adjoignit ce nouveau membre pour préparer le rapport que je devais faire sur l'ouverture des prisons et sur la cessation des mesures révolutionnaires. Nous travaillâmes ensemble sur les bases et les moyens d'exécution de ce projet , réclamé par la justice et la tranquillité publique. Le rapport était terminé, lorsque les membres du Comité de sûreté générale, à la tête desquels étaient André Dumont et Clauzel , vinrent demander à concerter avec le Comité de salut public les mesures

2'|4 MÉMOUIES

à prendre pour effectuer la libération des détenus , sans nuire à l'action du gouvernement, sans troubler la République par des passions nouvelles. Le but élait louable ; mais dans la bouche des députés que j'ai nommés , il n'y avait là qu'un prétexte pour entraver le travail déjà fait au Comité de salut public sur cette matière urgente, et qui regardait essentiellement le Comité de gouvernement.

D'abord , ces membres du Comité de sûreté générale voulaient m'enlever l'honneur de faire un rapport qui réparait une partie des maux de la révolution;

Ensuite, empêcher Eschasseriaux, que l'on avait l'intention de nommer rapporteur à ma place, de faire une proposition qui rendait le ( 'omilé de sûreté générale à peu près inutile ;

Enfin, laisser à ce dernier Comité le droit exclusif et lucratif àQ décerner à son gré tous les mandats de liberté comme une faveur, tandis que le Comité de salut public les considérait comme un droit. Le Comité de sûreté générale prétendait n'expédier qu'insensiblement , avec précaution et mesure , ces mandats qui , selon le Comité de salut public , devaient être donnés à la fois et par voie d'amnistie générale.

Influence croissante de quelques ambitieui'.

Pendant que quelques amateurs du pouvoir me

DR BARÈRE. q45

poussaient par leurs étranges procodés liors de ma place pour la prendre , je les désolai encore par plusieurs rapports lus à la Convention sur les avantages importants que venaient de remporter les braves de l'armée dos Pyrénées- Orientales , pénétrant dans la Biscaye et dans la Navarre. Je fis aussi vers ce temps-là plusieurs rapports sur les moyens de reprendre les quatre villes du Nord occupées par les coalisés. Enfin , j'annonçai quelques jours après la reprise presque simultanée de ces quatre places. Une autre place restait encore au pouvoir des Autrichiens. Tandis que , sur la motion de plusieurs membres , la Convention nationale décrétait h l'unanimité <( que les membres du Comité de salut public avaient bien mérité de la patrie et rempli leurs fonctions à la grande satislaction de la Convention et de la République,» il arriva une dépêche télégraphique qui semblait sanctionner ce décret par une dernière victoire. Cette dépêche annonçait que la dernière place occupée par les ennemis venait de se rendre , et que le territoire français était totalement délivré des hordes étrangères.

De ces difïérences de vues ou plutôt de spéculatiojis dans les deux Comités , on vit néanmoins résulter une puissance extraordinaire entre les mains de cinq ou six membres influents au Comité de sûreté générale. Ces hommes s'emparèrent ainsi de l'opinion , du mouvement et de l'esprit de vengeance qui animaient les détenus mis en liberté.

Ils se firent une clientèle si nombreuse et si passionnée, qu'eux seuls , dans leurs conciliabules ténébreux, réglèrent et activèrent la marche violente d une réaction appuyée de l'autorité publique.

Les esprits égoïstes et superficiels qui abondent en France ne firent point attention à l'influence que devait donner ce patronage, ni à la force réelle de cette effrayante ciienteie qui ne rêvait que tumultes , vengeances et proscriptions.

Je sors du Comité avec trois autres membres.

Les anciens membres du Comité étaient restés et travaillaient avec ceux que l'Assemblée leur avait agrégés. Cependant il était bien difficile que deux principes aussi contraires que l'esprit d'action et l'esprit de réaction, l'esprit de liberté et l'esprit de servitude, le besoin de réparer les maux passés et le besoin impérieux de vengeance , pussent jamais s'associer et permettre aux deux partis de réunir leurs vœux et de coordonner leurs travaux. On décida que quatre membres sur huit des anciens sortiraient du Comité par la voie du sort. Collot , Billaud et Lindet se retirèrent de plein gré. Il en fallut un quatrième.

A cette époque , je jouissais de l'amitié de la plus grande partie de mes collègues , témoins journaliers de mes travaux législatifs , politiques et militaires , à la tribune, ainsi que de ma bonne foi et de la franchise de mon dévouement aux in-

DE BARÈRE. ^é^^

térêts de la France. Quand cette élimination fut résolue, je consultai plusieurs de mes collègues dont j'estimais le bon sens et les opinions. Eschaisseriaux l'aîné me représenta que ma sortie du Comité calmerait les passions de quelques individus et surtout l'envie. Granet de Marseille me parla encore plus franchement et me dit : « Donne ta démission, cela termine tout. De la sorte |u seras tranquille; car ces gens-là ne te pardonnent point ta célébrité et tes longs succès à la tribune. Il faut en descendre et leur céder la place. » — « Nous verrons. »

On voulait me faire tirer au sort avec Prieur de la Côle-d'Or, Jean Bon-Saint-André et Carnot; je m'y refusai. Je dis à ces trois collègues que j'avais trop long-temps fatigue l'attention de l'Assemblée et occupé la tribune ; que c'était à moi à m'ostraciseï , sans attendre le résultat incertain du sort. Je rappelai au Comité de salut public qu'il avait besoin des talents de Carnot , de l'activité de Prieur, et des lumières de Jean Bon-Sain t-Ar|dré ^ qu'ainsi je me regardais comme désigné par le sort. Et le me retirai.

lia République en face de ses accusateurs.

A peine ce changement fut-il opéré dans je Comité, que Fréron, qui faisait travailler ses libelles et ses motions par un certain Dussault, demanda à la Convention la liberté illimitée de la presse.

C'est là, sans doute , le premier fondement de la liberté civile et politique; mais dans le sens de Fréron , et entre des mains aussi viles , cette liberté ne devait être et ne fut , en effet , qu'un privilège donné aux calomniateurs , un brevet d'impunité pour les assassins moraux qu'il allait mettre en mouvement.

[ Dès lors commencèrent les attaques contre le gouvernement républicain, et les Fréron, les Tallien , soldés par Coblentz et Londres, trouvèrent long-temps des imitateurs. Accusée d'abord par les réacteurs de 1796 qui agissaient pour les princes émigrés , la République le fut plus tard successivement par les consulaires de 1800 qui héritaient des forces militaires et des travaux administratifs et financiers de la démocratie ; par les Impériaux^ qui , dans leurs vanités de soldats et leur soif de dotations et de richesses, ne voulaient aucune de ces institutions importunes exigeant quelque désintc:essement et quelque vertu civique ; par les Restaurateurs, qui, avec leur hypocrisie de charte, ne visaient qu'à rétablir l'ancien régime, et rapportaient dans leurs fourgons de voyage tout le bagage de la vieille monarchie de Versailles ; par les Rois et les Ministres de la Sainte- Alliance , parce qu'ils tremblaient, en 1 8 1 4, au seul souvenir de la République , et que ce nom les empêche encore de dormir tranquilles sur leurs trônes féodaux et absolus en i832 ; enfin , par les puissances et les ministres de la Royauté du

Page 1