‹ Mémoires de B. Barère, membre de la Constituante, de la Convention, du Comite de salut public, et de la Chambre des représentantsChapitre 13 sur 27 · I)K BARÈRE · texte numérisé non relu

I)K BARÈRE

7 août , tout élective qu'elle est, parce que, dans les jours héroïques et libres de Juillet, le nom de République fut prononcé, parce que laRoyauléqui lui fut adroitement substituée s'engagea à vivre avec des Institutions républicaines.

Les calomniateurs systémati(pies de la Convention nationale n'ont voulu accorder à cette assemblée de géants politiques que l'enthousiasme et le système de la terreur, sans tenir compte de ses lumières et de son courage patriotique.

Cessez donc d'accuser la République qui sauva la patrie et la liberté , qui chassa les Rois absolus de son territoire, qui donna à l'Europe une forte constitution sociale, et à l'avenir un grand exemple.

Cessez d'accuser la République : elle ne put vous faire connaître que ses rigueurs, ses suspicions terribles , ses sévérités extrêmes ; elle ne put vous faire jouir de ses bienfaits et de vos droits, au milieu des combats contre les hordes armées du despotisme européen et au sein même des conspirations.

Cessez d'accuser la République : en 1 798 et 179^^ , elle n'a pas désespéré de la patrie, malgré les obstacles que lui opposaient de toutes parts le servilisme ancien, le fanatisme de lOuestet du Midi, et l'égoïsme concentré de la capitale.

Cessez d'accuser la République, qui s'est dépouillée de son caractère constitutionnel et légal pour s'établir franchement en dictature inexorable , en proclamant la suspension forcée de la Con-

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stitution et en organisant le gouvernement révolutionnaire. Elle fut condamnée, pour vivre, à faire de la loi un glaive impitoyable , et de la liberté civile un holocauste.

Cessez d'accuser la République: elle ne s'est pas occupée d'elle, mais des citoyens ; vous lui devez le peu de vertus civiques qui vous restent ♦ et beaucoup de cette énergie nationale qui protégera toujours la France contre l'étranger.

Cessez d'accuser la République , vous habitants des frontières : elle a repoussé l'ennemi , elle a étendu le bouclier de la défense publique partout où l'étranger voulait pénétrer et asservir. Elle a fait à la France une ceinture de fer, et à la liberté une forteresse d'esprit public ; elle a appelé à son secours l'opinion et la victoire !....

Cessez d'accuser la République : elle a répondu glorieusement à ses envahisseurs armés , aux puissances liberticides , à ses diffamateurs , aux fanatiques de royauté. Comment, avec cet horrible embarras de dissensions civiles et de guerres étrangères, aurait-elle pu répandre les bienfaits de la liberté? Il s'agissait d'être ou de n'être pas. La France se devait avant tout à une question d'existence. Aquoi eussent servi la gloire, l'émancipation du peuple , et les lois fondamentales , si la patrie eût été envahie , mise en servitude , mutilée , effacée de la carte politique de l'Europe > selon le plan de partage écrit et signé à Pilnitz , à Pavie , à Londres? ]

DE BARÊRfi. ^5l

Fréron et Iiecointre dénoncent les anciens nnembres du Comité de salut public.

Le décret sur la liberté illimitée de la presse était à peine rendu, qu'on vit paraître (le lendemain) le Citoyen français , par Tallien , et \ Orateur du peuple , par Fréron. C'étaient les deux oriflammes de l'atroce réaction. On sait les maux que ces deuxjournaux ont produits, et les atteintes que leurs calomnies ont portées à la liberté publique ainsi qu'à la sûreté particulière.

Fréron ne s'en tint pas là : il avait fait composer une volumineuse brochure intitulée : Dénonciation des anciens membres du Comité de salut public. Ce libelle, écrit avec autantde mauvaise foi que d'injures , produisit un très grand effet sur un public toujours avide de nouveautés et amateur passionné de médisances et d'anecdotes malignement racontées. L'esprit vindicatif des détenus sortis des prisons favorisa encore la circulation de cet écrit calomnieux qui , au mépris du décret dç bien mérité de la patrie rendu par la Convention en notre faveur quelques jours auparavant, venait remettre en question notre conduite publique.

Le scandale de cette dénonciation était encore augmenté par la connaissance qu'on avait généralement des intrigues mises enjeu auprès d'un député naturellement exalté et porté à dénoncer ce

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qu'on lui présentait comme des abus. Ce député était Lecointre , de Versailles.

Peut-être croira-t-on difficilement ce qui suit. En l'an ix , au printemps , étant allé à l'audience du ministre de la police générale, Fouché , j'ai trouvé, parmi les personnes qui attendaient le moment d'être admises , ce même Lecointre. Mon premier mouvement fut de témoigner quelque étonnement de le rencontrer là ; le second , de ni approcher de lui en môme temps qu'il venait aussi m'aborder. Je n'ai jamais pu haïr mes ennemis , c'est trop péniblement et trop mal employer sa vie et occuper son âme. — « Vous voilà, me dit-il , Barère ! eh bien, je suis fort content de vous revoir. — Il n'a pas tenu à vous que j'allasse bien loin. — Non, ne le croyez pas ; ce n'est pas moi qui ai travaillé contre vous , ce sont vos ennemis personnels et je n'ai jamais été de ce nombre. J'ai prêté mon nom à tout cela ; mais j'ai connu trop tard ma faute et mon injustice , surtout envers vous ; j'en ai eu bien du chagrin et vous me trouverez bien changé. — N'importe, je suis satisfait de ce que vous me dites et de la justice que vous me rendez ; mieux vaut tard que jamais. J'ai tout oublié, il y a long-temps; et en vous entendant je crois que cela n'a jamais existé. » — Ce brave homme fut touché , il me serra la main. Quelque temps après il mourut à Versailles.

Je crois qu'en efl'et Lecointre avait <le la probité , malgré ses habitudes dénonciatrices , et

DE HARÈRE. 9,t)3

qu'on eut l'adresse d'exciter son fanatisme civique contre les membres du comité, en lui disant que cette attaque , très courageuse de sa part dans les circonstances actuelles , l'immortaliserait.

Voulant donc s'essayer à l'immortalité, d'après le dire de Fréron , il se déclara en pleine Convention le dénonciateur des anciens membres du Comité ; il fit distribuer à dix ou douze mille exemplaires ce scandaleux monument de l'ingratitude publique élevé par les mains des diffamateurs les plus méprisés.

La Convention , en recevant cette prétendue dénonciation de Lecointre , n'éprouva que de l'indignation : la justice qui nous était due pour nos immenses travaux pendant le temps le plus désastreux , et lors des plus terribles orages de la révolution , fut proclamée une seconde fois. Un nouveau décret déclara à la face des dénonciateurs et des calomniateurs à gages , que les anciens membres du Comité de salut public avaient bien mérité de la patrie.

Bassal , collègue de Lecointre dans ladéputation de Seine-et-Oise , et qui le voyait tous les jours , vint me dire (j'étais très lié avec ce brave député) qu'il avait blâmé l'action infâme de Lecointre; qu'il avait voulu le porter à désavouer cet écrit, en déclarant que c'était Fréron qui l'avait engagé à y laisser mettre son nom et à le présenter à la Convention ; mais que Lecointre s'y était refusé , disant : L'affaire est trop avancée pour reculer. De-

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puis ce refus injuste , ces deux députés cessèrent de se voir.

Peu de jours après que Lecointre eut présenté son libelle , Bassal , logé à côté de lui dans la rue du Bac, vint me dire que, le lendemain de la dénonciation et pendant toute la nuit , la maison de son collègue n'avait pas désempli de visites de comtesses , duchesses, marquis et vicomtes, et de tous les anciens détenus qui venaient féliciter et remercier M. Lecointre, l'excitant à ne pas se départir de sa résolution et à marcher obstinément au but. La rue du Bac , m'assurait-il , était si obstruée de voitures , qu'on eût dit que le député de Seine-et- Oise était devenu le plus grand seigneur, le plus éminent personnage de la capitale.

Fréron et ses partisans connaissaient trop bien l'esprit de Paris et la tactique de la calomnie pour s'arrêter à la vue de ces deux décrets approbatifs. Fréron savait qu'à Paris on est crédule , qu'on fait tout adopter à ses habitants en s'y prenant bien , et en revenant souvent à la charge. En effet, après un certain temps , une calomnie vingt fois répétée, quelque absurde et quelque contredite qu'elle soit, s'y change en une vérité incontestable ; la calomnie est ce qui se perpétue le mieux par les traditions dans cette ville aimable et civilisée , où tout conspire contre le malheureux, le faible, l'innocent, le pauvre et l'accusé.

On rapporta alors que Fréron recevait, des commissaires de Londres pour la réaction , la somme

de 12,000 francs par mois pour perdre les membres du Comité de salut public , qui avaient commis le grand crime d'empêcher William Pitt et les rois de l'Europe de dormir tranquilles pendant deux années. Fréron, à la vérité, donnait 24 fr. par numéro à son Jaiseur ou teinturier Dussault. Grâce à ces arrangements, les gros bénéfices étaient pour lui , le calomniateur en chef.

Armé de ses feuilles mensongères de \ Orateur du peuple^ il donna cours aux fables les plus atroces , aux contes les plus absurdes , principalement contre moi. J'aurais rougi d'y répondre; il m'opposa le silence même auquel me condamnaient ses infâmes faussetés et la vogue insolente de ses pamphlets.

Ce député ingrat et méchant, oubliant que je lui avais sauvé la vie avant le 9 thermidor, en retenant les papiers et la correspondance de sa mission à 3Iarseille , m'empochait de parler à la tribune et m'interrompait sans cesse par des injures. Je lui répondis un jour par un de ces mots que ses pareils ne pardonnent jamais parce qu'ils sont l'expression de la vérité : « Par quelle fatalité faut-il donc que la République française soit condamnée comme la république des lettres à avoir aussi son Fréron?»

Progrès de la réaction.

La réaction marchait à grands pas , l'œil sec et

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le bras levé , immolant froidement ses victimes dont elle augmentait la liste chaque jour. 11 faut avoir entendu ces flots de pétitionnaires inondant la Convention , et changeant la barre en un véritable camp de guerre civile : ce n'étaient qu'injures , vindictes , dénonciations , proscriptions , menaces et mépris pour tout ce qui tenait aux droits de la nation et à la liberté. Malgré ce concert de calomnies et de malédictions qui occupèrent presque toutes les séances depuis la fin du mois d'octobre 1794 jusqu'au commencement de l'année suivante, je ne laissai pas un seul jour de me rendre au poste pénible et périlleux que mon pays m'avait assigné.

Je souffrais pourtant beaucoup dans ces séances où la haine de la liberté, le mépris pour la nation et l'intérètpour les ennemis étaient préconisés comme les seules vertus publiques. Il ne me vint pas une seule fois à la pensée de pouvoir défendre la patrie devant do tels hommes. Cependant, un jour, ne pouvant h apporter tant d'injustice et de vexation , je repris lo chemin delà tribune et je représentai à la Convention étonnée les dangers effrayants de la position nouvelle. Je lui dis en termes exprès que , fomenter les divisions parmi les citoyens qui avaient une même patrie , c'était renoncer ouvertement à la liberté ; que, si les membres de l'Assemblée nationale ne s'unissaient pas , c'en était fait à jamais de toute constitution libre; que ces

divisions finiraient évidemment par nous rejeter dans les bras de la royauté (i).

A ces roots , Tallien , Fréron , et surtout un Languedocien nommé Cliazal , qui jusqu'alors n'avait jamais parlé, se prirent d'une violente colère contre moi. Us m'adressèrent quelques injures en usage à cette époque (c'était parler le langage du temps ) ; pour moi , je continuai mon discours et mes présages monarchiques. Là-dessus Cliazal, s enflammant de plus en plus, demanda la parole contre moi. On sent bien quel désavantage j'avais alors et quel insuccès je devais éprouver dans la Convention du mois de novembre 1 794. Aussi, dès ce moment je me condamnai au silence le plus absolu.

Accusations poi-tées par Sieyès contre l'ancien Comité.

Je ne le rompis que lorsqu'il fut question de me détendre, moi et mes anciens collègues, contre l'accusation « d'avoir opprimé le peuple français par la Convention et la Convention par le peuple français. »

Il faut tout le talent raffiné, la dialectique théologienne et la subtilité sorboniste de l'abbé Sieyès , auteur du titre de celte accusation, pour en comprendre le sens. Quant à Tinlention de l'auteur, on ne la sent que trop : il s'agissait de per-

(1) Voyez mon discours dans le Moniteur, fin d'octobre el de novembre 179 i.

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tire les hommes d'un gouvernement qui n'était plus , et en pareil cas tout moyen est bon et facile à comprendre, quelque compliqué que soit le langage.

Comment est-il possible pourtant qu'un Comité rééligible tous les mois , occupé de travaux immenses et chargé d'une effrayante responsabilité , acquière assez de force , espère assez d'impunité pour opprimer trente millions d'hommes en faisant agir une Convention de sept cents députés ? Comment est-il possible qu'en même temps il aveugle et pousse cette masse de population pour accabler et opprimer une Assemblée qui délibère chaque jour, et qui est toujours maîtresse de ses choix et de ses volontés?

L'absurdité de l'accusation inventée par Sieyès aurait du la faire tomber. Elle n'en parut que mieux établie et surtout mieux fondée par cela même qu'elle était impossible et absurde.

Nous eûmes à passer trois mois d'un hiver encore plus rigoureux et plus destructeur, pour ainsi dire , que la réaction même. La violence du froid rendit les subsistances plus rares , les besoins plus grands, les maux plus insupportables. Mais tout cela ne servit que mieux les projets des hommes qui troublaient le repos d'un peuple malheureux, et irritaient ses opinions par ses propres besoins et ses passions par leurs calomnies.

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lies soixante-treize députés.

La Convention venait , par une grande et tardive justice , de rendre à la liberté et aux délibérations publiques les 78 députés victimes des divisions qui avaient régné pendant l'époque à jamais détestable du 3i mai.

Sans doute (et j'avais professé hautement cette opinion dans les tristes journées qui suivirent l'attentat de la Commune de Paris), ces députés n'eussent jamais dû être éloignés de l'Assemblée. Ils ne pouvaient être , en aucun cas et sous aucun prétexte , arrêtés ni détenus à cause de leurs opinions, parce que le caractère du député le rend irresponsable pour les votes et opinions de son mandat; parce que le premier et le plus essentiel des droits de la représentation nationale est le droit ^inviolabilité du représentant. Sans ce principe, il n'y a plus de liberté publique; il faut appeler et reconnaître le divan de Constantinople , et se précipiter en esclave aux pieds d'un général, d'un séide , d'un roi , ou d'un créateur de dynastie et de despotisme.

Mais autant ces principes sont vrais et respectables, autant les hommes qu'ils firent rentrer dans la Convention y portèrent d'esprit d'irritation et de vengeance. Peu de jours après leur sortie de prison, l'Assemblée était méconnaissable dans ses délibé-

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râlions , dans les discours virulents qu'elle supportait à la barre comme à la tribune. Elle devint une véritable arène de gladiateurs, dans laquelle la masse du Mcurds ou Feutre, et le côté droit réunis aux 73 , s'insurgeaient violemment contre une minorité de patriotes courageux restés fermes sur les bancs de la gauche.

lies deux Comités réunis interrogent les anciens membres du Comité de saiut public. — Commission des vingt et un. — Chénier.

Les journaux du temps présentent dans tous ses détails le tableau déplorable des passions et des égarements politiques de cette funeste époque qui a fait périr le principe vital de la liberté publique et de la représentation nationale.

Pour moi , qui n'écris que des mémoires personnels et non des mémoires historiques , je vais à ce qui me concerne.

La Convention , sur la dénonciation attribuée à Lecointre de Versailles, avait été forcée de nommer, selon le vœu des meneurs , une coinuûssion , dite des vingt et an (parce qu'elle était composée de 2 1 députés), pour examiner les faits de cette accusation : c'était une chambre ardente ou une véritable commission du parlement. Elle en avait les principes et les intentions comme elle en eut les formes et la perfidie.

Avant que cette commission exerçât ses pouvoirs, les deux Comités réunis sous la présidence

DE BAKÈRE. 26 1

(le Cambacérès, voulurent entendre les anciens membres du second comité (c'était le troisième qui nous jugeait). Je fus le seul qui pris la parole pour expliquer plusieurs chefs do cette étrange et honteuse dénonciation. Plusieurs députés, dans cette réunion fort nombreuse , s'intéressaient à moi : je pus voir qu'ils étaient convaincus qu'on préparait contre nous une odieuse persécution, une accusation mal fondée ; mais quelques autres membres, entrés dans les deux Comités par la force de la réaction, en respiraient toutes les vengeances dans leurs propos comme dans leurs regards. Cambacérès présida avec autant de froideur que d'impartialité ; il ne défendit aucun des dénoncés , mais il ne favorisa aucune dénonciation ; on se sépara après minuit sans avoir rien décidé.

Je n'ai jamais su ni les motifs de cet examen commencé par les Comités qui n'avaient pas le droit de prononcer, ni les résultats de cette longue séance d'inutiles discussions. Tout fut , sans doute , renvoyé comme chez les Juifs de Caïplie à Pilate

Enlin, la commission des vingt et un se dispose à nous accuser au mois de janvier. Je suis appelé seul, comme mes autres collègues : j'entends les chefs d'accusation qui nie sont lus par deux de nos plus cruels adversaires, par des hommes que leurs propres crimes auraient dû faire récuser ; mais le mot de récusation fut-il jamais connu parmi les réacteurs ? Je réfutai tous leurs griefs ; mais peut-on

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convaincre des ennemis acharnés à vous perdre? J'eus du moins la satisfaction de leur prouver qu'ils n'avaient pas même lu les pièces qu'ils m'opposaient. Cette négligence des accusateurs en titre parut surtout lorsqu'ils me présentèrent une lettre venue de Suisse , dans le printemps de 1 794 , et relative à la proposition qu'on me faisait au nom des Bourbons, d'enlever le lîls de Louis XVI , et de l'amener en Suisse , où je devais trouver, outre l'immortalité, la plus brillante fortune pour avoir trahi mes devoirs et ma patrie (1).

Chacun des membres de la commission me considérait déjà comme royaliste, comme ayant eu des intelligences avec les Bourbons. Mais après leur avoir rapporté les faits concernant cette missive , je priai les secrétaires de vouloir bien lire l'acte de dépôt que j'avais écrit sur le dos même de la lettre et qui était signé par, les deux Comités. Alors ils passèrent à un autre chef d'accusation, en se plaignant de ce qu'André Dumont n'avait pas bien examiné cette pièce avant de l'insérer au dossier.

.l'appris que la commission , après quelques débats , avait renvoyé la séance à un autre jour pour délibérer s'il y avait lieu ou non à accusation contre Billaud , Collot , Vadier et moi.

Je me trouve donc dans la triste et périlleuse attente d'une accusation capitale élevée contre moi

(1) J'ai déjà parlé de ce l'ait el de cette lettre dont j'avais moi-même lait le dépôt au Comité de sûreté générale.

DE dauèul;. 2G3

au milieu tics clameurs de lu rcaclion. Je suis censé ne plus connaîlre ce qui se passera ou se tramera dans cette cominission inqnisilujiale dont Sieyès est le chef, Saladin le rapporteur, Sergent un des secrétaires et Chénier l'orateur (i). Mais par un de ces hasards qui ne se rencontrent qu'après de longues révolutions , j'ai su , en 1 800, à Paris tout ce qui s'était passé contre moi à la commission des vinuft et un.

(1) Chénier que je voyais tous les jours à dîner chez le député Dupin ,de l'Aisne , paraissait ni'ètre attaché , comme on l'est à Paris , par une espèce de similitude d'intérêts, de dangers et d'opinions. Mais j'eiis le malheur de ne pas trouver bonne sa tragédie de Timoléon, jouée aux Français dans l'été de 179 i; j'avais oublié le Genus irrilahile vatum, et Chénier était poëte. Il était vain et bilieux, il ne me pardonna point. Après avoir été très lié avec moi jusqu'à la fin de 1791, il se tourna contre moi, quand je ne fus que malheureux et accusé; il se plaça même eu premier rang au nombre de mes accusateurs et deceux qui, le 12 germinal , au milieu d'ime émeute, demandaient ma mort. Cependant, comme j'aime par-dessus tout à rendre justice , même à mes plus cruels ennemis , je dois cet hommage à la vérité et au cœur de Chénier qu'il pleura amèrement la mort de son frère (je l'ai vu ) ; que loin , comme on le dit méchamment dans les salons de Paris , d'avoir contribué à la mort de ce frère qui n'était pas de la même opinion que lui, il a au contraire fait des démarches personnelles pour le dérober au supplice. Devant moi , il a imploré l'intérêt actif et vrai que notre collègue Dupin niellait à cessorles d'affaires malheureuses , pour aller au Comité de sûreté générale et làcher de sauver son frère. Les hommes se doivent la vérité, et je la dis même en faveur de mon accusateur.

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Opérations des vingt et un conaniissaires.

Lorsque les commissaires eurent examiné touf.es les pièces , faits et actes de la dénonciation de Lecointre, les résultats des conférences des deux Comités et les pièces que ces comités avaient recherchées avec soin et envovées à la commission , ils délibérèrent sur la mise en accusation.

On commença par aller au scrutin sur moi. Des vingt et un votants, dix-neuf se prononcèrent en ma faveur, me déchargeant de toute accusation. A peine le scrutin fut-il rendu public, que Sieyès s'éleva avec force contre cette manière irrégulière de délibérer sur une accusation capitale. Il était impossible , disait-il , d'aller aux voix sur chaque accusé ; il fallait imiter l'exemple des parlements qui, dans un crime complexe ou une question de ce genre , délibéraient sur les accusés en niasse. Il demandait , en conséquence , que le tour de scrutin fut annulé , et qu'il fut procédé à un autre vole sur les quatre accusés à la fois.

Cette funeste pratique n'a jamais existé dans les parlements où se trouvait établie cette maxime inviolable : Chaque accusé fait son procès ; car il peut y avoir pour chacun des faits plus ou moins graves, des circonstances plusou moins atténuantes ou décisives. Une aussi épouvantable doctrine n a jamais été suivie qu'à la commission des trois inquisiteurs d'État à Venise , ou peut-être à l'inqui-

DE DAUÈUE. 266

sitioii de Madrid , de Goa et de Konio. — Toutelois elle prévalut auprès des vingt et un , parce qu elle lut présentée subtilement par le docteur Sieyès, et appuyée de l'éloquence tragique du poëte Chénier.

On revint donc à ce fatal scrutin , qui, après une absolution bien prononcée et bien acquise par une imposante majorité, me confondit dans le même acte général d'accusation avec mes trois autres collègues.

Ces détails iatérieurs m'ont été communiqués par Sergent qui rédigea le procès-verbal de ces dé libérations. — Je le trouvai, en 1800, dans les premiers jours du printemps, invité, comme moi, à dîner chez M. Cerfberr rainé, de Strasbourg, qui logeait avec sa famille rue du Mont-Blanc, dans un grand hôtel du prince d'Hénin. — Pendant le dîner les MM. Cerfberr parlèrent des persécutions que j'avais éprouvées. Alors Sergent déclara que j'en aurais été exempt si l'on s'était conformé au premier vote de la commission. Il m'expliqua ensuite tous les faits que je viens de transcrire. Quand il eut fini déparier, je lui demandai, en présence de tous , s'il voudrait me transmettre par écrit ces faits que je placerais dans mes mémoires, comme attestant mon innocence et prouvant que dans la commission même des vingt et un, 19 suffrages m'avaient absous. Il me promit d'obtempérer à mon désir et de signer sa déclaration. En effet, je reçus sa lettre peu de jours après : elle est dans mes

papiers , et il i>era facile de la joindre à mes mémoires (i).

Ma détention.

Saladin, l'un des 73, fut le digne inlerprète de cette aflaire. J'étais à laConvention quand il fit son rapport: je croyais entendre un rapporteur juste et éclairé; j'entendis unénergumène, un furieux. Lorsque je vis le résultat odieux de ses paroles incendiaires , il m'était possible de sortir à l'instant de la salle ; il paraît même que l'intention des comités de gouvernement était aussi de se retirer, car il était neuf heures du soir. La nuit était noire ; il tombait beaucoup de neige ; chacun regagnait tristement ses foyers. J'eus le courage trop imprudent peut-être d'attendre que la salle fut presque entièrement évacuée, dans la pensée que j'allais être mis en arrestation sur-le-champ. Je sortis seul : je rentrai chez moi , hôtel de Savalette, rue Saint-Honoré. J'aurais pu aller demander asile à plusieurs personnes sûres et généreuses : je restai. A dix heures et demie , les gendarmes vinrent se poster dans mon antichambre et me surveiller jusqu'au moment où les débats de cette étrange procédure commencèrent dans la Convention vers la fin de février.

Pendant que j'étais gardé à vue dans mon appartement, quelques personnes douées de ce courage que donne l'esprit de justice et la haine des per-

I ) Celle lellre ne s'esl pas retrouvée j usqu'à ce jour.

DE BAllÈKE. 267

séculions , ne cessèrent point de me visiter. Je nommerai entre autres M. l'aLbc ïorné, évèqiie de Bourges, né dans les Hautes-Pyrénées, homme plein de grandeur dame, de patriotisme et de courage , détestant les réactionnaires et les persécuteurs : madame de M...., femme au-dessus de son sexe par son courage et son dévouement aux amis malheureux; M. de Fa. ...s, enfin, citoyen d'une loyauté et d'un caractère parfait, qui me donna de constantes marques d'intérêt.

Pendant le mois que dura ma détention , je travaillai aux ouvrages suivants :

1° La défense du Conùté de salut public. — Brochure de io5 pages in-8.

2° Un mémoire des membres du Comité de salut public en î épouse aux chefs d'accusation. Même format et même nombre de pages.

3° Un Mémoire ayant pour titre : Défense de Barère. Volume de 200 pages in-8. J'en lis imprimer un très grand nombre d'exemplaires pour la somme de six mille francs. Je croyais le répandre ainsi et ramener l'opinion publique ; mais il se trouva que mes ennemis firent accaparer et demander de toutes parts les exemplaires par douzaines , les supprimèrent et les brûlèrent. Ce fait est notoire.

4° Une réponse sur les véritables auteurs des Comités révolutionnaires , des prisons , des jugements ^ etc.

5° Une suite de numéros intitulée : Les alors.

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