II
Q-j] MÉMOIUES
3" Je lus le décret qui créa le tribunal révolutionnaire , d'après la proposition de Danton , au mois de février 1793. — Le Comité de salut public n existait pas non plus à cette époque ; il ne fui établi que le 6 avril.
4° Je lus la proposition faite par Merlin au nom du Comité de législation, et portant l'établissement de l'odieuse loi des suspects. — Elle ne fut donc pas l'ouvrage du Comité de salut public.
5° Je fis voir une suite de décrets rendus propîio motu par la Convention sur des motions de ses divers membres, comme par exemple celui qui étendait la loi des suspects, sur la proposition de Clauzel, à tous les ex-constituants, etc., etc. Il me parut que je fus bien inspiré de reproduire cette nomenclature de lois révolutionnaires, toutes émanées de la Convention elle-même sans l'intervention du Comité de salut public; lois dont l'exécution était renvoyée par les décrets mêmes au Comité de sûreté générale, et qui b|^ pouvaient être, par conséquent , reprochées en aucune manière , ni quant à leur proposition , ni quant à leur exécution , à un Comité de gouvernement dont les principales opérations étaient les affaires diplomatiques et militaires , les subsistances et l'administration publique; il me parut, dis-je , que cette nomenclature des erreurs politiques et législatives de la Convention flt un effet prodigieux sur l'Assemblée et plus encore sur le public. La Convention rougit en quelque sorte de sa procédure contre
nous, et de ses propres fautes qui avaient seules causé les calamités de la révolution.
Aussi , après m'avoir entendu dans cette justification légale de nos opérations , l'Assemblée , par une sorte de mouvement spontané, leva la séance à quatre heures du soir, et en ajourna la continuation.
Après la séance , deux députés , P. , lié avec Fréron, et Ch., vinrent me trouver et me dirent que si je voulais déclarer à la tribune les faits relatifs à Collot et à Billaud , lors des derniers événements de Lyon , je serais , par un décret particulier, mis hors des débats et de toute accusation. — Je leur répondis : « Puisqu'on m'a placé sur la liste des accusés, je dois me défendre avec eux, je n'en peux sortir que par un acte de justice et non par un acte de lâcheté ; jamais je n'accuserai des collègues que l'iniquité de nos juges a faits aussi malheureux que moi. »
Quelques fait» relatifs à la mission de Collot à Iiyon.
Voici maintenant les faits dont on me demandait la déclaration publique, et que je ne relate ici que parce qu'ils appartiennent à l'histoire de ce temps-là. — Lyon avait été forcé de se rendre après un long siège; Collot, Fouché et plusieurs commissaires y furent envoyés pour remédier aux désordres auxquels avait été livrée cette malheureuse population. Le général Ronsiny commandait
alors. J'ignorais ce qui se passait à Lyon ; car Billaud seul était cliargé de la correspondance avec les représentants en mission. Sur ces entrefaites , un anonyîue m'adressa par la poste l'épouvantable proclamation affichée à Lyon au moment où s'exécutaient de nombreuses mitraillades. Cette pièce était signée Ilonsin, ij^énénil. On me disait dans la lettre d'envoi que ces faits devaient être soumis par moi à la connaissance du Comité , qu'autrement il ne les saurait point et ne pourrait guérir tant de maux.
Aussitôt après avoir lu cette proclamation , conçue en style de cannibale, je courus au Comité. A midi , quand la séance s'ouvrit, je lus la lettre de Lyon et la proclamation ; le Comité en fut unanimement indigné. On délibéra même que Collol viendrait sur-le-champ nous rendre compte des événements de Lyon et de l'exécution donnée aux décrets de la Convention. — Billaud écrivit surle-cliamp à son ami Coliot; celui-ci accourut en très pou de jours à Paris. Mais au lieu de venir rendre compte au Comité , il lui laissa ignorer son arrivée pendant toute la nuit. 11 ne vit que Cillaud, qui garda aussi le silence. Enfin, il parut à la (Convention à onze heures du matin, et pria l'Assemblée de vouloir bien entendre le récit des opérations des commissaires de la Convention envoyés :i Lyon pour l'exécution de ses décrets. On crut que Coliot, membre du Comité, en venait à l'instniit iii(Miio,<'! lui avjsit friil par! do son rapport. Il
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fut donc entendu, approuve, applaudi; on vota l'impression de son discours. La Convention alla même plus loin : elle déclara que les rcprésenlanls et les commissaires envoyés à Lyon avaient tenu une bonne conduite, et quelle les approuvait.
Collol, lier de ce succès , et regardant les membres du Comité , et moi surtout, comme ses ennemis , parce qu'il était très passionné lui-même , se fit délivrer sur-le-champ par les secrétaires de la Convention une expédition du décret rendu en sa laveur et en faveur des autres commissaires, y compris son ami Ronsin.
Armé de ce décret , il paraît inopinément dans la salle du Comité où nous délibérions. Il s'avance l'œil furieux , le regard menaçant , et lance sur moi un coup d'œil effrayant: «Lisez ce décret, ditil ; la Convention connaît ma conduite , et vient d'approuver tout ce que ses commissaires et ses représentants ont fait à Lyon. Je ne sais pas pourquoi le Comité me rappelle ; mais je répondrai quand il le faudra aux dénonciations. »
Je crus que ces derniers mots me regardaient , et je lui répondis : -( J'ai lu une atroce proclamation signée Konsin; je me serais cru coupable de Icschunianitc si je ne l'avais fait lire au Comité, dès qu'elle est venue à ma connaissance. Je n'ai jamais dénoncé personne. Billaiid, qui a dû vous avertir, peut dire si j'ai prononcé votre nom. J'ai fait connaître l'œuvre de Ronsin; j'ai accompli mon devoir d'homme et de citoyen; je ne crains rien.»
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Suite du procès des anciens membres du Comité de salut public.
Je reviens au procès qui nous mettait en présence de la Convention. — L'opinion publique, mal^^ré les journaux de Fréron et de Tallien, malgré les continuelles vociférations des agents subalternes de la réaction , se déclarait déjà en faveur des accusés; et la Convention nationale se voyait directement compromise par les débals. Elle laissa donc passer trois jours sans nous entendre , sous prétexte de s'occuper des besoins de la législation et des afTaires des départements, où le parti dominant allait toujours croissant en barbaries, en vengeances atroces et en exagération.
Le projet d'accusation de la commission des vingt et un comprenait, comme je l'ai dit, quatre accusés : Collot , Billaud , Yadier et moi. Les deux premiers, ainsi que moi , nous restâmes debout pour nous défendre; mais Vadier, qui répétait commele célèbre président du parlement de Paris , de Harlay : « que si on l'accusait d'avoir emporté les deuxtours de Notre-Dame, son premier mouvement serait d'échapper par la fuite à cette absurde accusation;» Vadier agit en conséquence; il se cacha dans Paris, et laissa éclater les fureurs contre-révolutionnaires sur ses collègues moins défiants, ou moins bien instruits de ce que c'est que la justice des hommes.
La troisième séance , consacrée aux débats de notre procès , fut occupée par moi , chargé volon-
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tairement de la pleine réfutation de tous les chefs d'accusation , qui n'eussent été légitimes que dans la bouche du peuple français, et qui compromettaient la Convention elle-même, seule auteur, seule coupable de tous les événements et de tous les décrets qu'elle avait délibérés et dirigés.
Ce fut dans cette séance des premiers jours de germinal an m (1 796) que surgirent en ma faveur plusieurs faits justificatifs , faits sortant du sein même de l'Assemblée. Ce fut alors que les révélations de Delville, député de l'Eure, accablèrent de honte mes ennemis et leur firent craindre que je ne leur échappasse. En effet, il se manifesta dans toute la salle, et encore plus dans les tribunes , un tel mouvement de satisfaction et d'enthousiasme , on donna tant d'acclamations et d'applaudissements à l'accusé qui était à la tribune à côté de ce généreux et loyal Delville , déclarant qu'il me devait la sûreté et la vie , que les accusateurs prirent le parti de demander que la séance fût levée. — Plusieurs jours se passèrent sans que l'on continuât nos débats.
Sieyès. — Opinion de Robespierre sur son compte.
Pendant cet intervalle, mes ennemis, qui ne voulaient pas justice , mms prosc/yjtion , combinèrent les moyens de parvenir à leur but. Ils furent parfaitement secondés par l'abbé Sieyès , àme de toutes les inquisitions et de toutes les proscriptions.
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L'abbû Sicyrs était déjà connu comme l'auteur réel et secret de tous les projets ambitieux et oppressifs du parti des Girondins pendant les derniers mois de l'Assemblée législative. Il était connu pour avoir continué plus activement encore d'être le conseil et le mobile de ces mêmes Girondins à la Convention : aussi Robespierre, qui l'avait observé et qui cherchait de son côté les moyens de s'en défaire , ne cessait-il de le nommer hautement la Taupe delà révolution. <(. L'abbé Sieyès ne > paraît pas , disait-il , mais il ne cesse d'agir dans » les souterrains des Assemblées nationales; il di- » rige et brouille tout. Il soulève les terres et dis- » paraît ; il crée les factions , les met en mouve- » ment , les pousse les unes contre les autres, et se » tient à l'écart pour en profiter ensuite si les cir- » constances lui conviennent. »
Voilà comment Robespierre s'exprima un jour devant moi au Comité de salut public après la mort de Danton; il cherchait alors à se débarrasser de Sieyès , parce qu'il redoutait tous les hommes à moyens , à talents et à réputation.
Je n'avais pas eu beaucoup à me louer du ténébreux et égoïste abbé dans les deux Assemblées constituante et conventionnelle ; cependant, mon sentiment de justice naturelle m'inspira de défendre le député contre l'homme que je regardais depuis le 3i mai comme l'ennemi de la représentation na tionale. Je demandai à Robespierre à quoi tendait le discours qu'il venait de nous tenir contre Sieyès.
« Je demande , dit-il avec une colère bilieuse , que vous examiniez sévèrement la conduite de ce député : il est plus dangereux et plus coupable envers la liberté que tous ceux dont la loi a fait justice jusqu'à ce jour. »
a germinal. — La messe de l'abbé Sieyès.
Sieyès n'avait pas perdu de temps pour fournir de nouvelles armes aux réacteurs. Tandis que notre procès était on suspens , il proposa de rendre un décret de baute police relatif aux émeutes et insurrections. Il demanda , entre autres dispositions , qu'il fût placé sur le pavillon du milieu aux Tuileries une grande cloche pour sonner le tocsin en cas d'émeute ou de troubles publics , et qu'au bruit de ce tocsin, les quarante-buit sections armées fussent tenues de se ranger autour de la Convention pour la défendre. Ce décret contenait d'ailleurs une foule de dispositions pénales et beaucoup de pièges tendus sous prétexte d'insurrection.
Quand on me donna connaissance de ce décret en présence de mes deux gendarmes, je m'écriai : « Dieu vous préserve de la messe de l'abbé Sieyès ! » Je désignais ainsi son tocsin sectionnaire ou ses proscriptions systématiques. Le mot passa en proverbe ; et lorsque , le 1 2 germinal an m , on entendit dans la matinée sonner le beffroi des Tuileries et qu'on vit les bataillons accourir à la
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Convention . on disait : « Allons entendre la messe de l'abbé Sievès. >^
Ce n'est qu'à mon retour de la proscription , en 1800 , que M. Daitec, sculpteur, né dans les Pyrénées , et qui a constamment suivi les phases de la révolution à Paris, m'apprit les événements du 12 germinal. Je ne pouvais pas même les soupçonner à l'heure où ils se passaient, puisque je n'avais vu personne ni la veille, ni le jour même, puisque j'étais sous la garde de deux gendarmes qui couchaient dans ma chambre.
M. Daitec , appelé aux Tuileries par la curiosité et par le tocsin du pavillon , avait pénétré dans le Carrousel, qui était plein de monde; ensuite il était entré avec la foule dans la salle de la Convention. Il m'a dit que cette masse d'ouvriers ameutés dans le Carrousel , qui menaçaient par leurs cris la sûreté de la Convention , demandaient la Constitution et du pain. 11 avait fait parler plusieurs de ces hommes qui se groupaient autour des portes de l'Assemblée pour y pénétrer, en poussant des menaces et des vociférations terribles ; quelques uns qui le croyaient de leur parti , lui avaient dit : « Cela va bien , notre affaire sera bientôt finie : on ne nous a donné que cinq Jrancs à chacun des principaux ; et tout sera terminé, dit-on^ a midi. » En effet, les insurgés pénétrèrent dans les salles, et s'emparèrent d'une partie des bancs abandonnes par plusieurs membres qui n'étaient pas du secret de l'émeute. Us demandèrent avec tumulte au pré-
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sident qu'on leur donnât du pain et qu'on leur assurât l'exécution de la Constitution de 1793.
A en croire quelques observateurs flegmatiques , cette prétendue sédition n'allait que par boutades. Les cris excités par quelques agents recommençaient de temps en temps, pour retomber encore. Quand les auteurs de l'émeute crurent que le temps était venu d'en profiler, ils amenèrent une force armée à laquelle les prétendus révoltés cédèrent bientôt la place, pour se retirer d.uis les faubourgs j où les Barras et les Fréron étaient allés les travailler et les ameuter à 5 francs par tête.
lies quatre anciens membres du Comité de salut public sont condamnés à la déportation.
Quand tout fut fini , les Comités de salut public et de sûreté générale vinrent déclamer contre les quatre accusés , et les faire considérer comme les auteurs et les provocateurs de cette émeute qui avait attenté à la sûreté de la Convention. L'un de ces rapporteurs s'écria qu'il fallait mettre un terme à l'affaire des accusés et par suite aux émeutes populaires, enprononçant sur-le-champ, sans autre forme de procès , leur déportation à Cayenne.
Dans de telles circonstances, tout est prêt, les machines délibérantes sont disposées ; il suffit de faire une motion. La Convention adopta donc le projet de décret, dès long-temps médité par les auteurs de notre dénonciation. C'est ainsi que l'on
qS^ »iémoiiœs de barèue.
a vu, à chaque crise de la révolution , les chefs du parti vainqueur faire des victimes , et proclamer des listes de proscriptions comme une mesure de justice nationale. Ces misérables députés , agents de contre-révolution , n'eussent pas été dignes d'être les porte-faisceaux des Sylla, des Marius , des Antoine , des Lépide et des Octave ; et ils disposaient ainsi par des émeutes , faites à vil prix, de la vie et de l'honneur d'un bon citoyen qui avait sacrifié sa fortune , ses travaux et sa vie même à la défense des droits du peuple et de la liberté de la France.