‹ Mémoires de B. Barère, membre de la Constituante, de la Convention, du Comite de salut public, et de la Chambre des représentantsChapitre 19 sur 27 · Q MÉMOIRES · texte numérisé non relu

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cusalions, quand on ne peut pas attaquer les personnes. Aujourd'buice sont les modes de formation de la loi dont on veut censurer l'impression , je ne sais sous quel motif ou par quel prétexte. Mais si les gens tellement enclins à soupçonner et tellement prompts à accuser étaient aussi prompts à se rappeler ce qui a déjà été dit , ils rétracteraient ce qu'ils viennent d'énoncer à cette tribune pendant l'absence des membres du comité.

» La liberté aussi a sa jalousie comme les autres grandes passions humaines ; mais elle ne doit connaître ni les fureurs ni les injustices. Le plan du pacte social est soumis par quelques hommes à la raison publique, au jugement de 25 millions d'hommes. Nous n'en sommes plus au temps sans doute où les nations, se fiant à la raison de deux ou trois hommes, abandonnaient leurs droits aux projets isolés ou aux combinaisons particulières de ces législateurs ; mais aussi ce n'est plus aujourd'hui que l'on peut réfuter la raison par des cris , ou l'anéantir par des calomnies. Voici les faits tels qu'ils se sont passés ; la Convention les jugera :

» Nous avons discuté avec le plus grand soin les principes divers développés dans le projet.

» Lorsque nous sommes arrivés au mode de formation de la lui , dans une partie du titre concernant le Corps-Législatif, plusieurs projets ont été présentés par les membres du Comité. Tous ont été examinés et approfondis. L'un d'eux ayant obtenu la majorité des suffrages, il a été respecté.

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Quant aux autres , ils ne pouvaient être que publiés en note ou en variante à la suite de la constitution, pour montrer combien les travaux du Comité ont été consciencieux.

«C'est une des grandes difficultés à vraincre dans l'organisation d'une assemblée unique , sujette à se livrer à des impulsions trop promptes , que de trouver dans l'assemblée même un moyen efficace d'arrêter, de mûrir la discussion. — Eh bien ! nous avons cru servir l'opinion publique, faciliter la délibération , utiliser nos recherches , en présentant plusieurs projets sur une matière aussi importante.

» C'est ainsi, d'ailleurs , que l'Assemblée ellemême reçoit tous les jours , et fait lire plusieurs projets de décrets, avant de s'occuper de la priorité. Où est donc notre crime? Je pense que si nous avions pu créer plusieurs projets de constitution dans lesquels les droits du peuple auraient été également consacrés , et les principes de la liberté publique et civile également affermis, nous aurions bien mérité de la Convention nationale. Vous nous avez confié l'honorable et difficile mission de vous présenter un plan constitutionnel ; mais nous avez-vous donné l'infaillibilité? Nous vous livrons nos conceptions sans la pensée unique de remplir un devoir sacré et de vous aider à fonder, dans toute sa pureté, la souveraineté du peuple. Je m'honore d'avoir apposé ma signature à ce travail, parce qu'il établit la liberté sur ses

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bases les plus larges , parce qu'il détruit les chances de l'intrigue et des factions , parce qu'il pose en principe la censure du peuple sur les actes de ses représentants, et lui assure les moyens légaux de résister aux oppressions de toute espèce.

» Rappelez-vous, d'ailleurs, ce qu'a dit Condorcet dans son rapport (page 21), pour développer ces trois modes de formation de la loi contre lesquels on s'élève aujourd'liui avec tant de véhémence.

» Ils vous sont connus Je n'ai plus qu'un

mot à ajouter pour les gens qui veulent, sans cesse, soupçonner, accuser, quand il s'agit de raisonner et de réfléchir.

V L'inquisition força Galilée à lui demander pardon d'avoir découvert le mouvement de la terre. En France , il est encore des hommes qui oseront proposer que le Comité de constitution demande pardon d'avoir trouvé le moyen d'organiser la démocratie, d'établir une véritable République, et de faire exercer les droits du peuple par le peuple lui-même » (Mon., n° 53.)

Aussitôt l'Assemblée, à l'unanimité, réclama l'ordre du jour. Marat se tenait à côté de moi à la tribune prêt à calomnier encore le projet et les membres du Comité. Je demandai que Marat fût entendu contre le Comité : il parla, ainsi que plusieurs autres de son parti. Mais je repris la parole après eux , el je fis décréter que l'on ne distribuerait qu'aux membres de l'Assemblée l'exposé des

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modes de formation de la loi. Ainsi se calma ce grand trouble, précurseur de tant d'autres orages.

13 mars 1793. — Défense de la dignité de la Convention.

Le 1 3 mars , Vergniaud dénonça avec détail les faits qu'il connaissait relativement à la conjuration de la nuit du 9 au 10 contre la Convention ; il dévoila cette coalition impie et atroce formée entre les meneurs de quelques sections , des Jacobins , des Cordeliers, du Club électoral et quelques hommes de la Commune de Paris. Il demanda qu'il fût fait des procédures contre les conspirateurs et une adresse aux départements.

Marat prit ensuite la parole : « Personne , ditil , n'a été plus affligé que moi de voir ici en présence deux partis dont l'un ne voulait pas sauver la patrie , et dont l'autre ne le pouvait pas. » Il continua en accusant les appelants au peuple de vouloir conserver la tyrannie; et, après avoir dit qu'il avait proposé à la société populaire de défendre la Convention , il demanda que l'on s'occupât du recrutement et du ministère.

Je ne reproduirai pas les longs et violents débats qui s'élevèrent sur l'impression des discours de Marat et de Yergniaud. On se bâta d'obtenir celle du discours de Marat; on discuta sur l'autre.

Cette séance scandaleuse m'indigna : je demandai et j'obtins la parole , après que Yergniaud luimèrne, indigné aussi de voir quelle division ré-

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gnait dans l'Assemblée , eût demandé le rapport du décret d'impression de son discours, et que le conseil exécutif eût rendu compte des événements du 9 au 10 mars.

a J'appuie, m'écriai-je, la proposition de Vergniaud et le rapport du décret; je crois cette proposition fondée sur la sagesse. Si j'étais Brunswick , je paierais bien cher cette séance ! ( On applaudit dans toutes les parties de la salle. )

» Je n'attaque personne, je ne combats que la mesure. Une conjuration vous a été dénoncée ; il faut en recueillir les détails dans tout leur développement, afin que les conspirateurs soient punis.

M Vergniaud vient d'articuler des faits graves ; il a cité des sections insurgées , il a parlé d'un comité révolutionnaire... je n'en saurais reconnaître d'autre que la Convention nationale.

» Les sept cent quarante-huit membres qui la composent forment le seul comité révolutionnaire que la France puisse et doive supporter...

» On parle d'un comité d'insurrection ! Et contre qui cette insurrection? Il n'y a plus que la nation assise sur le trône; il n'y a plus d'insurrection que celle des brigands , que celle des agents de Louis , des émissaires de Vienne , de Berlin et de Madrid (i)!

(1) Danton avoua à Boyer-Fonfrède que le 10 mars il y avait eu un mouvement révolutionnaire; que l'étranger avait un parti dans Paris, et qu'il fallait que la Convention prit une grande mesure. (Voyez Moniteur, n9 76, suite de

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» L'aristocratie veille, et aussitôt qu'elle a réussi à jeter parmi vous des semences de discorde, elle se jette au milieu de cette assemblée, déguisée sous le masque du patriotisme.

» Une section s'est déclarée devant le conseil général de la commune en état d'insurrection permanente. Le conseil lui demande ce qu'elle entend par ces mots ; elle répond qu'elle se déclare armée permanente... Une armée permanente ! C'est à la France entière seulement qu'il appartient de porter ce nom !

» On parle d'insurrection ! Eh bien ! messieurs les insurgents de Paris ! allez contre les brigands de l'Autriche et de la Prusse mettre à l'épreuve cet amour ardent de la liberté dont vous vous dites animés.

la séance du 13 mars, motion de Boyer-Fonfrède.) — Oui, un parti de l'étranger existe à Paris depuis le H juillet 1789. — Oui, il existe plus que jamais .fdepuis que la Convention a proclamé la république. C'est ce parti qui a prêché l'indulgence quand le gouvernement était énergique, et la terreur quand le gouvernement élait juste et humain : c'est ce parti qui poussait les comités révolutionnaires à tous les excès, qui peuplait les sociétés populaires de faiseurs de motions exagérées et de scélérats éhontés; c'est ce parti qui reçoit toutes les semaines son plan de conduite de Londres et qui lui transmet l'état de la capitale et de la France ; c'est ce parti qui s'est glissé partout , à Lyon comme à Paris , dans nos ports de mer comme dans nos comilés , qui sait tous les projets du gouvernement , et qui souvent insinue aux députés les idées les plus désastreuses, sous les couleurs du patriotisme; c'est ce parti avec qui communiquaient Louvet, Héraut, Saint-Just , Danton, Robespierre e( tous leurs esclaves et leurs héritiers

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» Mais 1<3 Comité dont on vous parle arbore d'autres couleurs ! Les siennes sont les proscriptions et la perte de la chose publique. Ce qui le prouve, c'est qu'à l'époque où ce Comité existait , des sections écrivaient que la souveraineté devait être provisoirement exercée par le département de Paris ....

i> S'il y a une conspiration , nous devons en être tous les objets, les ennemis , les dénonciateurs.

» Je reviens à la proposition de rapporter le décret qui ordonne l'impression du discours de Vergniaud. Je vois des sujets d'inquiétude pour les déparlements, touchant des faits non encore basés sur une procédure régulière. Quant à Marat , il a prononcé une phrase qui contient un poison bien dangereux. " Une partie de l'Assemblée , a-t-il dit , ne veut pas sauver la patrie , et l'autre ne sait pas la sauver.» Dételles idées ne peuvent être, sans un grand danger, répandues par la Convention ellemême. Vous affaibliriez cette confiance publique qui vous est nécessaire, et dont vous êtes dignes. »

Le rapport du décret qui ordonnait l'impression des deux discours fut adopté.

Stabliscement peu durable d'un nouveau Comité sous le nom de Comité de salut public et de défense générale ( du 2G mars au G avril ).

Les rebelles delà Vendée et des Deux-Sèvres s'étaient déjà rendus maîtres des districts de Cholet, Montaigu et Clisson. Le général Marié^avait l'ait

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massacrer, par iniprudence ou par trahison , les volontaires qu'il commandait. D'un autre côté, les événements de la Belgique, le despotisme des généraux et leurs trahisons, l'inexécution du décret du i5 décembre, rendu illusoire par l'obstination de Dumouriez, tout annonçait la faiblesse du gouvernement.

Le Comité de défense générale était chargé de faire cesser, par un rapport et par l'adoption de mesures efficaces , les inquiétudes de la Convention; mais quiconque eût assisté aux séances de ce Comité n'eût pas été surpris du déluge de maux qui inondait la république. Il n'y avait là nulle énergie ; la délibération divaguait sans cesse ; le Conseil exécutif était plus occupé à se défendre qu'à agir , et quand il agissait, il ne manquait pas de se retrancher derrière quelque moyen de sauver sa responsabilité. Les généraux n'obéissaient pas à un comité toujours délibérant et toujours divisé. C'était dans son sein que venaient éclater ces passions qui n'osaient faire explosion à la Convention; et la république seule n'entrait pas dans l'objet des discussions violentes ou des débats politiques.

Aussi, Quinette, qui avait été plusieurs fois témoin de ces scènes inciviques et orageuses, avait-il senti, comme moi, le besoin d'établir un Comité qui eût une autorité plus forte, plus concentrée , des moyens de défense plus énergiques , une délibération sérieuse et active. Il vii , comme moi-même, les Robespierre, les DjuUoîj, ei leurs

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lieutenants Fabre d'Églantine , Camille Desmoulins , etc. , etc. , mettre en avant des moyens de dictature, parler de la nécessité dun pouvoir énergique pour sauver la patrie. C'est ce qui l'engagea, dans la séance du 22 mars, à revenir sur le décret que j'avais fait rendre la veille pour la création d'un Comité de salut public et de défense générale.

« Il y a quinze jours , dit-il , que le Comité de défense générale vous a offert sa démission , et que vous avez décrété qu'il serait remplacé. Aussitôt que , dans cette Assemblée , on fait quelques propositions pour rapprocher le pouvoir exécutif de la Convention, on crie à la dictature, et l'on ne voit pas que c'est le seul moyen d'éviter une dictature, rs'e vous le dissimulez pas, si vous ne prenez toutes les mesures nécessaires pour le salut de l'État , vous verrez se présenter un homme qui aura le talent de gouverner, et qui.... ( De violents murmures s'élèvent. )

» Je ne fais qu'énoncer mes craintes, et je vous indique le remède à ce danger.

w 11 faut que les deux partis qui se sont manifestés dans l'Assemblée , et qui veulent , tous les deux, du moins j'aime à le croire , sauver la patrie, se rapprochent et s'entendent: s'ils ont le même but, ils réussiront; s'ils ne l'ont pas, ils se surveilleront mutuellement.

» Je demande que le Comité de défense générale présente dans vingt-quatre heures l'orga-

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nisation du Comité de saint public et de défense générale décrété hier. » (Applaudissements. ) ( Moniteur, n° 83. )

Le 26 mars, l'Assemblée nomma les membres qui devaient entrer dans le nouveau Comité et remplacer le Comité de défense générale. Composé d'éléments contraires, il portait en lui le germe de sa destruction. Mais l'Assemblée crut alors que si l'on réunissait ainsi des représentants des deux opinions qui la divisaient , le pays serait mieux défendu. Elle désigna les citoyens Dubois- Crancé , Péthion, Gcnsonné, Guyton-Morveau, Robespierre l'aîné, Danton, Barbaroux, Rhul, Vergniaud, Fabre d'Kglantine , Buzot , Delmas , Guadet, Condorcet , Bréard , Camus, Prieur (de la Marne), Camille Desmoulins , Barère, Quinette , Cambacérès, Jean de Bry, etc. {Moniteur, wSG.)

Les séances de ce Comité ne furent guère employées, dès l'abord, qu'à des explications personnelles entre Guadet et Danton , Robespierre et Buzot ; la chose publique n'en allait que plus mal. C'était un congrès de passions individuelles : quant à la passion de la République, elle était absente , remplacée par l'ambition dictatoriale.

Peu de jours après , Danton monta à la tribune de la Convention. Il commença par se plaindre de ce que la tribune révolutionnaire était sans autorité , et il annonça que le peuple était prêt à se soulever en masse : « 11 le doit, s'écria-t-il ; il le faut... » Ensuite il fît décréter qu'on fabriquerait

des piques, aux frais de la nation, pour armer tous les citoyens, et que les contre -révolutionnaires et les aristocrates seraient mis hors la loi. « Il faut tuer, disait-il, les ennemis intérieurs pour triompher des ennemis extérieurs. » ( Moniteur, n°87.)

Ainsi , après avoir entravé par leurs disputes éternelles les délibérations du Comité de défense générale (i), ces gens-là venaient avec des discours préparés sonner l'alarme dans les départements , exciter le peuple de Paris à l'insurrection, décrier les opérations des armées , entourer la Convention des soupçons et des défiances du peuple, et aviver le feu de la guerre civile , au lieu de donner froidement les moyens de l'éteindre.

Robespierre, à son tour, proposa l'expulsion des membres de la famille Capet, et la mise en jugement de Marie-Antoinette devant le tribunal révolutionnaire : il aurait mieux fait de s'occuper des mesures militaires propres à réparer les désastres de la Belgique et à arrêter les progrès des contre-révolutionnaires de l'Ouest.

(1) Il avait été institué sous le nom de Comité de salut public et de défense générale ; mais, soit par habitude, soit parce qu'il n'était vraiment pas digne du nom de Comité de salut public , on le désigna le plus sou venl sous l'ancien nom de Comité de défense générale. {Note de l'Éditeur.)

Danton et Dumouriec.

Les divisions qui avaient occupé si long-temps l'ancien Comité de défense générale, et qui remplissaient encore toutes les séances du nouveau, ne tardèrent pas à éclater dans la Convention. Exaspérés par les affaires de Belgique , les amis de la patrie ne virent pas, sans concevoir de graves soupçons , Danton faisant toujours l'éloge de Dumouriez (i), promettant de l'amener devant IWssemblée s'il trahissait , mais s'opposanL avec obstination à ce que le Comité fît lecture d'une fameuse lettre écrite par Dumouriez à la Convention , sous la date du i a mars (2).Lue à propos, celte lettre aurait sans doute permis de prévenir une partie des maux que nous fit ce général royaliste. Le système de Danton (3) était, en effet, de provoquer, à quelque prix que ce fût, un mouvement tumultueux dans Paris, de frapper la Convention , de la dissoudre en tout ou en

(1) Voyez le discours de Lasource , où il rapporte ce qui s'est passé au Comité de défense générale , séance du 1" avril. {Moniteur, n° 93.)

(2) C'est ce que Bréard, alors président du Comilé, peut attester, parce qu'il est homme de bien , qu'il se prononça pour la lecture de cette lettre et qu'il s'est plaint souvent de l'opinion de Danton qui ne voulait pas qu'elle fût lue; opinion qui décria le Comité, et qui manqua de compromettre sa sûreté.

(,3) Alarat et Robespierre criaient sans cesse contre Dumouriez, et cependant leurs cris ne tendaient qu'à exciter du trouble dans Paris ; or le trouble favorisait le système royaliste de Dumouriez.

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partie; son but était de fournir à Damouriez un prétexte de diriger son armée sur Paris en la faisant précéder d'une proclamation aux départements sur la nécessité de réparer le mal causé par la violation de la représentation nationale

Un pareil système était d'autant plus perfide, que les trois orateurs de ce parti ne cessaient de parler de la coalition du côté droit avec Dumouriez.

Cependant ce général agissait pour d'Orléans ; d'Orléans était le député du corps électoral robespierriste; d'Orléans n'était pas étranger aux intrigues de Danton , et moins encore à celles de Marat. D'un autre côté , il y avait des rapports intimes de correspondance entre Dumouriez et Gensonné. Tout cela me donnait à penser, et je ne savais en moi-même que me défier de tous ces chefs des deux partis contraires (i).

(i) A l'époque de la lettre du 12 mars, il y eut, à l'ancien Comité de défense générale, une violente explication qui dura toute une nuit. Danton se vantait d'aller saisir, s'il le fallait, Dumouriez , et de l'amener à la barre après avoir eu avec lui des explications II cherchait à faire croire que Gensonné savait toutes les pensées de Dumouriez , et qu'il correspondait journellement avec lui. Un ordre du Comité appela sur-le-champ Gensonné, qui vint à deux lieuresaprès minuit en robe de chambre et en bonnet de nuit. Il s'expliqua franchement. Danton demanda que le lendemain Gensonné partit avec lui et Lacroix pour la Belgique ; Gensonné y consentit , le Comité adopta cet avis. Le lendemain ce fut Danton qui changea : Lacroix et lui ne voulurent plus partir que seuls, sans Gensonné. J'avoue que celte anecdote me donna de forts soupçons sur la loyauté de Lacroix et de Danton

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Ce que j'aperçus bien nettement, c'est que Dumouriez était un traître , un royaliste , un ambitieux à qui il fallait un parti , et qui s'était assuré de Danton.

Dans la séance du i"" avril ( Moniteur, n" 91 ), Danton, à qui l'on demanda, à l'Assemblée, de rendre compte des opérations des représentants du peuple en Belgique , réclama qu'il fût fait un rapport préliminaire ; « car, dit-il, il y aura beaucoup de personnes à entendre, beaucoup de chefs à interroger. On verra si nous avons donné à cette fameuse lettre , qui a été lue partout , excepté dans celte enceinte , les suites que nous aurions pu lui donner dès qu'elle nous a été connue ; on verra que , si nous n'avions pas dans cette circonstance agi avec la prudence que nous dictaient les événements , l'armée , dénuée de ce chef , se serait repliée sur nos frontières dans un tel désordre, que l'ennemi serait entré avec elle dans nos places fortes. »

Lasource l'accusa ensuite d'être complice de Dumouriez, dont le plan était de rentrer en France, tandis que lui , Danton , insurgerait Paris et dépopulariserait une partie de laConvention. Danton répondit avec le terrible talent (V imbroglio révolutionnaire qu'il possédait si bien, et l'Assemblée, au milieu de tant d'intrigues et de ténèbres, passa à l'ordre du jour.

Le résultat le plus certain de tant de manœuvres, c'était l'avilissement du Comité de salut public

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el de défense générale par les attaques deMarat et les dénonciations éternelles de Robespierre. 11 ne restait plus que cette ancre au vaisseau ; ils voulaient la briser pour rester les maîtres. Le i" avril, Marat disait encore à la tribune que ce Comité était presque tout composé d'hommes de la faction des hommes d'État....

« On sait, dit-il, que les patriotes y forment la minorité, et que les hommes d'État y font les décrets que vous avez adoptés sans discussion (i).» La Convention méprisa les réclamations de Marat ; mais bientôt Robespierre attaqua plus vivement le Comité. C'était le rocher sur lequel toutes les tempêtes venaient fondre. Il est vrai qu'à celte époque il montra quelque énergie; car , lors de la trahison de Dumouriez, les séances que je présidais étaient permanentes nuit et jour , et nous eûmes le courage de délibérer et de faire exécuter un grand nombre d'arrestations (q , même contre des députés, tels que Orléans, Syllery et quelques autres

Dans ce danger imminent, on vit tous les partis se réunir dans la grande salle des Tuileries pour délibérer et sauver la république. Cambacérès fît le

(1, Lasource répondit qu'il s'y tiouvail dix sept membres ayant volé la mort du tyran. {Moniteur, n° 92.)

(2) Nous ordonnâmes par exemple l'arrestation de Robin, Buisson et Peieira, commissaires envoyés adroitement par Lebrun à Dumouriez , el choisis parmi les Jacobins. On a vu depuis que ces trois commissaires étaient les gens les plus dangereux du parti de l'étranger.

rapport qui déclara Dumouriez traître à la patrie et hors la loi , et qui mit sa tête à prix. Les autorités constituées furent mandées à la barre pour répondre de la sûreté et de la tranquillité de Paris ; enfin la Convention se déclara permanente.

s avril 1795. — Création du premier Comité de salut public, d'après un rapport de cinq commissaires au nombre desquels je me trouvais.

Après la trahison de Dumouriez , le mal était pressant; il fallait organiser promptemenl un Comité nouveau qui donnât de l'activité au Conseil exécutif, qui eût l'énergie de commander et le courage de défendre la république menacée. Après bien des débats stériles, la Convention, sur ma proposition , chargea cinq commissaires de rédiger un projet de décret pour l'organisation du Comité de salut public. Ces commissaires furent Isnard , Thuriot , Danton , Mathieu et moi.

Isnard présenta le projet de décret dans la séance du 6 avril au soir. Buzot le trouva dangereux ; Thuriot le défendit. On demandait que la discussion cessât. Je m'y opposai en ces termes :

« Il s'agit de prendre une grande mesure de salut public et non d'organiser la tyrannie ; il est nécessaire d'éclaircir les doutes de quelques membres ; c'est de la franchise des opinions que naîtra le confiance. Je demande donc que la discussion soit continuée. »

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Elle continua en effet , et le projet présenté par Isnard fut adopté.

Ainsi fut créé, au milieu des malheurs publics, un comité destiné à les faire cesser. Il était composé de neuf membres, comme si l'on eût voulu éloigner d'eux et des citoyens toute idée ou conception décemvirale. Il délibérait en secret ; il devait surveiller et activer le pouvoir exécutif, et il pouvait dans les cas urgents prendre les mesures de défense générale à l'intérieur et à l'extérieur; ses arrêtés devaient être signés par la majorité de ses membres , qui ne pouvaient être au-dessous des deux tiers. Il ne pouvait décerner aucun mandat d'arrêt , si ce n'est contre des agents d'exécution. Il devait rendre compte chaque semaine de l'état de la république.

Ce Comité n'avait de pouvoirs que pour un mois, et la trésorerie nationale était indépendante de lui. Les commissaires de la Convention près les armées devaient entretenir avec lui une correspondance journalière outre leur correspondance avec la Convention.

Quelle gloire brillante était réservée à ce Comité, s'il avait pu être toujours composé d'hommes purs et de patriotes énergiques, de citoyens qui eussent aimé la république et non l'autorité, préféré le bien public à leur ambition personnelle , et respecté le caractère national , juste, humain et libre, au lieu de le flétrir par des sentiments cruels et des actes tyranniques.

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Vingt fois , en écrivant ce compte-rendu à mes concitoyens, j'ai senti ma main se refuser à ma plume , parce que j'étais en présence de l'ingratitude publique. Mais l'innocence et la pureté de mon cœur m'ont donné une nouvelle impulsion ; et j'ai repris dans le souvenir des événements que je vais décrire dans cette seconde partie l'énergie qui m'anima dans les journées du 3i mai , i" et 2 juin, lorsque mon impuissante voix tonnait seule à la tribune contre la tyrannie populaire dont s'étaient couverts quelques scélérats

Ma nomination au premier Comité de salut public. (6 avril , séance du soir.)

Me voilà nommé membre du Comité de salut public, à l'unanimité des voix. Mes collègues et moi , nous avions tous été élus dans la môme séance, par appel nominal et dans l'ordre suivant : Barère , Del mas , Bréard , Cambon , Jean de Bry, Danton , Guyton-Morveau , Treillard, Lacroix. [Moniteur ^ n»98.)

Comme c'est dans les opérations du Comité de salut public que mes accusateurs ont pris l'accusation odieuse de tyrannie dont ils ont rempli toutes les bouches de la calomnie, la première chose que je dois montrer à mes concitoyens , c'est l'exposition des principes avec lesquels je suis entré dans ce comité de gouvernement.

Cette exposition n'est pas faite après coup pour

Sqo mémoires

servir à la défense d'un accusé , elle date de la naissance du Comité ; elle a eu pour témoins tous les membres de la Convention nationale; elle y a été applaudie ; elle est consignée dans les journaux de cette époque ; elle est comme une profession de foi que je dépose à la porte du temple des lois pour me servir de garant ou d'égide.

Exposition de mes principes dans la création du Comité de salut public. ( Séance du S avril I79Ô , à la Convention. )

« J'ai voué une haine implacable à toute espèce de tyrannie ; et ce n'est pas moi qui viendrais à cette tribune défendre des mesures qui pourraient n'avoir que de la tendance à une dictature quelconque ; mais il suffît de nous entendre de bonne foi et de ne pas nous donner des terreurs imaginaires , pour pouvoir convenir de l'organisation d'un bon Comité de salut public.

» Celui que vous avez organisé en dernier lieu (le Comité de défense générale ) ne peut pas travailler efficacement au salut de la patrie; il est composé de trop de membres , de vingt-cinq. 11 s'arrête , s'embarrasse, et se paralyse par la manie délibérative et par le nombre des délibérants.

w Ce Comité était public , et le secret est l'âme des affaires de gouvernement. C'est , en effet , un grand moyen pour nos ennemis , que cette publicité de nos mesures ; car nos conspirateurs savent nos projets et nos moyens de défense a\ant qu'ils

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soient décrétés. Ce Comité a toujours dans le lieu de ses séances près de deux cents membres de la Convention. La délibération s'y perpétue souvent sans ordre , et nous faisons comme les Athéniens, quand Philippe était à leurs portes, nous délibérons beaucoup et nous agissons peu. C'est un club, ou une nouvelle Assemblée nationale. Ce n'est plus là l'objet de votre institution. Ce n'est plus un Comité actif et prenant promptement des mesures de sûreté générale. Ce Comité, tel qu'il est, a été une suite de transactions entre les partis fortement prononcés ; vous avez formé le congrès des passions , il fallait faire celui des lumières. Ce Comité, })ar suite de son organisation vicieuse, par sa composition d'éléments incompatibles , par sa publicité dangereuse, par sa délibération trop lente, ne peut qu'entraver et laisser périr la République. On dirait , à entendre les objections éternelles de ces politiques ombrageux et timides qui s'opposent à la formation d'un nouveau Comité, qu'il s'agit d'un corps à constituer, ou d'une autorité spéciale ou d'un conseil national. Cependant , il ne s'agit que d'un Comité de la Convention. Il ne s'agit que de confirmer ou d'améliorer ce qui existe déjà, et de rendre utile un instrument de défense publique.

«Dans tous les pays, on a senti la nécessité d'avoir momentanément , dans des temps de révolution et de conjurations contre la patrie , des autorités dictatoriales et des pouvoirs consulaires, pour que la liberté publique ne souffrît pas de

dommages (i). Ce n'est pas que je veuille vous proposer de telles autorités ; elles ne conviennent pas à des peuples libres , et encore moins dans un temps où des ambitieux et des scélérats peuvent abuser de tout et égarer le peuple.... J'observerai qu'à Rome le peuple disputait au sénat toutes les branches de la puissance législative , parce qu'il était jaloux de sa liberté ; mais il ne lui disputa jamais les branches de la puissance executive , parce qu'il était jaloux de sa gloire et de sa sûreté. » Or, ici il ne s'agit ni de transporter ni de déléguer au Comité de salut public aucune branche de la puissance législative. Qu'avez-vous à craindre d'un comité toujours responsable à la Convention nationale , toujours surveillé par tous ses membres, ne faisant aucune espèce de lois, ne faisant que surveiller le conseil exécutif , ne faisant que presser l'action de l'administration intérieure, ne faisant que suspendre les arrêtés pris par les ministres en les dénonçant aussitôt à la Convention elle-même ? Qu'avez-vous à craindre d'un comité de salut public de qui la Trésorerie nationale est entièrement indépendante , et qui ne peut agir sur la liberté civile , mais seulement sur les agents publics qui pourraient être suspects ou impliqués dans quelque conspiration? Qu'avez-vous à craindre d'un comité établi pour un mois et réglé dans toute sa marche par le registre et la signature de

(1) Videant consules ne quid detrimenti respublica capiat Proclamation dos Romains.

DE BAUÈIU:. A'ïl

ses délibérations? Qu'avez-vous à redouter d'un comité sur lequel tous les regards sont portés , toutes les espérances réunies et toutes les défiances agglomérées ?

» Citoyens , nous environnerons-nous toujours de terreurs et de chimères ? La peur de la tyrannie amène à sa suite la tyrannie môme. Voyons nos ennemis tels qu'ils sont, et combattons-les. Nos plus grands ennemis sont les calomniateurs et les dénonciateurs sans preuves. Nos plus grands ennemis sont nos excessives défiances. Sans doute, dans les trahisons qui nous cernent, dans les crimes anti-nationaux qui nous affligent, la défiance est excusable ; mais portée à l'excès , elle devient une arme en faveur des ennemis publics.

» Si vous voulez avoir un bon comité de salut public , choisissez de bonne foi ceux à qui vous croyez de la probité et des moyens; et après leur élection, environnez-les de confiance; appuyez des de votre opinion , défendez-les contre les calomniateurs habituels , qui sont les plus cruels ennemis de la Convention et les véritables conspirateurs qui servent Dumouriez. — L'opinion a fait la révolution de la liberté; l'opinion seule peut donner de l'activité et du nerf au conseil exécutif et au Comité de salut public. Bornez ce Comité à la surveillance des ministres , à la délibération des mesures de salut public, et à la reddition de compte de l'état de la république à certaines époques. — Environnez aussi d'opinion les ministres

3'i4 M ÉMOI U ES

trop découragés , qui sont accablés de la crainte de la responsabilité et d'un fardeau bien lourd dans les circonstances révolutionnaires qui se renouvellent encore devant nous au moment où nous croyons voir le port. Mais exercez aussi une surveillance active et impartiale sur tous les fonctionnaires publics, dépositaires du salut de tous.

r. On parle sans cesse de dictature ! Je n'en connais qu'une qui soit légitime , qui soit nécessaire, et que la nation ait voulue : c'est la Convention nationale.

» C'est pour vous que la nation exerce la dictature sur elle-même. Et je crois fermement que c'est la seule dictature que des hommes libres et éclairés puissent supporter....

w Vous vous effrayez d'une ombre de dictature , tandis que vous avez confié au Comité de surveillance, à cause des trahisons et des conspirateurs , le droit terrible de lancer des mandats d'arrêt et d'amener contre les citoyens (i).

» Les grands enfants de la révolution crient à la dictature , tandis qu'ils ont concouru à la nomina-

(1) J'.Tvais pressenti à celle époque les obus qui allaient naître de celle élendne de pouvoirs donnés ù un comilé sur la liberté civile , abus qui augmenteraient au centuple, lorsqiHi la loi du 17 septembre, votée sur la motion de DanUm et Legendre, le 12 août suivant, et lédigée par le Comité de législation, qui la présenta le 9 septembre, donna les mêmes pouvoirs sur la liberté civile à cinquante mille comités révolutionnaires, nombre sur lequel il n'y en «>ullii'ureus( m!>nl on aciivité que vingt mille cinq cents et

DE BAUÈKE. 32^

tion de ces commissaires envoyés dans les départements avec l'effrayante autorité de déporter les ennemis de la liberté et de l'égalité (i).

»Vous parlez de dictature! Parlez donc aussi de cette dictature , de toutes la plus effrayante par ses effets sur la révolution et connue par ses progrès rapides , la dictature de la calomnie (2). C'est celle-là qui , parcourant tous les rangs de la société et tous les bancs de la Convention nationale, verse partout ses poisons , et devient ainsi le plus dangereux auxiliaire des puissances coalisées contre nous. Voilà la dictature que je vous dénonce , et qui écrasera tout si vous n'y prenez garde...

» Après les réflexions générales, je résume ainsi mon opinion :

quelques ; et encore quel effroyable chiffre 1 Voyez au comité des finances la noie du paiement de ces vingt mille cinq cents comités révolutionnaires...

(1) Comme il n'entra jamais dans mes principes de déléguer à des représentants dans les départements des pouvoirs illimités , que je regardais comme incessibles , je ne voulus jamais accepter de mission. Je proposai à l'Assemblée des envois de commissaires , d'après le vœu du Comité, les décrets et l'usage de la Convention même. J'excepte les représentants près les armées, qui avaient besoin d'une grande latitude de pouvoir.

(2) Cette effroyable dictature a été exercée par deux hommes qui ont fait de grands maux à la pati ie : Hlarat et Fréron. Ce dernier invoque le génie de Marat dans le premier numéro de son journal , commencé en vendémiaire ; il était bien digne de servir nn pareil maître. L'avenir nous apprendra de quelles puissances ils étaient tous deux les bas valets...

» Un comiké sans pouvoir sur la liberté civile ( i ), délibérant sans publicité, sans action sur les finances (2), sans pouvoir indépendant de l'Assemblée nationale (3), exerçant une simple surveillance, délibérant dans des cas urgents des mesures de salut public dont il rend compte à la Convention , pressant l'action du conseil exécutif , dénonçant à l'Assemblée les agents publics suspects ou infidèles , et suspendant provisoirement les arrêtés du conseil exécutif quand ils paraîtront contraires au bien public , à la charge d'en rendre compte dans le jour à la Convention nationale

(1) On verra dans la suite que «'est Lacroix qui , pour rendre le Comité de salut public odieux, tyrannique et accablé de pouvoir, fit décréter, sans sa participation et par simple motion, que le Comité de salut public aurait le droit de faire arrêter les citoyens!...

(2) Danton , qui ne connaissait d'autre moyen de gouverner que par la corruption et l'argent, demanda plusieurs fois que le Comité eût d'abord cinquante millions à sa disposition , ensuite une plus forte somme ; motion à laquelle je me suis plusieurs fois opposé , en annonçant que je me démettrais des fonctions du Comité de salut public. Pourquoi, à ces époques de justice et de bonne foi, mes collègues n'ont-ils pas reçu à la Convention ma démission publiquement donnée? Je leur aurais épargné une grande injustice , et à moi bien des chagrins !..

(3) C'est encore Danton et Merlin-Thionville qui demandèrent que le Comité de salut public gouvernât indépendamment de la Convention , et qu'il fût appelé en conséquence Comité de gouvernement ; proposition à laquelle je m'opposai avec succès : je fis rejeter cette innovation , tendant à rendre le Comité indépendant de la Convention. Ce piège des ennemis du Comité fut reconnu et évité.

DE BAUÈRE. Î27

» Mais , en finissant , je dois déclarer que je regarde ceux qui se consacreront aux travaux do ce comité dans les terribles circonstances où nous sommes , comme de nouveaux Curtius se dévouant pour leur pays ; car, avec les passions qui nous agitent, avec les défiances hideuses qui nous assiègent , avec le génie malveillant qui nous poursuit depuis quelque temps , il est impossible de s'occuper de la chose publique sans refaire tous les jours son courage et sans faire le sacrifice de son existence. »

Tels sont les principes que je m'honore d'avoir énoncés à la Convention lorsqu'il fallut créer le Comité de salut public ; telles sont les bases d'après lesquelles la Convention ordonna que le projet de décret serait présenté ; et il le fut, en effet. Dites donc si l'auteur de ce discours et de ce plan de comité a pu jamais être le partisan ou le complice

d'aucune sorte de tyrannie !

Dès ce moment je m'enterrai tout vivant, pour ainsi dire, dans le Comité de salut public avec mes collègues , pour organiser une sorte de gouvernement ou de surveillance nationale sur toutes les parties de la république. Je ne parus point à l'Assemblée, qui alors était sans cesse occupée par les vociférations de Marat, par les discours dénonciateurs de Robespierre contre Brissot, Guadet , Yergniaud , Gensonné ; par les improvisations violentes de Danton et par les réponses éloquentes de Yergniaud et de Guadet.

3q8 MÉMOIllES

La séance du i3 fut consacrée à l'appel nominal sur l'accusation de Marat , d'après un rapport du Comité de léoislation.

J'étais au Comité , occupé de l'immensité de ses travaux et de son organisation. Je ne votai point dans cet appel nominal ; mais , comme je n'ai jamais craint de dire mon opinion , je déclare que, quoique tous mes sentiments de cœur et d'esprit me portassent depuis l'Assemblée constituante ( i ) à avoir horreur de cet homme ; que ces sentiments n'avaient fait que s'accroître dans mon âme en le voyant de plus près , en lisant ses feuilles de proscription et en entendant ses motionssanguinaires ; cependant, par respect pour le principe de l'inviolabilité de la représentation nationale , pour les opinions de ses membres , j'aurais voté iton.

Cette époque , en effet , a commencé , aux yeux de tout observateur politique , les grands maux de la patrie, a fait brèche aux principes de toute représentation populaire , et a fait au corps législatif la trouée par laquelle sont entrés tous les ennemis de la République déguisés en patriotes de la Commune, en patriotes jacobins, en patriotes cordeliers , en patriotes de Robespierre , et tous

ri) II avait demandé, dans un de ses numéros de 1791, que le peuple dressât douze cents potences, au jardin des luileries, pour l'Assemblée constituante. II fut dénoncé par Malouet ; il fut regardé comme un scélérat entièrement fou. L'Assemblée constituante le décréta cependant d'accusation.

DE BAUÈRË. 3^9

ceux qui, tour à lour, ont décimé la Convention nationale.

L'accusation do Marat réveilla toutes les haines , et leur donna dans Paris une telle activité, que le i5 mars , des commissaires qui se disaient représentants de la majorité des sections de Paris , vinrent demander la destitution de vingt -deux membres de la Convention. Mais détournons les regards de cette usurpation des droits du peuple.

15 avril. — Nouvelle déclaration des droits.

Ce jour-là , du moins , la séance fut consacrée à la discussion de la déclaration des droits qu'on venait d'outrager par despétitionsincendiaires, liberticides , écrites vraisemblablement par les mêmes mains qui avaient fait l'adresse aussi coupable des citoyens de Marseille , que je combattis et que j'avais fait anéantir dans les séances du 21 mars. Je portai à la tribune , le 1 5 avril , le 1 7 et jours suivants, le projet de constitution que nous avons présenté, et dont plusieurs articles lurent décrétés. On discuta sur la priorité de la déclaration des droits de la Constitution de 1791. Voici ma réponse (1).

« L'ancienne déclaration des droits a le mérite bien reconnu d'être concise ; mais aussi , elle a le vice également reconnu d'être incohérente. Nous n'avions fait que la révolution de la liberté; nous

(1) Moniteur, n" Uu.

33o MÉMOIRES

avons fait ensuite la révolution de l'égalité , que nous avons retrouvée sous les débris du trône. Si donc il est vrai que nous ayons fait des progrès en liberté , s'il est vrai que nous ayons fait des découvertes nouvelles dans les droits de l'homme , il faut les consacrer par votre nouvelle déclaration. Le projet présenté par le Comité de constitution soutient des principes cohérents , la distinction des droits naturels , politiques et civils , et leur développement nécessaire encore au peuple français, au moment où nous allons nous occuper de la constitution. J'aime à croire que le temps des orages est passé, que nos passions épuisées ne trouveront plus assez de force pour entraver notre marche , et que nous n'aurons plus l'ambition des discours , mais que nous aurons toujours celle d'être utiles. »

C'est ainsi que je ne laissai jamais échapper aucune occasion favorable pour tempérer les passions aigries, pour rapprocher les partis , et pour rallier au bien général. Chacun des côtés de l'Assemblée m'appelait faible, modéré ; mais peu m'importaient ces dénominations données par des passions exagérées, pourvu que mes efforts parvinssent à produire quelque bien, ou quelque trêve aux déchirements de l'Assemblée nationale. C'est dans ces séances que je défendis la liberté de la presse , et la liberté des cultes, sans lesquelles il n'y a ni liberté ni repos dans un peuple libre. ( Momteiu\ n° 1 1 1 . )

Je n'agissais dans les séances des i5, 17 et

DE BARÈKE. 33 1

1 9 avril , que comme rapporteur du Comité de constitution. Bientôt je dus faire connaître à la Convention les premiers pas du Comité de salut public dans la carrière politique. Nos regards se portèrent d'abord sur nos malheureux collègues , livrés par le traître Du mouriez à la maison d'Autriche, ainsi que le ministre de la guerre Beurnonville et son aide-de-camp.

16 avril. — Exposition des premiers travaux du Comité de salut public. — Manifeste de la Convention au sujet de la violation du droit des gens par l'Autriche , en retenant les quatre représentants du peuple , conimissaires envoyés par la Convention vers Dumouriez, ainsi que le ministre de la guerre Beurnonville.

Était-ce donc un ennemi de la représentation nationale, celui dont les travaux au Comité de salut public ont été religieusement employés à réclamer devant l'Europe , devant les nations , une justice éclatante contre cette infraction violente faite au droit des gens? Je vais soumettre à mes commettants , à mes premiers juges naturels , le rapport que j'ai fait dans la séance du 1 6 avril , et le manifeste dont il fut suivi. (^Moni't., n° 109.)

« Le Comité de salut public, après avoir organisé ses bureaux dans lesquels il y a des détails et des pièces innombrables qui ont rapport à la défense générale et à la diplomatie, a jeté les regards sur l'état politique , militaire , naval , colonial , administratif , et de sûreté de la République ; il s'est pénétré de la grandeur et des difficultés attachées

33îi MÉMOIRES

à sa mission. Former un plan de défense de terre et de mer ; scruter dans les circonstances actuelles les opinions politiques, et la conduite militaire des chefs de l'armée; revoir la composition des différents états-majors ; veiller à la défense des côtes; augmenter la cavalerie nationale, ranimer les travaux dans les ports, et seconder l'empressement des braves marins; comprimer les trames, faire rechercher et fabriquer des armes pour les nombreux défenseurs de la liberté ; suivre et régler la marche nouvelle des armées ; veiller à leur approvisionnement , presser l'action de l'administration publique; surveiller et aider l'action du conseil exécutif, éteindre par des mesures fortes et promptes les torches de la guerre civile : voilà les objets principaux dont il s'est occupé d'abord. » La guerre civile ! A ce mot les despotes européens sourient d'espérance , ils y voient le charbon politique qui peut dévorer la République ; c'est à nos divisions intestines que se rattachent toutes les combinaisons de nos ennemis; leurs plus forts auxiliaires sont les espérances coupables de soulè- ^ ements produits dans quelques déparlements maritimes. C'est sur les bords de la Loire qu'ils ont placé une partie de leurs abominables complots. Mais c'est dans vos mains que sont tous les moyens de comprimer celte exécrable conspiration formée contre la paix de l'intérieur : ce moyen vous appartient , il est dans la cessation de nos divisions , dans l'amnistie des passions et des vengeances per-

DE 15 \ Il EUE. 333

sonnelles , dans le Iravail de la constitution , de l'éducation publique, des finances et delà défense générale.

» Vous avez , par un décret rendu à l'unanimité, posé vous-mêmes il y a Irois jours les bases solides de la paix de l'Europe. Vous avez déclaré avec l'énergie d'une nation républicaine que vous ne souffririez jamais qu'aucun gouvernement influençât le votre , et se mélàt de la constitution que vous vouliez donner à la France ; et en même temps vous avez déclaré que vous ne vous mêleriez point de la forme des autres gouvernements , en punissant de mort celui qui proposerait toute médiation, toute négociation qui n'aurait pas pour préliminaire la reconnaissance de la souveraineté du peuple et de la République française, une et indivisible. Si l'Europe diplomatique, fatiguée de ses ruineuses dépenses , et épuisée par la coupable guerre qu'elle a eu l'imprudence de faire aux Français , veut être sage , elle verra que l'empire de la raison est l'apanage des hommes libres, et que la guerre ne fait que des malheurs.

» Voyez l'esprit qui a dicté les communications si étranges de Cobourg ; il prétend que la France soit tranquille , et que l'Europe ne soit pas bouleversée. . . Qui donc l'a bouleversée si ce n'est la coalition impie des tyrans? Qui donc a donné l'idée de propager les principes destructeurs du despotisme, si ce ne sont ses propres excès? Les rois craignent , avec raison , ce débordement de liberté

qui ira submerger leurs trônes , s'ils cessent d'être prudents, et s'ils veulent détruire son cours dans les terres de la République française

» Dans ce moment, votre comité vient vous engager à vous occuper du sort de vos collègues que la trahison a livrés à la tyrannie autrichienne (i). Vos commissaires souffrent pour la liberté ; mais nous ne pouvons dissimuler que cet acte infâme fut la violation du droit que toutes les nations civilisées ont respecté dans tous les siècles.

» Distinguons le droit de la guerre , tout affreux qu'il est; distinguons-le de ces violences de sauvages , qui ne sont d'aucun code et d'aucun siècle; faisons entendre à tous les peuples le cri de la Convention nationale ; que la France dénonce même aux rois une violation qui menace aussi leurs têtes , et que les gouvernements apprennent enfin qu'il est une justice que le despotisme le plus atroce doit respecter sur la terre.

» Nous venons stipuler ici , non pour nos commissaires seuls et pour la France, mais pour le

(1) Ces représentants du peuple sont Camus, Quinette, Laraarque et Bancal; plus le ministre de la guerre Beurnonviile , et son aide-de-camp. Ce sont ceux-là m^mes pour qui le Comité de salut publie vient de faire décréter, ce mois de messidor an m, qu'ils seraient échangés avec la fille de Louis Capet. Puisse ce décret les restituer bientôt à la république qu'ils défendirent, à la liberté pour laquelle ils ont tant souffert, à la Convention dont ils forment une si respectable partie, el à leurs amis qui ne les ont jamais oubliés!

genre Immain. Je viens soumettre à la Convention un manifeste que le Comité avait engagé Condor • cet à faire. Vous avez souvent applaudi à la philosophie et aux lumières de ce député ; le Comité a adopté son ouvrage avec quelques additions qu'il y a faites ; ce langage est digne d'hommes libres, et d'une grande nation. »

— Prenez garde , disait le manifeste à tous les gouvernements , l'attentat commis sur les représentants d'une grande nation outrage la première des lois, efface la tradition du respect que les peuples civilisés étaient convenus de lui porter, et ne laisse plus apercevoir que le droit terrible réservé jusqu'alors aux hordes barbares , le droit de poursuivre ses ennemis comme des bêtes féroces Peuples de tous les gouvernements,

c'est sous la sauvegarde de votre générosité et de vos droits les plus sacrés que la nation française met ses représentants que la trahison a livrés à la tyrannie ; vous êtes plus intéressés que nous à ce qu'ils soient bientôt libres ; vous partageriez la honte d'un crime que vous auriez souffert , et votre faiblesse donnerait aux tyrans la mesure de ce qu'ils peuvent contre vous. Ce rapport et ce manifeste furent adoptés , applaudis , puis traduits dans toutes les langues , et envoyés à tous les gouvernements de l'Europe. ( Moniteur, n° 119.)

Mais la langue de la maison d'Autriche fut-elle jamais celle de la loyauté et de la justice ? Elle s'est déshonorée en gardant ce honteux dépôt , et

l'on sait à quelles luimilialions les représentants du peuple gardés chez l'empereur furent exposés. Je fus donc le premier à réclamer contre cette violation ; je lus donc le premier à défendre la représentation nationale, dont on a voulu me faire passer pour l'oppresseur.

Cotninission des ^ouzc.

Le ai mai, douze membres furent proclamés; le coté droit eut l'impolitique de les nommer tous parmi les siens, et do former ainsi de celte institution utile un instrument de parti. Ce n'est pas que les députés qui composaient cette commission ne fussent de bons citoyens , animés d'un patriotisme pur, et plusieurs doués d'une grande énergie ( i). Mais ils oublièrent trop que les hommes qu'ils attaquaient directement étaient des hommes couverts d'une popularité immense , et que la force publique n'était pas dans les mains du Comité , pas même dans celles de la Convention , mais bien dans les mains de ceux que la commission désignait dans les premiers mandats d'arrêt qu'elle lança.

Tandis que la commission des Douze se formait, des troubles nouveaux agitaient l'Assemblée. Les tribunes remplies de turbulents salariés insul-

(1 ) Fonfiède , Rabaiid-Saint-Éliennc , Kervelég^an , Sainl- Marliii , Vigée, Gomaire, Beiirand , ÎJoiicau , Mollevaux , Henri I.arivière, Gardien , Borgoeing. Monikur, W" 151.)

i)K BAui:iu:. 337

talent à la Convention. On y parlait quelques instants des bases de la constitution dont le projet était lentement discuté. On proposait une série de questions; mais au moment de prendre un ordre de travail, de nouvelles semences de discordes étaient jetées dans l'Assemblée; ce n'était plus le temple des lois , mais une arène de gladiateurs que des agitateurs disséminés dans les tribunes semblaient exciter les uns contre les autres. On décréta de distribuer les billets aux sections , afin que les habitués n'y fissent plus les mêmes scandales. Les débats de cette proposition furent très orageux. Je continuai ce jour-là de me dévouer à la haine de tous les côtés de l'assemblée , et je le fis parce que je n'ai jamais aimé l'esprit de parti, et que j'ai toujours abhorré les factions. J'aurais pu si j'avais voulu, moi aussi, jouer un rôle à la tète d'un de ces côtés belligérants, au lieu d'être délibérants.

J'aurais pu , moi aussi , m'assurer des défenseurs ardents , et je n'écrirais pas aujourd'hui ces livres de vérité au fond d'une triste prison, si j'avais voulu prostituer mes pensées et ma plume au soutien d'une moitié de l'assemblée contre l'autre. Mais, âmes yeux, ils étaient tous mes collègues; ils étaient tous représentants du peuple comme moi , et j'aurais trouvé de la bassesse ou do la pusillanimité à aider les oppresseurs de l'un ou l'autre côté. On m'appelait Faible , on me désignait sous le nom de Feuillant ^ on me traitait de mo-

déré , parce que je voulais faire le bien sans m'enrôler sous aucun drapeau , et que je voulais défendre la cause du peuple et servir la République, sans marcher sous les drapeaux sanglants de YJ//ii (lu peuple , ni sous la bannière périodique du patriote. — Français , je suis seul isolé, sans défenseurs, sans asile , parce que je n'ai aimé ni Brissot ni Marat, que je n'ai servi ni Guadet ni Danton , et que j'ai également redouté l'amertume du zèle de Buzot et l'atrocité de la tyrannie de Robespierre (i).

10 juillet 1793. — Dénonciation des membres du premier Comité de salut public , et demande de son renouvellement par appel nominal.

Je vis, un instant après le rapport de Saint-Just, un nouveau jour luire sur moi ; une espérance flatta mon cœur, c'était celle de sortir du Comité de salut public , celle de cesser enfin des fonctions

(1) Ces deux hommes , Buzot et Robespierre , étaient plus près de se rapprocher entre eux que de moi et des hommes raisonnables ei sages. Tous les députés connaissent cette scène aussi grotesque qu'utile, où , dans le Comité de défense généra' le , vers les premiers jours de mars , en présence d'une très grande assemblée , Buzot dit à Robespierre : « Tu as du caractère loi; nous ne voyons pas de même ; mais je te préfère à tous les hommes qui se trouvent placés à l'Assemblée entre nous deux ; je te donnerai la main plutôt qu'à tous les modérés » Ce qui fit dire à Sicyès, en

sortant de la salle du comité : « // me semblait voir Pompée et Cémr chez Nicolet. »

aussi pénibles que dangereuses, dans lescfuelles je ne trouvais que le travail après le travail , et l'ingratitude et l'accusation après le travail. Déjà depuis quinze jours on disait à la Convention, sur les bancs et dans les réunions particulières , que le Comité de salut public n'était pas au pas de la révolution. Les amis de Danton répétaient que nous n étions pas à la hauteur des principes. Robespierre, fier des adresses approbatives du 3 1 mai, et rassuré sur cet attentat par l'opinion , qu'il dictait lui-même , Robespierre disait hautement que le Comité de salut public était le seul qui improuvât le 3 1 mai , et qu'il fallait en renouveler les membres incessamment. Camille Desmoulins avait ouvert le premier la tranchée par un écrit publié contre les membres du Comité ( c'est ainsi qu'avait fait Brissot dans un autre écrit publié six jours avant le 3i mai (i) ). Camille ne nous pardonnait pas d'avoir repoussé ses vives sollicitations pour donner le commandement de l'armée du Nord à Arthur Dillon [i). Tout était disposé pour la séance du 10 juillet.

(1) Brissot attaqua Delmas,Guyton, Cambon, Lindet et moi, de la manière la plus calomnieuse et la plus atroce. C'était le sip^nal donné contre nous au moment des événements qui allaient éclater au 31 mai , et il n'y a eu que ces membres du comité qui aient défendu Brissot et ses amis en défendant la représentation nationale.

(2) Famille dévouée à la ci-devant reine, pour qui on ne cessait d'intriguer au Comité de salut public , afin de donner à Arthur Dillon , courtisan connu et destitué pour ses opé-

34o MÉMOIRES

« Si quelques membres du Comité de salut public n'ont pas réuni sur leur tête la confiance des patriotes , dit Drouet , la majorité n'a pas cessé de la mériter. Je demande qu'ils soient réduits à neuf membres , et qu'ils soient renouvelés par appel nominal. »

« On ne peut se dissimuler, ajoute Camille Desmoulins , que c'est sous le règne de ce Comité que sont arrivés les désastres les plus humiliants pour la République. — Soixante-dix canons ont été pris sur nous dans la Vendée ; nous avons perdu cinquante-deux canons . et le camp de Famars oc-

lalions militaires du mois de septembre 1792, le commandement de l'armée du Xord , destinée à combattre le duc d'York et Cobourfr. Ainsi, Camille Desmoulins, agent connu de l'aristocratie ( voyez la dénonciation de Bréard et de Bazire , Moniteur, n" 192, séance du 10 juillet), et aidede-camp de Danton , demandait pour un aristocrate colonial , pour un noble irlandais, pour un homme de la cour de Capet, et pour un esclave iVAntoinelle cV Autriche, d'aller combattre, pour la République française, les armées anglaiscs et autrichiennes. Cambon , Lindet, Delmas, Bréard et moi, lui opposâmes une résistance telle, qu'il ne trouva d'autre moyen de réponse qu'un libelle et des injures contre ces membres du Comité. Selon lui, Dillon était le seul général qui pût sauver la France; selon lui, nous étions des royalistes, une chambre haute et des amis de Cobourg, parce que nous ne placions pas à la tête de l'armée, la plus importante et la pluj non)breuse, son Arthur Dillon , accusé d'être, à cette même époque, à !a tête d'un complot tramé dans Paris {voyez la dénonciation de Cambon, séance du 11 juillet, Moniteur, n° 194; voyez encore 10 discours prononcé par Lindet à la Convention, en germnal an m, page .32.... ).

DE BARÈRE. 34 l

cupé par les Autrichiens. Je vous demande si ces événements ne supposent pas une complication de trahisons pour laquelle je n'accuse pas les intentions du Comité , mais que son incapacité n'a pu déjouer. Je conclus au renouvellement du Comité, et je demande qu'il ne s'érige plus en chambre haute , et qu'il ne royalise plus ses fonctions. L'ignorance du Comité nous a fait beaucoup de mal. »

On n'osait nous reprocher hautement notre opinion sur le 3i mai et sur ses astucieux et atroces auteurs ; mais on nous reprochait \incapacitc , le royalisme et les allures d'une chambre haute. On avait l'air de nous reprocher la défaite de nos troupes dans la Vendée; mais Camille n'ignorait pas à quels Parisiens nous en étions redevables. On nous reprochait la perte du camp de Famars et de cinquante-deux canons; mais Camille n'ignorait pas dans quels intérêts était le général Custine, qui laissa surprendre l'armée duNord. On nous imputait de mauvais plans de campagne ; mais , à cette époque , Camille savait que c'était le ministre de la guerre, et ses adjoints , qui s'occupaient de cette partie. On nous imputait le mauvais choix des états-majors; mais Delmas et Lacroix, qui en étaient chargés , ne firent que dépouiller les registres du ministère de la guerre , avec leurs bonnes ou mauvaises notes , sur les différents officiers supérieurs. Le ministre de la guerre et son adjoint firent les promotions; le Comité les signa.

C'est ainsi qu'on réfuta, dans celte séance, les calomnies de Desmoulins (i).

]0 juillet I le soir. — Ma seconde nomination au Comité de salut public ) renouvelé par appel nominal.

La Convention décréta une séance extraordinaire , le soir même , pour la nouvelle nomination des membres du Comité de salut public ; et cet appel nominal donna pour résultat les noms suivants : Jean-Bon-Saint-André , Barère , Gasparin, Couthon , Thuriot, Saint-Just, Prieur (de la Marne) , Hérault de Séchelles , Robert Lindet (2). (iMoniteur, n° 192. )

(1) On ne cesse aujourd'hui de bénir la mémoire de Camille Desraoulins, et ces bénédictions partent de la bouche même de ceux qu'il dénonça ce jour-là. en disant : « Tant de plébéiens ont trahi la patrie, et Brissot, Guadet, Buzot, etc., en offrent l'exemple.... » {Moniteur, ï\° i93.) C'est Camille qui fit plusieurs brochures et pamphlets contre Brissot et ses amis, et qui excita si souvent la passion ardente des clubs contre ceux qu'il appelait lesbrissolins, les girondins, etc. Entendez cependant les hommes que la proscription désignait alors sous ces dénominations ! Camille Desmoulins est un saint de la révolution-, il peut avoir été victime de Robespierre , dont il fut si long-temps l'ami et le flatteur.

(2) Le soir du 10 juillet , j'appris ma réélection au comité par Cambon, en présence de Guyton et Delmas. — Mon premier mouvement, autant par attachement pour mes anciens collègues du ConiHé que par fatigue, fut de leur dire que j'allais refuser, et prier la Convenlion d'en nommer un autre à ma place. Cambon et Guyton me parurent

DE BARÈUE. 34-3

Il juillet 1793. — lie Comité rend compte de toutes ses opérations à la Convention, qui les approuve.

Le lendemain ,11, Cambon rend compte à la Convention , au nom de l'ancien Comité de salut public , de ses opérations , et de l'état de la République , au milieu de la crise où les événements du 3i mai l'avaient jetée tout-à-coup. Il parla de l'état des départements , divisés par celte affaire de parti. 11 exposa les mesures que le Comité avait prises pour déjouer une nouvelle conspiration royaliste , tramée dans Paris , et à laquelle Dillon avait pris part.

« Quant à l'emploi de la fortune publique , dit le rapporteur du Comité en terminant, vous avez défendu à votre Comité de salut public de s'en mêler; il défie qui que ce soit de l'accuser de la dissipation d'un seul denier. Il a constamment renvoyé l'examen des objets de dépense au Comité des finances. Nos collègues de ce comité vous diront même qu'ils nous ont constamment reproché de ne pas prendre assez sur nous. Vous avez mis à notre disposition cent nulle livres par mois pour dépenses secrètes Nous nous sommes

sensibles à cette marque d'amitié ; ils me dirent que je me devais à la chose publique, et qu'il fallait répondre à la confiance de rassemblée, en continuant mes travaux au comité. La patrie l'emporta; je cédai au vœu de la Convention ; je me vouai à la haine, et je me livrai ce jour- là à mes ennemis ! Quelle récompense !

344 MÉMOniES

bornes à la dépense strictement nécessaire , pour une correspondance de quatre-vingts lettres par jour, et à la solde des commis employés à ce travail qui se compose déjà de huit cents arrêtés ou délibérations. Mais nous n'avons rien ordonnancé par nous-mêmes ; le Comité des inspecteurs de la salie a surveillé ces dépenses , comme toutes les autres du même iifenre.

^> Quant aux dépenses secrètes , on a proposé à votre Comité de faire comme Roland, des bureaux d'esprit public, de faire des frais d'écrit (i), de journaux, de commissaires. Nous nous y sommes constamment refusés. Et tout notre compte consiste à vous dire que nous n'avons pas touché un sou des trois cent mille livres que nous avons eues, par votre décret , à notre disposition.

«Nous terminerons en vous proposant d'approuver les mandats d'arrêt que nous avons décernés à cause de la gravité et de l'urgence des circonstances , et qui étant pour ainsi dire des actes arbitraires, ne peuvent subsister plus long-temps sans être confirmés par vous. « ( On applaudit. )

La Convention ordonna l'impression du rap-

(t) Danton nous proposa avec instance , plusieurs fois , de faire publier un journal patriotique par Camille Desinoulins ; le Comité ne voulut pas se mêler d'influencer l'esprit public.

Camille Desmoulins nous demanda , un jour de la fin de juin, trente ou quarante mille livres pour faire un joiirnal. C'était le même projet que le précédent ; il fut rejeté par le Comité , dont j'invoque ici le témoignage.

DE hAUÈKE. 345

port , et ap[)rouva toutes les opérations du premier Comité de salut publie. (Moniteur, n" 194.)

Mes fonctions dans le second Comité de salut public.

« Que ceux qui ont bien servi leur patrie se présentent sans crainte au tribunal de l'opinion puplique : ceux-là seuls doivent trembler qui l'ont mal servie. » Je répèle avec confiance ces paroles prononcées par Henri Larivière, dans la séance du 1 7 thermidor an iir.

Ici commence pour moi une nouvelle responsabilité , et une plus forte obligation de travail avec les nouveaux membres du Comité de salut public. Robert Lindet était le seul qui eût été réélu avec moi. Une partie des provocateurs et des défenseurs du 3 1 mai étaient devenus membres du Comité par le renouvellement du 10 juillet. Jean- Bon-Saint- André , Gasparin, Prieur (de la Marne), Couthon, Thuriot, Saint-Justet Hérault, tous attachés aux événements du 2 juin , formaient la presque totalité du Comité [ 1 ). J'étais isolé au mi-

(t) Lindet était absent; il éteignait avec une sagesse courageuse le brandon de la guerre civile, allumée dans l'Eure et le Calvados ; mais Lindet partageait l'opinion de mes autres collègues du Comité, et peut-être plus fortement qu'eux, sur les événements du 31 mai. Il les avait même justices et soutenus par un écrit très énergique, imprimé par ordre de la Convention en juin 1793, et distribué à tous ses membres. Tel est le privilège sacré de la probité ferme : ses opinions, quoique contraires ù l'autorité toute-puissante de ceux qui gouvernent, leur ont imprimé le res-

34tJ MÉMOIRES

lieu de CCS opinions politiques , et j'étais cependant le rapporteur habituel de ce Comité. Seul d'entre eux, je m'étais opposé à la violation de la représentation nationale, le 2 juin ; j'étais l'auteur du rapport du 6 juin , qui avait averti la France entière de cette violation , et cependant on me choisissait comme l'organe des résolutions du Comité pour les présenter à la tribune.

0 vous qui êtes si braves quand les périls sont passés ; qui criez si fort à la tyrannie quand d'autres que vous ont abattu le tyran , dites si , placés comme moi au Comité , avec des hommes d'opinions différentes (non en république ni en liberté, mais seulement sur les événements du 3 1 mai ) , dites si vous auriez repris les fonctions pénibles et dangereuses de membre du Comité de salut public , au milieu de la tourmente générale des opinions , de l'aigreur et de l'opposition universelle des esprits et des cœurs , et du chaos politique dans lequel quelque trois ou quatre dictateurs se réunissaient pour appuyer tout excepté la justice , pour autoriser tout excepté ce qui pouvait réunir les citoyens. Eh bien ! celui qui ne voyant que la patrie malheureuse n'a pas fui à sa voix, celui qui ne voyant que des périls certains en les défendant ne les a pas lâchement redoutés.... c'est moi : aussi j'ai quel-

pect. Lindet, mis en état d'arrestation au milieu des événements de prairial par ceux-là mêmes qui furent opprimés le 31 mai, vient d'être r, ndu à la liberté , quoiqu'il ait encore au mois de germinal défendu ses collègues du Comité de salut public et reproduit son opinion sur le 31 mai.

que orgueil à écrire ces lignes justificatives, comme j'éprouve quelque douceur à penser que la justice qui doit les parcourir ne sera pas toujours absente des cœurs français.

Je rentre donc au Comité. Qu'y vois-je? Cou thon, qui n'y propose qu e des mesures violentes ou sévères qu'il appelait vigoureuses , contre les administrations de départements, et contre les députés fugitifs , ou ceux qui étaient encore dans l'Assemblée, ayant la même opinion que les députés proscrits le 3i mai. Saint-Just ne votait jamais que comme un oracle ; mais ses paroles étaient toujours dirigées vers une sévérité inflexible. Il délibérait comme un visu: Hérault, naturellement faible , se rendait aux avis les plus rigoureux , parce qu'étant de la caste privilégiée , il croyait le faire oublier ainsi , et qu'en exagérant les mesures , il croyait augmenter son patriotisme. Jean-Bon-Saint-André s'occupait de la marine , Gasparin de la guerre , moi de la diplomatie ; Prieur (de la Marne) réglait les travaux du Comité, qu'il présidait avec un véritable et sage enthousiasme de la liberté. Thuriot était celui qui me parut le plus prudent, et qui craignait cette tension trop forte que l'on donnait à l'opinion et aux mesures du gouvernement , comme à celles de la législation (i).

(I) Aussi Thuriot donna-t-il quelques mois après sa démission, parce qu'il était sans cesse aux prises avec Saint-Just et Robespierre pour les mesures violentes que ces derniers nemanquaieut jamais de proposer et déconcerter

348 MÉMOIKES

J'allais aussi quelquefois à l'Assemblée. Qu'y voyait-on? des députés dénonçant sans cesse des députés ; le côté gauche dévorant le côté droit, par des dénonciations, des arrestations, des mises de scellé sur les papiers des représentants du peuple. La disposition des esprits commençait à devenir effrayante ; la marche de l'Assemblée était inégale , et portée à la persécution par l'affreuse énergie de quelques orateurs , tels que Danton . Legendre , Lacroix , Bourdon de l'Oise , Robespierre, etc Des rédacteurs de pétitions et

d'adresses extravagantes semblaient les maîtres de l'esprit public , et portaient les législateurs à une effrayante sévérité. Des pétitionnaires inconnus accouraient de toutes les parties de la République pour dénoncer les administrations et demander la punition prompte des chefs du fédéralisme, et des troubles de l'Ouest et du Midi de la République. Chaque jour voyait éclater de nouveaux orages.

En cet état de choses , que devais-je penser de ma réélection dans le Comité? Je devais agir d'après le vœu de la Convention, et croire (comme elle le croyait , ou comme elle avait l'air de le croire , et comme elle le faisait croire au peuple français ) qu'elle approuvait les événements du 3i mai, et qu'elle en acceptait les conséquences pour se conformer à l'opinion générale de la nation. Je devais sacrifier mon opinion individuelle à celle de la Convention , et renoncer à ma raison particulière, pour obéir à la raison publique, ou à la législa-

DE BAUÈRE. 349

ture, qui en est rorgane. Me replacer au sein du Comilé de salut public le lo juillet 1790 , n'était-ce pas m'intimer l'ordre de servir la patrie dans la place qu'elle me désignerait , et dans l'esprit public qui l'animait ? Que pouvais-je, d'ailleurs ? que pouvait un seul homme, que pouvaient môme plusieurs dans ces circonstances extraordinaires ? Non, aucune force humaine ne pouvait arrêter ce torrent de déraison révolutionnaire et de persécutions politiques. Je sentis que je devais adoucir les passions , quand je pourrais leur parler, ou tempérer les mesures, quand je devrais les proposer; je sentis que mon langage et mes opinions ne pouvaient que me perdre ou me rendre suspect. Je me réduisis à faire autant de travaux obscurs qu'il me serait possible , à acquérir l'estime morale de mes collègues du Comité, si je ne pouvais aspirer à leur confiance politique, et à sauver quelques honnêtes et probes administrateurs de la masse des proscriptions , que les Mahomet et leurs séides avaient mis à l'ordre du jour (1).

(1) Je fis meltre en liberté, et renvoyer à leurs fonctions, les administrateurs du département des Hautes-Pyrénées, dans le mois d'aoùl 1793. Je répondis de leur patriotisme au Comité de sûreté générale d'alors, et j'eus deux conférences avec Cbabol , qui en fut le rapporteur. Ils étaient accusés de fédéralisme ; ils avaient pris des arrèlés improbatifs des événements liberticides du 31 mai. L'opinion de ce temps-là était fortement contre eux. L'opinion d'un député de ce département, membre du Comité de salut public, fit impression sur Chabot]et sur le Comité ; ils furent rerais en liberté. Ils peuvent tous me rendre le juste lémoi-

35o MÉMOIRES

Le premier rapport qui fut fait au nom du Comité de salut public , le fut dans la séance du jeudi soir 1 1 juillet, le lendemain de la nomination de ses membres. Couthon fut le rapporteur de V affaire de Lyon. Il dénonça Biroteau comme ayant fait tenir dans cette ville un congrès départemental, qui ne reconnaissait plus la Convention , etChassey comme y étant venu , pour souffler le feu de la guerre civile. Il fit déclarer Biroteau traître à la patrie , ainsi que les membres de cette assemblée lyonnaise ; il fit décréter Chassey d'arrestation.

Les projets les plus violents furent proposés : Legendre veut couper toutes les communications entre Lyon et Paris , y faire marcher des troupes, et , si dans quinze jours Lyon ne se prononce pas, donner qui ttance à tous les débiteurs de cette grande ville commerciale. Il s'offre pour être porteur de ce décret libérateur. Mallarmé propose l'arrestation de trois membres de la députation de Bhône-et- Loire. Lacroix dit que la Convention doit confisquer, au profit de la Bépublique , les biens des

gnage qu'accueillis publiquement et amicalement par moi, je leur donnai à Paris le genre de secours et de conseils qu'ils devaient attendre d'un de leurs amis et concitoyens. Ils avaient partagé mon opinion sur le 31 mai; ils souffraient pour elle ; ils devaient m'ètre plus chers. Je comptais aussi parmi eux quelques anciens amis. A leur retour à Tarbes, ils se conduisirent avec modestie et désintéressement; mais ils n'en furent pas moins maltraités par le représentant du peuple Monestier, du Puy-de-Dôme, qui, malgré le décret de liberté, les fll mettre en arrestation, où ils sont demeurés quinze longs mois sans que j'aie pu les en tirer.

membres du congrès départemental et les distribuer aux sans-culottes qui prendront les armes contre eux. Voilà donc l'initiative de cette guerre des pauvres contre les riches, et de ces lois agraires et de ces confiscations odieuses , exercées par Lacroix, un des Omars attachés au char des révolutionnaires en chef du 3 1 mai. Nous en verrons bientôt les effroyables effets.

Robespierre est nommé membre du Comité de salut public en remplacement de Gasparin , démissionnaire.

Ce fut le 27 juillet que le Comité introduisit Robespierre dans son sein ; fatale époque pour la patrie comme pour moi. Pourquoi , abjurant tout dévouement civique, ne me suis-je pas mis ce jour-là au-dessus des considérations humaines, pour abdiquer les fonctions de membre du Comité, et revenir, après ma démission , parmi les députés paisibles et délibérants sans danger et sans responsabilité, au sein de la Convention nationale? — Ah! si je ne l'ai pas fait , et c'eût été un lâche abandon , du moins on no peut pas m'imputer d'avoir introduit ce tyran dans le gouvernement de mon pays. Quoique assistant à la délibération du Comité et aux discours artificieux de Couthon , quoique rapporteur éternel du Comité , quoique chargé de faire ce jour-là même un long rapport sur la réorganisation du ministère et des bureaux de la guerre , je ne me chargeai pas du rapport à faire sur le

36a MÉMOIRKS

successeur de Gaspariu. Ce fut un de mes collègues dont j'estime le patriotisme , et qui ne vit pas mieux que moi alors les dangers que l'esprit tyrannique , sombre et cruel de Robespierre , pouvait faire courir à la France. Ouvrez le Moniteur, et vous Y lirez (i) ce qui suit dans le compte-rendu de la séance de la Convention :

Jean-Bou-Saint André, prenant la parole : « La mauvaise santé de notre collègue Gasparin l'a obligé de sortir du Comité de salut public. Les travaux du Comité ne permettent pas de le laisser in ■ complet. Je suis chargé de ions proposer de faire remplacer Gasparin par Robespierre aine »

Cette proposition fut adoptée. Y eut-il ce jour-là une sorte de pressentiment triste dans l'opinion de l'Assemblée et des tribunes? Ce qu'il y a de certain , c'est qu'il n'y eut aucun signe d'approbation ni de joie donnée à cette nomination , quoique le nom de Robespierre excitât alors les applaudissements , par une espèce d'habitude ou de servitude populaire.

(1) Je donne quelques détails positifs sur ce fait, parce que l'iinposleur Fréron m'a fait, dans ses libelles périodiques, un crime d'avoir fait décréter par la Convention la nomination de Robespierre au Comité de salut public. Il avait sans doute besoin de ce mensonge pour écLafaudor l'accusation de complicité avec Robespierre ; et il s'est dit, en m'imputant faussement ce rapport, ce que les calomniateurs de tous les siècles et de tous les pays se disent : « Calomnions toujours, la cicatrice reste. » Mais la vérité arrive, quoiqu'à pas lents.

DE BARÈUE. .'ÎOii

Ici , je prie mes commettants de vouloir bien suivre la marche rapide et ambitieuse de quelques membres nouveaux du Comité , et de ceux qui au dehors les soutiennent et appuient , ou proposent à la Convention les moyens de faire une puissance colossale dans le Comité. — Il n'y a que deux jours que Robespierre est dans le Comité, et déjà les délibérations se ressentent de sa présence. Le premier projet de décret , qui est présenté par le Comité à la Convention depuis la nomination de Robespierre , tend à donner plus d'activité au tribunal révolutionnaire. — Prieur ( de la Marne ) fait, le 3o juillet, un rapport sur les conspirations qui menacent la patrie par les coalitions départementales. Il parle de punir sévèrement ces conspirateurs , au moment , dit-il , où l'acceptation de la constitution pourra faire naître de nouveaux complots dans les départements. « î>e tribunal révolutionnaire se trouvera surchargé , et , pendant ce temps , les conspirateurs pourront concevoir l'espoir d'échapper à la vengeance des lois. C'est pour accélérer sa marche que je propose, au nom du Comité , d'établir une seconde section du tribunal révolutionnaire , avec le même nombre de juges que le premier tribunal, les juges et les jurés pouvant se remplacer mutuellement dans les deux sections , et devant être nommés le lendemain par la Convention. »

Le lendemain, Jean-Bon Saint-André propose, au nom du même Comité, de ne doubler que lenom- II ç ti.i

bre des juges, afin que le tribunal puisse se diviser en deux sections dans les cas urgents. Alors Legendrc, qui depuis a tant déclame contre l'aulorité immense du Comité de salut public , et qui était un des plus ardents à lui faire conférer toute sorte de pouvoirs , demande que la liste des candidats pour les places de juges du tribunal révolutionnaire soit faite par le Comité de salut public. «Que ceux, s'écrie Legendre, en répondant aux membres qui s'y opposaient , que ceux qui se sont cachés lorsque la justice poursuivait leurs complices, ne viennent pas aujourd'hui placer à ce tribunal des hommes aussi criminels que ceux qu'ils jugeraient ! w Cependant l'Assemblée maintint sa dignité et ses droits en passant à l'ordre du jour sur cette proposition de Legendre. ( Monit., n° ai3. )

Ce fut encore Robespierre qui occupa le Comité d'une longue procédure relative aux divisions qui avaient éclaté à Lille entre le général La Marlière, que Robespierre accusait de complicité avec Custine , et entre Lavalette,qui s'était opposé aux ordres de La Marlière , et que les représentants du peuple avaient cru devoir faire arrêter. Robespierre prenait ouvertement le parti de Lavalette; il traitait d'aristocrates et de contre-révolutionnaires les membres du Comité qui voulaient un examen sévère et approfondi de cette affaire , et les autorités qui, à la demande de Lesage Sénaux, avaient fait arrêter La Marlière et Lavalette. Enfin , Jean- ^on Saint-André fit le rapport ; il fit décréter qu'il

DE BARÊUIÎ. 355

n'y avait lieu à aucune inculpation contre Lavaleltc, Dufrcsne et Calandini , et fit renvoyer La Marlière devant le tribunal révolutionnaire (i).

i" août. — Tableau sommaire des projets de Danton avant le 1 0 août , projets exécutés depuis par lui et les siens.

Depuis long-temps, Danton cherchait à créer un gouvernement provisoire , bien extrême dans ses mesures, bien violent dans ses moyens, bien envié par sa puissance, bien corrompu par ses richesses ou ses prodigalités, et bien odieux par l'opinion qu'on répandrait qu'il faisait tout, qu'il était la cause de tous les maux, et le père de tous les désastres. Quand ce gouvernement provisoire et colossal serait consacré par des décrets , Danton se chargeait ensuite avec ses moyens , ses disciples , son parti, son système de sans-cniotterie ^ ses armées révolutionnaires, son tribunal révolutionnaire, ses sectionnaircs à 4o sols ^ ses comités révolutionnaires à la JacobUe et ses commissaires du

(1) L'emploi que Robespierre a fait depuis de ce général Lavalelte dans sa garde prélorienne (l'état-major de ïlenriot , long-lemps avant le 9 Ihermidor) a démontré dans quelles intentions Robespierre, en entrant au Comité de salul public, s'empara (le cette affaire de Lille et y fil statuer avec précipitation. Jean-Bon Saint-André pourrait en raconter les circonstances; je n'étais pas ce jour là au Comité, et je ne connus cette atTairc que par les cris et les plaintes que Duhem fit entendre à ce sujet contre Robespierre.

conseil exécutifs la cordelière^ ses journalistes , ses aboyeiirs, et toute la tourbe des sectaires; il se chargeail. dis-je, de soulever toutes les tempêtes contre le gouvernement et contre la Convention qui l'aurait créé ou toléré : de le briser lui et ses membres , ou de le faire plier sous sa volonté personnelle, au milieu des orages et des écueils dont il saurait l'entourer. Si ce système de violence ne réussissait pas à perdre le gouvernement et les gouvernants, alors, changeant de système, et opposant le calme plat à la tempête , Danton se proposait de décrier rénorgie du gouvernement , en passant brusquement du système de la terreur à celui de l'indulgence, et en faisant contraster la clémence d'y^ugusfe avec lacruauté de Néron.

Ce n'est là qu'un aperçu rapide et fortuit de la politique fourbe et brutale de Danton , déguisée sous des formes oratoires excessivement propres à allumer toutes les passions du peuple , à embraser tontes les fureurs de la démagogie, à électriser les hommes les plus sages et à révolutionner les esprits les plus modérés. Tel fut le général des sans-culoites, en sentant approcher l'époque solennelle du lo août.

Écoutez son discours du i" août, et, si vous êtes politique ou observateur, vous y démêlerez le germe de tous les projets funestes , de toutes les mesures extrêmes , de toutes les violences publiques , et de la versatilité que je viens de décrire. Danton parle à une assemblée accablée déjà par les

tristes nouvelles de Mayence et de Valenciennes ; il parle après toutes les motions sévères ou extravagantes auxquelles le zèle inouï des orateurs s'est livré. Et il veut augmenter la puissance et la fortune du Comité de salut public, en le créant gouvernement provisoire indépendant , et disposant de la fortune nationale. Voici ses propres expressions , d'après le Moniteur, n° 2 1 5.

« J'appuie d'autant plus ces propositions , que le njoment est venu d'être politique. Sans doute, un peuple républicain ne fait pas la guerre à ses ennemis par la corruption , par l'assassinat et le poison. Mais le vaisseau de la raison doit avoir son gouvernail; c'est la saine politique. Nous n'aurons de succès que lorsque la Convention, se rappelant que l'établissement du Comité de salut public est une des conquêtes de la liberté , donnera à cette institution l'énergie et le développement dont elle peut être susceptible. 11 a, en effet, rendu assez de services , pour qu'elle perfectionne ce genre de gouvernement. N'en doutez pas, ce Cobourg qui s'avance sur notre frontière rend le plus grand service à la République. Les mêmes circonstances que l'année dernière se reproduisent aujourd'hui ; les mêmes dangers nous menacent.... Mais le peuple n est point usé, puisqu'il a accepté la Constitution. J'en juge par l'enthousiasme sublime qu'elle vient de produire. // a, par cette acceptation, contracté l'engagement de se débôiideu toit entier CONTRE SES ENNEMIS. ( On applaudit. ) Imi ÎUEN ,

S0Y0>"S TETiRiDLES, fûisofis /a guerre en lions. Pourquoi n'clablirions-nous pas \\n goiiveruenient provisoire , qui seconde par de puissantes mesures l'énergie nationale? Je le déclare, je n'entrerai dans aucun Comité responsable! Je conserverai ma pensée tout entière , et la faculté de stimuler sans cesse ceux qui gouvernent (i). Mais je vous donne un conseil , j'espère que vous en profiterez. Il nous faut les mêmes moyens qu'emploie Fin, à l'exception de ceux du crime.... Si vous eussiez, il y a deux mois, éclairé les départements sur la situation de Paris ; si vous eussiez répandu partout le tableau (idèle de notre conduite ; si le ministre de l'intérieur se fût montré grand et ferme (2), et qu'il eût fait pour la révolution ce

(1) Voilà le mot du dictateur

(2) Garât n'avait pas de plus obstiné adversaire que Danton, non pas pour lui-même, mais pour sa place de minislre qu'il voulait faire donner à Paré, son ami ; ce qu'il fil bientôt après. J'en avertis Garât plusieurs lois. Sa quiétude philosopliii]ue s'en alarma p; 11. 11 voulut plusieurs lois donner sa démission, parce que lanUM il élait d(:noncé aux jacobins par Danlon , tanlôl il élait allaqué au comité par et; même Danton, qui venait s'yplaiudrcde sa morosité, desa lenteur, de ce qu'il n'écrivait point, ou de ses bureaux. Garai me vil toujours le défendre au comité ; je le voyais souvent chez lui. Nous ^émi-sions de l'état des déparlements-, nous faisions des vœux pour les députés arrêtés le 2 juin. Garât venait aussi chez moi le malin ; plusieurs fois il me consulta sur sa démission. Toujours je m'y opposai, soit parce qu'il importait qu'il y eût dans le ministère un homme de bien, ennemi de toute faction et stipulant pour la république, soit pour la sûreté même de lui Garât. Un jour qu'il

DÉ DARÈRE. ^S^

que Rolland a fait contre elle, le fédéralisme et l'intrigue n'auraient pas excité des mouvements dans les départements. Mais rien ne se fait. Le gouvernement ne dispose d'aucun moyen politique.

» 11 faut donc , en attendant, que la constitution soit en activité, et, pour qu'elle puisse l'être, que votre Comité de salut public soit érigé en gouvernement provisoire , et que les ministres ne soient que les premiers agents de ce Comité de gouvernement.

» Je sais qu'on objectera que des membres do la Convention ne doivent pas être responsables. J'ai déjà dit que vous êtes responsables de la liberté , et que si vous la sauvez , mais alors seulement, vous obtiendrez les bénédictions du peuple.

» 11 doit être mis à la disposition de ce Comité de gouvernement les fonds nécessaires pour les dépenses politiques auxquelles nous obligent les perfidies de nos ennemis. La raison peut être servie à moindres frais que la perfidie. Ce Comité pourra enfin mettre à exécution des mesures provisoires fortes, avant leur publicité.

» Prenons une premièrtî mesure , c'est de faire

était chagrin et dégoûté du ministère , il me parla pins fortement de sa démission qu'il allait donner. — N'en faites rien, lui dis je, r'esl jeter votre bouclier quand nous sommés en pltine révolution. Un soldat ne jelle pas ses armes au milieu de la bataille.... — Garât suivit sa résolution. Que lui en advint-il ? Il fut mis en arrestation

36o MÉMOIRES

un inventaire rigoureux de tous les grains ; il faut assurer les Français que nous n'aurons pas de disette, surtout dans une année d'abondance. Il faudra, après la récolte, que chaque commune fournisse son contingent d'hommes qui s'enrôleront d'autant plus volontiers que le terme de la campagne approche. Chez un peuple qui veut être libre, il faut que la nation entière marche quand la liberté est menacée. Remarquez que , dans la Vendée, on fait la guerre avec plus d'énergie que nous : on fait marcher les indifférents. Nous, qui stipulons pour les générations futures , comment n'avons-nous pas entraîné sur les frontières une immensité de citoyens? Déjà , dans plusieurs départements , le peuple a demandé que le tocsin du réveil fût sonné ; le peuple a plus d'énergie que vous. La liberté est toujours partie de la base. ( On applaudit. )

« Je demande que la Convention érige en gouvernement provisoire son Comité de salut public , que les ministres ne soient que les premiers commis de ce gouvernement provisoire ; qu'il soif, mis cinquante millions à la disposition de ce gouvernement. qui en rendra compte à la fin delà session, mais qui aura lajaculté de les employer tous en un jour s'il le jugé utile.

» Une immense prodigalité pour la cause de la liberté est un placement à usure. Soyons donc grands et politiques surtout. Nous avons dans la France une foule de traîtres à découvrir et à dé-

DE BAUÈRE. 36 1

jouer. Eh bien ! un gouvernement adroit aurait une foule d'agents.

» Je demande , au nom de la postérité , car si vous ne teniez d'une main ferme les rênes du gouvernement , vous affaibliriez plusieurs générations par l'épuisement de la population , vous les condamneriez à la servitude et à la misère, je demande que vous adoptiez sans délai ma proposition.

» Après, vous prendrez une mesure pour inventorier toutes les moissons. Vous ferez surveiller les transports , afin que rien ne s'écoule par les ports et les frontières ; vous ferez aussi l'inventaire des armes. A partir d'aujourd'hui vous mettez aussi cent millions à la disposition du gouvernement pour faire des canons , des fusils et des piques. Après la moisson vous prendrez dans chaque commune une force additionnelle pour les armées , et rien n'est désespéré. Au moins à présent vous êtes purgés des intrigants (i). Vous n'êtes plus gênés dans votre marche ; vous n'êtes plus tiraillés par les factions, et nos ennemis ne peuvent plus se vanter comme Dumouriez d'être maîtres d'une partie de la Convention. Soyez grands et dignes du peuple ; car si votre faiblesse vous empêchait de le sauver, il se sauverait sans vous, et l'opprobre vous resterait. »

Si jamais langage fut celui d'un démagogue

(1) C'est ainsi qu'il parlait des députés qu'il avait fait dénoncer le 31 mai et arrêter le 2 juin.

d'Athènes , ou d'un tribun de Rome, ou d'un chef de faction , c'est bien celui que Danton venait de faire entendre. Je ne craignis pas cependant, malgré les nombreux applaudissements qu'il venait de recueillir, de contredire le système despotique et financier qu'il avait tracé à la Convention pour l'organisation du gouvernement provisoire.

« Je doute , répondis-je à Danton , qu'en remettant à son Comité de salut public des dispositions de finances, la Convention trouve beaucoup de membres qui veuillent y rester. Pour moi , le jour où vous nous chargerez du maniement des deniers publics , je donne ma démission; le mal est dans la concurrence des deux autorités. Décrétez qu'il n'y aura plus de conseil exécutif, que les ministres seront les agents de l'exécution , mais laissez-nous notre organisation et ne nous donnez aucuns fonds. — Je crois qu'il y aurait du danger à établir dans ce moment un gouvernement provisoire tout-à-fait nouveau. »

Danton vit bien que je rendais son grand discours inutile , et il chercha à faire adopter son projet en y faisant lui-même des amendements et en taxant mes craintes pour la liberté, de pusillanimité personnelle. « Ce n'est pas être homme public, me répond-il, que de craindre la calomnie. Lorsque l'année dernière, dans le conseil exécutif, je pris seul sous ma responsabilité les moyens nécessaires pour donner la grande impulsion pour faire marcher la nation sur les frontières, je me

DE BARÈÏIE. 363

dis : qu'on me calomnie, je le prévois , il ne m'importe; dut mon nom être flétri, je sauverai la liberté. Aujourd'hui la question est de savoir s'il est bon que le Comité de gouvernement ait des moyens de finance, des agents, etc. Je demande qu'il ait à sa disposition cinquante millions , avec cet amendement que les fonds resteront à la trésorerie na^ tionale et n'en seront tirés que sur des arrêtés du Comité. Au surplus , je déclare que je n'accepterai jamais de fonctions dans ce Comité; j'en jure par la liberté de mon pays. »

Tliuriot et Saint- André parvinrent à faire renvoyer cette proposition à l'examen du Comité.

14 août 1793. — Je fais nommer Carnot et Prieur membres du Comité de salut public.

A la séance du i4 août , je crois avoir rendu à la France un service signalé, en appelant au Comité de salut public deux hommes probes, patriotes , intelligents et laborieux, sans lesquels jd déclare qu'il eût été impossible à la Conventiori et au Comité de sauver la patrie des imminents et innombrables dangers qui la menaçaient ou qui l'accablaient. Je veux parler de Carnot et de Prieur (de la Cùte-d'Or). Carnot revenait d'une mission militaire dans le Pas-de-Caîais et sur la frontière du Nord. Prieur sortait du château de Caen, où il avait été détenu par les ordres du général Wimpfen. Tous deux étaient aussi attaches

364 Mh'MOiRES

à la République qu'exercés dans la partie de l'art militaire qui exige le plus de talent, de connaissance et de travail, dans la partie du génie ; tous deux étaient du même département , liés d'amitié ensemble, et m'avant souvent témoisfné une confiance intime.

C'est moi qui , voyant que le Comité de salut public était dépourvu d'hommes expérimentés dans la guerre, et sans un seul membre qui fut capable de tracer un plan de campagne ou un système de stratégie ; c'est moi qui fis des démarches et qui insistai, soit auprès des deux officiers, soit auprès de mes collègues dans le Comité de salut public(i).

Robespierre les représenta comme des modérés, comme des girondins , et il parut moins étonné de la proposition, quand il sut qu'elle venait de moi. J'insistai sur le besoin impérieux qu'éprouvait le Comité d'être aidé dans la partie militaire, surtout au moment où nous no savions comment opérer la levée considérable d'hommes qui était nécessaire pour défendre une aussi grande étendue de frontières, attaquées à la fois de tous les côtés et déjà envahies au Nord , tandis qu'elles étaient plus que menacées dans le iMidi. Mais j'eus autant de peine

(1) Prieur et Carnot peuvent rendre témoignage des efforts que je fis pour les décider à entrer au Comité; ils redoutaient avec raison les travaux immenses et la responsabilité énorme qui les attendaient , et ils se faisaient scrupule de s'associer aux hommes ombrageux , despotes et cruels que la ronvenlion avait introduits dans le Comité par ses dernières nominations.

auprès de Carnot et de Prieur pour obtenir leur acceptation , que j'en eus auprès de quelques membres du Comité pour faire passer ma proposition. C'est le propre du véritable talent et du génie d'être modeste ; comme aussi, c'est le propre de la tyrannie d'éloigner les hommes de mérite et d'éteindre les lumières. Enfin je vole à la Convention , à la fin de la séance du i4 août, et je propose d'adjoindre au Comité de salut public, Prieur (de laCôte-d'Or) et Carnot. Ma motion est aussitôt adoptée par la Convention. ( Moniteur^ n° 227. )

Heureux jour, où les deux députés firent partie du Comité de salut public ! J'y acquis deux amis, deux hommes à qui je pouvais du moins me rattacher de confiance ; et la République s'enrichit des talents militaires de Carnot, à qui nous devons tous les plans de campagne , toutes les opérations militaires, nos créations en ce genre, nos succès et les moyens d'en tirer parti; de Prieur, à qui nous devons la fabrication improvisée et abondante de canons, de fusils, d'armes de toute sorte, de salpêtres, de poudres, et tous les moyens ingénieux qui ont été employés dans cette guerre de la liberté contre le despotisme. Je sais que ces vérités affligeront plus d'un des hommes qui se croient les fondateurs de la République , parce qu'ils ont beaucoup motionné ou déclamé dans la Convention, ou parce qu'ils ont fait bien du mouvement dans leurs missions départementales. Je sais que l'éloge de Carnot blessera la tourbe jalouse

des hommes médiocres, et la ligue infernale des envieux; mais, dût encore la calomnie me torturer de ses accusations atroces ; dussent encore tous les Frérons s'attacher, comme le vautour de Proméihée, à me déchirer le cœur au nom des tyrans coalisés, parce que j'ai dérobé sur l'autel de la patrie le feu sacré que, du haut de la tribune nationale, j'ai fait passer pendant dix-huit mois dans tous les bataillons de la République ; dussent encore les décrets les plus injustes et les plus terribles frapper une tète libre et innocente, je le répéterai à tous les Français : Sans Carnotet Prieur, la France était partagée entre les puissances étrangères, nos armées dissoutes, la République une chimère, et, aujourd'hui, un despotisme absolu dévorerait les malheureux habitants de notre sol asservi. Quelles opérations seraient sorties de la conception d'un Comité sans militaires, sans plans, sans armées et sans poudres, destiné à soutenir le fardeau d'une attaque universelle? La grande affaire nationale était la gu:'rre; les grands moyens pour fonder la République étaient les victoires. Il a été un temps de désastre et de sang, une époque d'infortune et de lâcheté commune, oii l'approche des troupes étrangères eût été presque regardée comme un bienfait, si nous n'avions été inspirés et encouragés par le génie de l'impérissable liberté.

Un grand nombre de citoyens s'étaient placés dans les armées comme dans un asile contre la ty-

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rannic de Robespierre. Le Comité de salut public, écrasé par le populnrisme de Robespierre et par ce qu'on appelait l'opinion publique de Paris et des sociétés populaires en faveur de ce tribun farouche, s'était réfugié aussi dans les armées, pour en obtenir des victoires et pour effrayer la tyrannie de l'intérieur par les succès des armées sur les frontières.

La Convention elle-même , quoique toute-puissante, ne respirait de l'oppression triumvirale que dans les courts moments où je venais à la tribune porter une loi bienfaisante , ou la nouvelle de quelque nouveau triomphe des armées. Eh bien! ces triomphes , fruit de la valeur et du courage des Républicains, n'étaient pas moins dus au génie de Carnot et aux travaux de Prieur. Ce dernier couvrait les frontières d'artillerie, d'armes et de poudres; tandis que l'autre disposait les troupes, dirigeait les combats et organisait la victoire par ses continuelles méditations.

Le croira-t on? un seul homme plus avancé dans l'art de la guerre que dans les grades militaires , un seul homme avec son génie et son amour sincère de la liberté , a combiné dans le silence des passions , au milieu même d'un torrent révolutionnaire , les opérations de quatorze armées , leur organisation, leurs campements, leurs marches, leurs combats; il a même indiqué le moment où il fallait combattre, le lieu où il fallait vaincre (i).

(1) Carnot savait également disposer le combat et marcher

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Il a lui seul combattu , détruit , ruiné les plans des cabinets de Berlin , de Vienne , de Madrid , de Turin et de Londres.

Ni le conseil privé de Pitt , ni les conceptions hardies du colonel Mack , ni la discrétion de Cobourg , ni la témérité de Brunswick , ni Texpérience de Clairlayt, ni la bravoure de Hohenlohe , ni la tactique si vantée des barbares du Nord n'ont pu l'emporter sur les plans simples et audacieux que Caniot a conçus , que les braves armées de la République ont exécutés , et doril je n'ai été que l'historien.

Carnot et Prieur entrèrent au Comité de salut public dans des moments désastreux; c'est alors

à la victoire. Il faisait le plan des campagnes , et , dans les occasions périlleuses ou décisives , il allait lui-même à la tête des troupes.

C'c'sl re qu'il fil lorsque les troupes de Cobourg , ayant passé la Sambre, cernèrent Maubeuge et menacèrent de s'emparer de cette place et de pénétrer ainsi dans le cœur de la France, si un grand mouvement subit de notre armée du Nord et un grand courage ne venaient arrêter la marche hardie des Autrichiens, favorisés d'ailleurs par quelques intelligences dans Maubeuge. Carnot partit du Comité de salut public avec le dernier plan qu'il avait fait adopter. Il va le faire exécuter lui-même; il marche à la tête des troupes. Le poste important du village de Waliguies avait été pris par Cobourg,il fallait le lui enlever. Carnot y vole avec quelques troupes bien décidées; il emporte le poste. Bientôt après , Cobourg le reprend avec de la cavalerie; Carnot ramène les républicains à la charge, et s'empare enlin de Watignii's, qu'il conserve. Grâce à cet avantage , les troupes de Cobourg sont repoussées au-delà de la Sambre , et Maubeuge est délivré,

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qu'il y a du courage à accepter de pareilles fonctions.

IG août.

La séance du 16 août fut affligeante; on y dénonça la désertion fréquente des soldats et l'abandon des drapeaux par les volontaires, au moment môme où il était urgent de renforcer les armées déjà organisées , et d'en former de nouvelles plus nombreuses encore. Danton fît décréter la peine de mort contre tout soldat ou volontaire qui quitterait les drapeaux sans congé ou sans avoir été remplacé. Dans la même séance on lut un rapport du général Declaye , sur les trahisons ourdies dans Cambrai, pour livrer cette place aux Autrichiens, qui, depuis le 7 août, l'investissaient; il y mentionnait des sorties vigoureuses que la garnison avait faites sur l'ennemi, auquel avait été pris un drapeau aux armes aîiglaises. La Convention fut effrayée des traits de perfidie dont Cambrai était le théâtre. Guyomard appela l'attention des représentants sur le système de trahison manifeste organisé sur cette frontière; il demanda que le Comité eût les yeux ouverts sur le conseil exécutif, inepte ou perfide , et se mit à la recherche des auteurs de ces complots. La Convention chargea le Comité de salut public de prendre tous les renseignements nécessaires sur l'objet des dénonciations de Guyomard (1).

(1) C'est en vertu de ce décret que le Comité fil des re-

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