‹ Mémoires de B. Barère, membre de la Constituante, de la Convention, du Comite de salut public, et de la Chambre des représentantsChapitre 6 sur 27 · II · texte numérisé non relu

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le rétablissement du clergé, de la noblesse, des dîmes , des droits féodaux , des parlements , etc. Cambon fut impatienté de cette nomenclature de droits et d'institutions tombés en ruine depuis 1789, et il lui dit, avec sa franchise ordinaire : « M. Pittne nous demande que la contre-révolution; vous pouvez lui dire que quand il nous aura vaincus, nous verrons. En attendant nous rompons toute conférence avec un agent qui prouve sa véritable mission d'observateur en nous proposant des choses aussi inadmissibles , et qu'à peine nous oserons répéter au Comité de salut public. »

Nous renvoyâmes l'espion avec Lebrun, ministre des affaires étrangères, qui l'avait amené, et qui, nous dit-il , croyait à un autre genre de propositions, d'après ce que cet émissaire deM. Pittlui avait fait pressentir. MM. Cambon . Lindet et moi, fîmes le rapport de cette conférence au Comité , qui approuva la rupture de semblables communications; et l'agent de M. Pitt ne reparut plus au Comité. Seulement , il ne manquait pas d'aller fréquemment au ministère des relations extérieures , où il s'était habilement introduit , sous couleur d'agence politique. Le ministre nous fît avertir par la suite que cet homme jouait vraiment le rôle d'espion, et que plusieurs documents à ce sujet lui étaient parvenus. On lui signifia de retourner en Angleterre , puisque sa mission était finie. Comme il ne se pressait pas d'obéir, il fut observé, et l'on dut le faire arrêter dans la suite, jusqu'au moment où

il se fit réclamer par son gouvernement. Alors seulement on rendit à M. Pitt son fidèle observateur. C'est tout ce que le ministre anglais avait voulu retirer de cette mission en France.

lie fédéralisme. — Mes sentiments personnels sur les proscriptions de cette époque.

Lorsque les événements du 3 1 mai , i" et 2 juin furent connus dans les départements , ils furent improuvés au point que se fédéraliser, se séparer d'une capitale qui violait la représentation nationale, quelle était chargée de défendre comme un dépôt sacré , devint une opinion politique et un sentiment patriotique dans trente ou trente six départements. De là, ces déchirements de Lyon, de Marseille, de Bordeaux, de Caen; de là, cette trahison qui livra les arsenaux du port de Toulon aux Espagnols et aux Anglais , au nom du roi de France.

Le Comité, forcé, par ces terribles circonstances, de mettre hors la loi , c'est-à-diré de proscrire les principaux administrateurs de ces départements , me chargea de faire statuer sur des décrets que mon cœur désavouait, puisqu'il y avait à ïarbes et à Bordeaux plusieurs de mes anciens amis compris dans les mesures extrêmes de proscription. Voici les preuves irrécusables de mes vrais sentiments à cet égard , quoique je fusse contraint de portera la tribune , comme rapporteur, les projets de décrets votés par le Comité de salut public.

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Première preuve de mes sentiments personnels , relativement à ces odieuses proscriptions. J'avais écrit à M. Isaac Tarteyron,mon ami, à Bordeaux , et membre des autorités administratives de la Gironde , de m'envoyer une protestation signée de lui contre les délibérations de fédéralisme. M. ïarteyron me l'envoya courrier par courrier ; et je la fis enregistrer moi-même dans le mois de juin 1798, sur un des registres du Comité de salut public, établi à cet effet, d'après un décret que j'avais fait rendre en faveur des fonctionnaires publics qui protesteraient contre le fédéralisme. Cet acte de M. Tarteyron , ainsi enregistré, veilla si heureusement pour lui , que plusieurs mois après , s' étant caché dans une retraite ignorée de ses ennemis et de ses dénonciateurs, il me fit demander un extrait de sa protestation. Ce fut cette pièce qui , après les premiers moments d'orage , devint son moyen de salut auprès des représentants envoyés en mission à Bordeaux , et qui le remit dans la loi et dans ses droits de citoyen avant le 9 thermidor.

Deuxième preuve de mes sentiments personnels au sujet des listes de proscription. Six administrateurs du département des Hautes-Pyrénées, amenés à Paris au Comité de sûreté générale pour être jugés sur l'accusation de fédéralisme , descendent chez moi avec leurs gendarmes ; je les mène au Comité de sûreté générale , je parle pour eux ; j'atteste leurs principes et leur patriotisme. Je prie

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Chabot, député très prononcé contre les Girondins et leurs adhérents , de se charger du rapport de leur affaire; j'en parle à plusieurs de mes collègues et j'attends à la Convention que le rapport soit fait. Cliahot vient enfin quelques jours après justifier la conduite de mes concitoyens et de mes amis. Ils sont absous de toute récrimination , et je cours le leur apprendre et les embrasser.

Mes proscripteurs.

Je fus attaqué dans les journaux et dans les écrits de ce temps, qui étaient presque tous dans le sens du club des Jacobins. Si l'on m'ajourna , c'est parce que j'étais membre du Comité de salut public,"faisant des rapports et un grand travail chaque jour, à toutes' les époques de la révolution et de ses crises. Il y a eu de ces bonnes âmes et de ces citoyens bienfaisants qui m'ont appliqué les noms proscrits. Ainsi ils m'appelaient /V/ro^///, lorsqu'au 2 1 juin 1791 M. Achille Duchàtelet proposa aux Jacobins la république. Ils me traitèrent de fei/i/- Idiit lorsqu'après la révision on attaqua ceux des Jacobins qui voulaient maintenir la constitution contre les entreprises méditées au mois de septembre 1791. On verra plus tard que ces mômes proscripteurs m'ont appelé girondin , quand on arrêtait les Girondins en 1793; comme ils me nommèrent terroriste quand la réaction du 9 ther-

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midor eut commencé les supplices; comme enfiu on m'accusa d'être au nombre des robespienistes lorsqu'on les poursuivit à outrance ; et cependant il était notoire que j'étais monté le premier à la . tribune pour attaquer le pouvoir de ce tyran, et que je l'avais fait mettre hors la loi , le 9 thermidor , à dix heures du soir , ainsi que les membres de la Commune qui l'avaient accueilli et qui avaient armé les sections contre la Convention.

[On verra dans la suite que je n ai pas été plus heureux sous le directoire , quand il me fit rechercher après le 18 fructidor an V, après le 22 lloréal an Vi, et dans les visites domiciliaires de fructidor an VII , me jetant le nom et l'accusation à'aiicirc/iiste , moi qui étais caché depuis le mois d'octobre 1 796. — Le même sort m'étail réservé sous le consulat , qui me fît exiler de Paris, le 27 vendémiaire an IX, comme répulAi- 6Y//>/,'puis , sous le règne paternel de Louis XVIll, puisqu'il me mit hors de sa Charte constitutionnelle, et me porta sur sa liste de proscription coVsïmQ bonapajti s te en 1610 (2^ juillet), époque où c'était la mode à Paris de proscrire sous ce litre. Néanmoins, au vu et au su de tout Paris , de toute la France , et surtout des nombreux fonctionnaires publics du consulat et de l'empire , il est constant que j'ai été éloigné avec une insultante affectation de toute espèce de fonctions , et môme des élections du sénat pour le corps législatif, pendant tout le règne du despote. Voilà

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donc la justice des hommes pendant et môme après les révolutions ! ]

Danton provoque la formation d'un nouveau Comité de salut public.

Si l'on considère ce qu'a fait le premier Comité de salut public, on trouvera qu'il s'occupa constamment de l'armement des bataillons qui se présentaient de toutes parts , privés de tous moyens de faire la guerre, grâce aux mesures prises avant la Convention par les agents du pouvoir exécutif. Il témoigna aussi combien il était diflicile de résister aux menaces de guerre civile qui sortaient de toutes les bouches, soit dans les départements du Midi , irrités des événements du 3 1 mai et fédéralisés, soit dans les départements de l'Ouest, exaspérés parles recrutements, travaillés par les nobles et les prêtres. C'en fut assez pour que Danton, qui entendait tous les jours les opinions vraiment nationales exprimées au sein du Comité, conçût ridée de faire changer les membres de ce conseil; d'y placer , s'il le pouvait , ses fidèles créatures , et de se tenir en dehors du Comité pour le diriger, le faire marcher à son gré, et n'encourir aucune responsabilité de gouvernement. Un jour du mois de juillet il vint, d'un air désintéressé, déclarer à la Convention que les affaires publiques n'avaient point une marche assez forte et un caractère assez prononcé , au milieu des divisions du

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fédéralisme et de la Vendée ; qu'il croyait que les meudjres du Comité de salut public devaient être renouvelés ou du moins soumis à une réélection ; que ce conseil de neuf membres n'était pas assez nombreux , qu'il lallail le porter à douze ; que quant à lui , il priait l'Assemblée de recevoir sa démission, u Etant peu propre à ce genre de tra- » vail , disait-il , je ferai mieux en dehors du Go- » mité ; j'en serai l'éperon au lieu d'en être l'agent, » et j'opérerai plus de bien. »

Danton qui avait à se reprocher les événements néfastesduoi mai, sentaitquil ne serait pas réélu par la Convention nationale au nouveau Comité de salut public. Il affecta alors ce ton de supériorité et de surveillance qui déplut aux Conventionnels indépendants. Ainsi il eut la brutale imprudence de se proclamer propre à la dictature. Cet orgueilleux discours , prononcé avec des poumons vigoureux et avec une apparence de patriotisme franc et désintéressé, fut suivi d'un décret de renouvellement des membres du comité. On ])rocéda à un appel nominal. R. Lindet et moi fûmes les seuls conservés dans le second comité, où entrèrent Hérault de Séchelles , Jean-Bon-Saint- André, Prieur de la Marne , Collot d'Herbois , Billaud-Yarennes, Saint-.lusl et Coulhon.

Le premier Comité de salut public avait duré depuis le 5 avril jusqu'à la fin de juillet 1 793.

Le second se prolongea depuis la fin de juillet 1793 jusqu'au mois d'octobre 1 794.

Le troisième fit la réaction depuis la lin d'octobre 1794 jusqu'à rcîablisscmciU de l'an 111, le 5 brumaire ( octobre 1 796 ).

J'ai cru devoir élaldir rapidement ces limites , parce que plusieurs personnes confondent ces trois époques bien distinctes.

opérations du second Comité. — Accession de Carnot et de Prieur de la Côte-d'Or.

Par suite du remaniement provoqué par Danton , nous lûmes neuf dans ce comité qui se distribuèrent les diverses parties du gouvernement. Hérault de Sécheîles et moi nous eûmes pour lot commun les affaires étrangères. Billaud et Collot eurent la correspondance des départements et des représentants en mission dans l'intérieur. Lindet el Prieur de la Marne furent chargés des approvisionnements et des subsistances ainsi que de l'agence extérieure à ce sujet. Jean-Bon-Saint-André prit pour lui la marine. Saint Just demanda à s'occuper des institutions et des lois constitutionnelles. Quant à Couthon, il était infirme et venait peu au comité.

Toutes les parties les plus essentielles restaient ainsi sans chef, telles que la guerre, les plans de campagne, l'organisation et la formation des armées, en un mot la défense publique dans le matériel comme dans le personnel. C'est moi qui proposai alors de faire adjoindre aux neuf membres

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du comité , MM. Camot et Prieur de la Cote-d'Or ( août 1 793 ) , tous les deux officiers du génie pleins de zèle , de talent et de probité , doués du courage nécessaire dans ces circonstances^ possédant les connaissances profondes de leur art, et tout le dévouement d'un patriotisme sage et éclairé. Je n'eus qu'à les proposer pour les faire accepter , et je m'honore d'avoir fait ce présent à la France. Je soumis leur nomination à l'Assemblée; M. Carnot et M. Prieur de la Côte-d'Or vinrent aussitôt s'établir au comité , l'un à la tète des bureaux du personnel et du moral de la guerre , et l'autre à la tête des travaux du matériel. Ce sont ces deux collaborateurs appelés par moi, je le répète, au comité, et confirmés par le vœu de la Convention , qui ont mis le comité à même de défendre la gloire du nom français par des plans de campagne admirables, et de protéger contre toute invasion le territoire et les frontières de la France au moyen d'un armement aussi prompt que fort et universel.

A peine Carnot fut-il membre du comité , qu'il sentit le besoin de faire une réquisition générale des jeunes Français depuis l'âge de dix-huit ans jusqu'à vingt-cinq. Il avait prévu que cette sorte de levée une fois exécutée suffirait à tous les besoins des armées nécessaires sur toutes les frontières de la France , et la sauverait dans l'espace d'une année. Carnot faisait les plans de campagne avec une facilité égale à celle avec laquelle il rédigeait les

projets de décrets relatifs à leur exécution. Il me traçait ses besoins de législation en quelques lignes , et j'écrivais sur-le-cliamp mes rapports pour aller développer à la tribune les motifs de ces lois.

Une des premières délibérations générales de ce comité si peu connu dans ses véritables travaux, et si mal apprécié dans ses résultats , roula à la fois sur trois points essentiels : i° la défense publique ; 2° la Constitution ; 3° la direction des mesures du gouvernement pour réunir tous les Français , sauver la France et préserver le territoire de l'invasion étrangère.

Ces trois points furent si bien discutés dans leur ensemble , que le même jour , le i5 du mois d'août , nous réunîmes tous les députés des assemblées primaires à Paris pour l'acceptation de la Constitution républicaine; que le même jour nous proclamâmes la réquisition des Français depuis l'âge de dix-huit ans jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans , et que nous chargeâmes les députés des assemblées primaires de prêcher l'union des départements comme le seul moyen de repousser les ennemis de la France et d'assurer notre liberté ( i ) .

(1) On a pu remarquer plusieurs inexactitudes dans les détails qui précèdent. Ainsi , la lisie primitive des membres du comité de salut public, au 5 avril , porte les noms de Billaud-Varennes et de CoUot-d'Herbois, qui n'y furent appelés que le 6 septembre. Carnot et Prieur de la Côte-d'Or y étaient entrés le 14 août , et Robespierre , dont Barère ne parle que plus lard, faisait partie du Comité depuis le

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Xia Constitution de lTïi3.

Sans doute, celte Constitution était trop parfaite , trop sévère , trop Spartiate pour des Français. Les Athéniens mêmes qui valaient mieux que nous, malgré quelques ressemblances, ne l'auraient pas supportée. Mais l'Assemblée eut le grand tort de ne l'avoir pas mise à l'essai , et de ne l'avoir pas franchement exécutée au lieu de la renfermer dans une crèche qui fut son tombeau. Elle joignit à ce tort évident le tort plus dangereux de lui substituer ce qu'on appelle si improprement le décret du gouvernement révolutionnaire, comme si gouvernement et révolution pouvaient jamais s'allier.

Au mois d'août 1 79] , nous n'en étions pas encore à ce degré d'exaspération et d'aveuglement qui pût l'aire oublier l'existence de l'État constitutionnel a!i([uel chacun croyait de bonne foi.

La Constitution de 1798 a été tellement calomniée , qu'on n'a jamais pu savoir en France si elle pouvait recevoir les honneurs de la vie politique, c'est-à-dire, en termes vulgaires , marcher; car pas une seule de ses dispositions n'a jamais été

27 juillet, en remplacement de Gaspaiin, démissionnaire. Ces dates ne sont pas sans importance pour l'histoire du temps.

La mémoire de Baréie le trahit parfois, et il serait à craindre qu'une autorilé comme la sienne induisit en erreur quelques écrivains. {Note de l'Éditeur.)

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exécutée. Quand le comité vit tous les départements en commotion , les uns cherchant à résister à main armée à la Convention , les autres se fédéralisant , et rompant le lien politique qui les unissait à la métropole , il sentit combien il importait que la Constitution vînt rallier toutes les volontés séparées , et concilier tous les intérêts discordants, en même temps qu'elle èterait tout prétexte aux passions anarchiques. SaintJust fut chargé de rédiger plusieurs parties do l'acte constitutionnel. On en confia quelques autres à mes soins et à ceux d'Hérault de Séchelles. Nous travaillâmes dix jours, pendant lesquels Hérault de Séchelles composa aussi le discours préliminaire. Nous réunîmes nos travaux , nous les combinâmes ensemble ; et le 10 août je pus présenter à la Convention et aux délégués des assemblées primaires l'Acte constitutionnel et la Déclaration des droits , en les f aisaniprccéder d'un rapport sur les motifs d'acceptation par les citovens de toutes les classes.

lia requis- tion.

La Constitution ne présenta que peu de difficultés dans la discussion ; mais la réquisition en souffrit beaucoup, parce que Danton, qui exagérait tout, ou qui peut-être avait quelques vues ou quelque intérêt à tout entraver, insista fortement et à plusieurs reprises pour que la réquisition fraj pàt un plus grand nombre de jeunes gens , et les at-

teignît depuis l'âge de seize ans jusqu'à vingt-cinq. C'est alors que je in' élevai avec force contre ce moyen dangereux de faire éclater toutes les plaintes à la fois dans toute la France ; de porter l'alarme dans toutes les familles en moissonnant les jeunes Français plutôt qu'en les appelant à la défense delà patrie. Je fis observer que nul législateur militaire , conquérant ou chef barbare, etc. , n'avait encore eu l'idée de prendre ses milices au berceau, et de mettre ainsi l'armée en enfance. Ces expressions firent de Teffet ; j'insistai au nom des vrais besoins de la défense publique pour que la réquisition donnât des défenseurs assez forts à l'âge de dix-huit ans , et ne dépassât pas les vingtcinq ans ; seul moyen de ne pas frapper de stérilité les espérances dé là société et les hommes qui, ayant passé vingt-cinq ans , perpétuent par le mariage les générations pour lesquelles le législateur sage doit toujours travailler. Enfin, je l'emportai sur l'éïoquence populaire de Danton ; mon projet de décret fut adopté , et fit moins de malheureux en frappant moins d'individus dans chaque famille.

Projet de Constitution de Condorcet.

La Convention avait , plusieurs mois auparavant , commencé à discuter un long projet de Constitution présenté et organisé en grande partie par l'académicien Condorcet, philanthrope éclairé et

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malhémalicieu célèbre. Celle Consliliitioii dont rétais déjà parvenu, au mois de mars, à faire meltre en délibéralion un certain nombre d'articles , fut cependant accusée de présenter trop de longueurs et de diffusion , d'être trop réglementaire , de renfermer des dispositions trop savantes et trop difficiles à exécuter dans tout ce qui avait trait aux assemblées primaires et électorales La défection de Dumouriez , le revers de Nerwinde , les trahisons et les suspicions qui éclatèrent dans l'intérieur vinrent traverser ce débat , et l'on ne s'en occupa plus lorsque le fédéralisme étant devenu menaçant, il fallut une Constitution courte, précise et peu susceptible de discussions et de longs délais. Il n'en est pas moins vrai que les publicistes elles politiques, ainsi que les vrais philosophes, trouveront dans le projet de Constitution de Condorcet des idées et des institutions utiles , quand les passions politiques cl révolutionnaires auront déposé leur limon grossier et que les esprits plus calmes et plus dignes d'une sage liberté pourront comparer et juger les résultats de cette grande époque.

Situation de la France.

Dans le mois suivant , le comité sentit bien tout l'avantage d'avoir un homme aussi éclairé que Carnot ; car vers ce temps , M. de Cubourg allait investir Maubeuge, ainsi que d'autres places fortes

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(le la frontière du Xord.Carnol fil le plan de campagne et demanda à aller le faire inettre à exécution sous ses yeux par l'armée que commandait Jourdan. En effet , Carnot alla se mettre à la tête d'une division, prit et reprit plusieurs fois sur les troupes commandées par M. de Cobourg le village de \Yattignies , et aida beaucoup l'armée de Jourdan à chasser et à battre les Autrichiens et à débloquer entièrement Maubeuge.

La fin du mois d'octobre s'annonça sous de sinistres auspices : les coalisés se présentaient sur tous les points de la frontière , et menaçaient les places fortes, dont quelques unes même étaient en leur pouvoir. La guerre civile faisait des progrès alarmants dans les dépariemenls de l'Ouest. Le Midi élait fédéralisé et révolté ; ses ports et ses arsenaux étaient en partie livrés. Les ennemis intérieurs s'agitaient en proportion dés succès des ennemis extérieurs.

Iioi des suspects.

Malheureusement le Comité de législation fit proposer par Merlin Fépouvantable loi des suspects , qui fit tant de mécontents et tant de victimes , qui fit commettre tant de vexations et tant d'injustices. Les prisons commencèrent à se remplir : on fit la guerre aux opinions , on vexa les consciences politiques; on interrogea toutes les passions ; on blessa une foule d'intérêts. Le triste

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automne de 1790 devint encore plus mélancolique par le speclacledes nombreuses détentions, contre lesquelles l'opinion semblait devoir nous prémunir , car elle blâma les auteurs de la loi , et plus encore ceux qui l'exécutaient avec tant de passion et si peu de discernement.

Je fis part au Comité do salut public de ce que j'avais aperçu de tristes et de dangereux symptômes dans l'opinion publique et d^ais le cœur même des républicains les plus énergiques. Je trouvai les dispositions du comité très favorables à mon projet de faire cesser les détentions , qui mènent toujours à des résultats violents , persécuteurset injustes. Je proposai d'imiter ce que, dans de pareilles circonstances, les États-Unis d'Amérique avaient fait contre les partisans zélés de l'Angleterre ou les royalistes. Ces républicains avaient préparé des bâtiments et permis à tous les royalistes de s'embarquer, d'émigrer librement, d'emporter leurs biens ou leurs valeurs , d'aller chercher à leur gré un pays et une constitution analogues à leurs goûts et à leur opinion politique. J'allai proposer à la tribune , au nom même du comité , de faire cesser les détentions trop arbitraires, et de laisser aux détenus la faculté de se retirer dans le pays qu'ils jugeraient le plus convenable à leur sûreté , comme on l'avait pratiqué en Amérique. A peine maproposition fut-elle faite, que Collot d'Herbois se leva comme un furieux, et dit que si j'avais été le chef de l'aristocratie en II. 8

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France, je n'aurais pas tenu un langage différent de celui démon rapport; qu'il s'y opposait, parce qu'il y voyait les plus grands dangers pour la liberté ; que si un tel projet était adopté , ce ne pouvait être que par les ennemis du peuple; que si l'on avait des craintes relativement aux suspects arrêtés, il fallait se poster devant les prisons avec des canons. Je n'aurais pas su tout ce que la colère d'un révolutionnaire pouvait suggérer, si je ne l'avais alors entendu. — Je demandai à défendre mon rapport et à prouver surtout que je n'avais rien de commun avec l'aristocratie ni avec les ennemis du peuple ; mais que j'en voulais aux ennemis de la justice et de la véritable liberté. Alors Collot se borna, ainsi que plusieurs autres , à demander que mon rapport fût renvoyé à un plus mûr examen du Comité de salut public; d'autres voulaient un ajournement indéfini. Le renvoi au comité fut ordonné. [Voyez mon rapport et l'opinion de Collot. Mois de brumaire an II , octobre 1793. )

Me voilà donc bien et dûment placé au rang des défenseurs de l'aristocratie , parce que je prévoyais que la loi des suspects produirait de grands maux dans la société , et qu'elle ferait rétrograder la liberté publique. Mes calomniateurs ne m'ont jamais tenu aucun compte des opinions courageuses que j'ai manifestées : r pour empêcher l'établissement du tribunal révolutionnaire; 2** pour empêcher les arrestations illégales des députés

DE BAHÈRE.

le 3i mai ; 3° pour m'upposer à l'exéculion de la mauvaise loi des si:spects. Telles furent cependant mes constantes opinions; mais les calomniateurs à gages sont atroces et les aristocrates sont ingrats. Je n'avais d'appui et de consolation que dans le repos de ma conscience , qui me disait que je faisais bien.

Aobespierre entre au Comité de salut public. — têC» arrestation! se multiplient.

Vers cette époque, Robespierre sentit croître son ambition , et il pensa que le moment était venu de faire usage de son influence, et de prendre part au gouvernement. Il fit plusieurs démarches auprès de certains membres du Comité et de la Convention , pour qu'ils montrassent le désir de le voir, lui Robespierre, devenir membre du Comité de salut public. Il disait aux Jacobins qu'il serait utile pour observer le travail et la conduite des membres du Comité ; il disait aux conventionnels qu'il y aurait plus d'harmonie entre la Convention et le Comité , s'il y entrait.

Plusieurs députés m'en parlèrent, et la proposition en fut faite parCouthon etSaint-Just au Comité. Le demander , c'était l'obtenir , parce qu'un refus eût été une sorte d'accusation , et il fallait éviter toute scission dans cet hiver qui s'annonçait d'une manière sinistre. Le comité souscrivit à cette admission, et Robespierre fut proposé. A peine y fut-il entré que lés mesures de rigueur

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furent à l'ordre du jour ; on s'occupa de continuer raccusation des députés arrêtés le 3i mai. Le Comité de salut public n'y eut aucune part. Mais Robespierre, devenu l'un de ses membres , allait exciter le zèle et même assister aux opérations du Comité de sûreté générale, entièrement séparé du Comité de salât public, et seul chargé de l'exécution des décrets d'arrestation, de mise en jugement et de tout ce qui concernait la loi des suspects.

Ainsi l'on vit bientôt les arrestations arbitraires se multiplier dans les environs de Paris , dans les châteaux et maisons de campagne , principalement dans le rayon de dix à douze lieues de la capitale. J'en jugeai ainsi par l'arrestation d'un M. de Travanet , que j'avais beaucoup connu dans son hôtel sur le boulevard des Italiens , quand il avait acheté une grande quantité de biens nationaux au commencement de la Révolution , entre autres , la magnifique abbaye de Royaumont, pour y établir une belle industrie, une immense filature de coton qui faisait vivre un millier de familles. C'était le bienfaiteur du pays que Robespierre poursuivait ainsi , d'après quelque dénonciation intéressée. On arrêta M. de Travanet et tout ce qui se trouva dans son habitation. Je ne connus le fait que par l'aventure de madame Mailly, qui était chez lui à Royaumont, et qui, voulant défendre le patriotisme de M. de Travanet, fut englobée dans l'arrestation et amc-

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née dans les prisons de Paris. Cette dame , qni a beaucoup de caraclôrc et de courage , attendait dans une des salles du Comité de sûreté générale , avec M. de Travanet , ce qu'on allait statuer sur eux , lorsque Robespierre sortit de la salle du comilé. Madame Miiiilv s'adressa à lui , et lui dit : c( Quand ou fait un acte de tyrannie tel que celui d'arri^ter un brave homme, un patriote qui fait vivre plus de mille familles par une manufacture établie sur un bien national, il y aurait plus de franchise à lui donner un coup de pistolet. )j Ces paroles ne firent qu'aigrir davantage le commençant en tyrannie , et il fit jeter le soir même dans les prisons M. de Travanet , madame Mailly ettout ce qui avait été amené de l'abbaye de Royaumont.

Ces faits parvinrent jusqu'à moi , par le député Dupin du département de l'Aisne. Lui-même en avaitétéinformépar madame Mailly, qui lui demandait de m'en parler, afin que je la fisse sortir, ainsi que M. de Travanet, de la prison de Sainte- Pélagie. Je ne pouvais me mêler de cette afl'aire sans les exposer à y rester plus long-temps ; c'était le seul privilège que j'avais. Aussi je priai M. Dupin de parler à M. Moïse Rayle et à quelques autres membres du Comité de sûreté générale , pour obtenir en temps opportun leur mise en liberté , lorsque Robespierre et ses agents auraient perdu de vue leurs victimes de Royaumont, C'est ce que M. Dupiii fit avec beaucoup de circonspection et de prudence. Au bout de deux

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mois , il parvint à faire sortir de prison madame Mailly , et je réussis un peu plus tard à faire placer et conserver M. de Travanet dans une maison de santé, où il restajusqu'au 9 thermidor, sans risquer d'être compromis sur quelque liste ou sur quelque dénonciation comme tant d'autres.

Robespierre s'occupa constamment de poursuivre le jugement de ce qu'il appelait les Girondins. J'avais dans le nombre quelques députés avec qui j'étais fort lié , et que j'eus la douleur de ne pouvoir point secourir. Danton et les Jacobins étaient trop acharnés à faire légitimer par des supplices le crime qu'ils avaient fait commettre eux-mêmes le 3i mai. C'est ainsi qu'en révolution, un attentat, une faute , une violation des droits en attire une seconde , une troisième ; et une nouvelle crise en est la conséquence nécessaire.

Événements militaires. — Il n'y a que les morts qui ne reviennent p^s.

Les événements de la guerre nous occupèrent .brtement pendant tout l'hiver (1794). Tout était perdu , si au printemps la Convention n'avait pas sur pied des forces immenses ; et s'il n'y avait pas sur la frontière des succès, dans l'intérieur un bon esprit public.

Pour ma part , je fus chargé d'une foule de rapports sur la guerre de Vendée , qui grossissait à mesure que les intrigues de la Commune de

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Paris y faisaient envoyer des bataillons organisés par sou inlluence ; le ministre de la guerre, Bouchotte, ne savait pas lui résister. On avait auparavant intrigué auprès du comité pour y envoyer Santerre , que chacun regardait comme incapable de commander une brigade seulement.

Comme, dans cette malheureuse guerre civile, nous n'avions qu'à choisir entre des fléaux, des dépopulations et des calamités , j'avais , quelques mois auparant , fait un rapport pour obtenir de la Convention que la garnison sortie de Yalenciennes fût envoyée en Vendée. C'est dans ce rapport que j'annonçai à la Convention les outrages faits par nos ennemis , et surtout par les Anglais, aux représentants qui s'étaient renfermés dans Valenciennes pendant le siège, et qui, pour en sortir , en vertu même de la capitulalion , furent obligés de se déguiser et d'entendre les imprécations et les injures lancées par les soldats d'un peuple libre contre la républi que et les républicains (1). C'est aussi dans ce

(1) M. Dembarrère, officier du; génie , mon oncle, était renfermé dans la citadelle de Valenciennes quand les Autrichiens et les Anglais en firent lesiégciil revinl à Piiris avec les officiers de cette g^arnison , lorsque Valenciennes se fut rendue aux ennemis. Ces officiers me remirent un mémoire détaillé des événements du siège dont je donnai connaissance au Comité de salut public. On y vit l'atroce insolence exercée par les Autrichiens, et bien plus encore par les Anglais, contre les soldats et les officiers de la garnison française , lorsqu'elle défila pour sortir de la citadelle. Ils

rapport que je m'écriai que si le général Houchard, Aainqueiir au combat de Hondscoot, avait voulu exiermlncr les douze mille Anglais qui, commandés par le duc d'York, fugitif sur ses vaisseaux, s'étaient trouvés cernés et s'étaient mis à genoux en jetant leurs armes sur les dunes de Dunkerque , ces mêmes soldats anglais ne seraient pas venus quelques mois après insulter nos troupes et nos représentants lorsqu'ils sortaient de Valenciennes sur la foi d'un traité; et j'ajoutai: Un jaque les morts qui ne reviennent pas.

Voilà dans quel sens et à la suite de quelles expressions j'ai prononcé ces paroles , que mes calomniateurs de Paris ont corrompues , exagérées et rendues tout-à-fait exécrables , en les appliquant aux malheureuses victimes des jugements et des mesures révolutionnaires dans l'intérieur J'eusse brisé pour toujours ma plume, et ma voix se serait refusée aux besoins de la tribune , plutôt que de proférer ces paroles dans le sens épouvantable que mes ennemis et les journalistes li'ont pas cessé de leur donner. A Dieu ne plaise que j'eusse à ce point insulté au malheur de tant de victimes de la révolution î J'en étais moi-même

cîierchérent surtout à outrager la représentation nationale, ficela lut porlé àun tel degré d'arrogance et d'injures, que Vi. Cochon de l'Apparent et un autre représentant, qui (i aient alors à Valenciennes, furent obligés de prendre des habits de soldat pour n'élre pas molestés; ce qui serait arrivé s'ils avaient été reconnus, car les Anglais en firent la recherche dans tous les rangs à mesure qu'ils défilaient.

entouré dans ma propre famille, grâce à la haine d'un de ces proconsuls appelés représentants en mission

On ne sait pas , ou bien l'on veut ignorer , que dans ma famille il y a eu de ces viclinies , et que tandis même que j'étais à la tribune avec une apparence de pouvoir et d'influence politique, Monestier, du Puy-de-Dôme , prêtre envoyé comme représentant en mission dans les départements des Hautes et Basses-Pyrénées , ne cherchait qu'à me persécuter moi et ma famille. Il fit d'abord saisir toutes mes lettres chez mon ami, M. Desbet, ancien administrateur du département, lettres dont il vint ensuite donner des copies, et même des originaux, aux Fréron , aux Tallien et autres ennemis qui me persécutaient dans la Convention. Ce Monestier fit périr sur l'échafaud une dame respectable par son âge et par ses vertus religieuses , qu'on lui avait dénoncée comme ma parente ; c'était la dame veuve de Neys-Caudan Lucarré , cousine de ma mère , qui appartenait à cette famille. Le même homme avait fait accuser de contre-révolution, et enfermer dans la citadelle de Bayonne, mon cousin-germain Jacques Barère, président du département des Hautes-Pyrénées. J'avais donc un étrange pouvoir!....

Après cette courte digression , il faut revenir à la désastreuse guerre de la Vendée , qui fut de ma part l'objet de plusieurs rapports , dans le but , non d'augmenter encore cette large plaie de

1<I^ MÉMOIKES

l'Etat . mais d'amener le terme d'une lutte aussi honteuse que barbare, où des Français combattaient contre des Français. Il fallait bien que j'en entretinsse la Convention , quand nous avions la douleur de voir que, malgré les ordres exprès donnés par le Comité aux généraux de la République , il y avait auprès des diverses divisions de l'armée de l'intérieur une nuée d'agents et de commissaires de la commune de Paris.

Nous soupçonnions bien dès le principe qu'il y avait un fil d'or conducteur de la Commune de Paris jusqu'à Londres, et que , en Angleterre , des émigrés français de haut rang joignaient leurs manœuvres aux intrigues ministérielles de St-James pour attiser en France le feu des guerres civiles , pour alimenter et étendre ce point de résistance politique et militaire. Mais, jusqu'à l'époque de la création et de l'envoi de ces étranges commissaires de guerre civile^ envoyés par ordre de la Commune de Paris sur les champs de bataille et à côté des camps républicains , nous n'avions pas eu des preuves aussi directes , aussi palpables de la cause préméditée de nos revers et des atrocités qui se commettaient par nos propres soldats. Nous ne savions pas aussi bien tout ce qu'on faisait pour aigrir lespartis et éterniser cette guerrecivile, dans le profond dessein de ceux qui la payaient (avec notre argent) à Londres , et de ceux qui la dirigeaient (par corruption) à Paris.

DE UARËKK. l'i'i

De la Convention nationale.

La dictature conventionnelle ne pouvait sauver les libertés publiques qu'en sacrifiant les libertés individuelles , comme elle ne put conserver l'intégrité et l'indépendance du territoire de la patrie qu'à coups de réquisitions d'hommes et de subsistances , à coups de batailles ^1 de victoires , toujours trop chèrement achetées par les populations armées, et par les désordres des levées en masse. Ainsi la Convention nationale ayant à défendre la France contre les guerres civiles , contre le fédéralisme et les conspirations royalistes de l'intérieur, en môme temps qu'avec ses armées elle luttait contre la coalition de tous les rois de l'Europe , soldés et excités par le gouvernement anglais , devait infail liblement froisser beaucoup d'intérêts, commettre beaucoup de violences , blesser quelques libertés et contrarier beaucoup de passions politiques. La Convention nationale se battait corps à corps avec toute l'Europe ; elle combattait sur tous les points les bandes du royalisme , les conspirations de l'intérieur , et les corruptions de l'étranger réunies ; les résistances produisirent des excès ; les complots à déjouer légitimèrent les mesures employées par la Convention. Il s'agissait pour la nation de la liberté et de l'indépendance ; il s'agissait pour la France de son existence et de sa nationalité. Tous les moyens de défense générale devenaient

légitimes et sacrés , puisque leur but était de soustraire le pays au sort de la malheureuse Pologne, et d'empêcher la mise à excculion des traités de partage de la France , signés à Pilnilz et à Pavie.

Les événements ont démontré qu'il n'y avait pas deux voies à suivre pour sauver la France et la liberté, et que la Convention avait pris la seule manière d'assurer la défense nationale.

Xia Vendée et Danton.

Les divers écrivains qui ont publié des mémoires sur la guerre de la Vendée pendant les années 1 798 , 1 794 et 1 796 , en ont parlé dans le sens des divers partis, ou comme Vendéens, ou comme Républicains; ils en ont parlé d'après quelques faits locaux , isolés et décousus, ou d'après des gazettes mensongères , des journaux insuffisants , ou des traditions intéressées. Mais moi, j'ai examiné avec soin et vu agir ces intrigues, parce que je devais les observer et les faire connaître. Cette tâche rentrait dans la part que j'avais à la responsabilité et aux travaux du gouvernement : mes collègues d'ailleurs, surtout Carnot et Prieur de la Cùte-d'Or, ont été les premiers à reconnaître la fausse marche de nos chefs dans la Vendée, et cette influence trop funeste qu'exerça la Commune de Paris.

Il me fut impossible de découvrir pour qui et dans quel sens travaillait le parti de Danton , avec cette guerre désastreuse qu'on croyait toujours Toir touclicr à sa fin, et qui, comme les feux d'un volcan , renaissait de ses cendres mômes et recommençait toujours ses ravages. Je me rappelle avoir vu venir aux séances du Comité de salut public , le soir vers les huit heures, pendant plus de quinze jours de suite, Fabre d'Eglantine, qui était l'aide-de-camp de confiance de Danton. Il obséda le comité, relativement à la guerre de la Vendée, jusqu'à ce qu'il eût obtenu, par ses importunités et ses nouvelles , qu'on délibérât sur la nécessité de faire partir des bataillons volontaires de Paris , et de donner le commandement général de cette armée à Santerre , instrument docile entre les mains de Danton. Celui-ci agissait-il ainsi dans l'intérêt de la Commune , par les insinuations d'un parti puissant qui se tenait au fond de l'Allemagne et ensuite à Londres? ou bien avait-il l'idée de s'emparer de toute l'influence politique et des pouvoirs de la Convention , pour établir le système de modification et d'indulgence qu'il faisait prêcher par le Vieux Cordelier? Sous ce nom , Camille Desmoulins rédigeait un journal de réaction qui fit beaucoup de mal par sa précocité et par son hypocrisie; quoiqu'une partie des sentiments de modération qui y étaient exprimés avec autant d'esprit que d'adresse ne dussent pas être désavoués par

1 q6 mémoires

tout citoyen français, partout individu portant un cœur d'homme. C'est à l'histoire inexorable , et surtout investigatrice delà vérité, qu'il appartiendra plus particulièrement de signaler les causes secrètes , les agents coupables ou intéressés de cette exécrable guerre civile ; alors on sera bien étonné sans doute de voir quelles mains ont déchiré le sein de la patrie , quels profonds hypocrites ont entretenu au cœur de la France cette contagion politique et ce fantôme furieux, qui devait empêcher la liberté publique de s'établir et le droit du peuple de s'organiser, protégés par une Constitution et des lois sages.

Mes rapports à la Convention.

Au nombre de mes travaux les plus importants, je dois compter la mission que l'on me confia de prémunir la France contre les irisinuations et les corruptions du gouvernement anglais. Je fis quelques rapports sur les crimes de ce gouvernement envers la France; j'y fis ressortir la honte de la conduite tenue par le peuple britannique , qui a l'orgueil de se dire libre , et qui poursuit la liberté chez toutes les autres nations comme une rivale ou comme une ennemie. Je prouvai en même temps par la nomenclature des treize cents bâtiments anglais de commerce que nos croisières et nos armements en course avaient amenés dans

DE BARÈRB. 137

nos ports dans l'espace d'une année , combien la marine française savait maintenir la puissance navale de la France et assurer la liberté des mers. Les rapports du comité produisaient le double effet de détruire l'anglomanie en France , et de donner une plus grande intensité à l'esprit public , une plus grande énergie à l'armée contre les Anglais et contre leurs stipendiaires du Nord.

Je fis aussi un rapport sur les subsistances et approvisionnements nécessaires aux quatorze armées qui s'organisaient sur les divers points de nos frontières ; un autre rapport sur la fabrication des armes , poudres et salpêtres indispensables pour tant d'armées et pour une guerre qui devait être générale au printemps, qui devait menacer nos places fortes, les départements frontières et quelques villes maritimes convoitées par l'ambition britannique.

Un autre rapport sur l'établissement de l'École de Mars , destinée à commencer une nouvelle éducation militaire , à former comme une école normale d'officiers de toutes les armes.

Un autre rapport sur les moyens de détruire le honteux fléau de la mendicité, et de porter aux infortunés et aux indigents des secours à domicile. C'est ce rapport dont j'invoquerai toujours lesouvenir, et qui seul peut-être me recommandera un peu aux générations à venir ; mais c'est lui aussi qui m'a fait les plus implacables et les plus nom-

breux ennemis dans cette classe riche et brillante qui croit que la mendicilé est nécessaire dans un Etat pour affaiblir les mécontentements et les résistances , comme pour servir de cortège à la fortune, et former une clientèle à l'opulente avarice des heureux et des puissants de la terre.

Un autre rapport sur les moyens d'universaliser la langue française dans plusieurs départements de l'Est et de l'Ouest , où les lois étaient à peine connues , parce que les peuples de la Bretagne et de quelques autres provinces récemment réunies n'entendaient pas la langue nationale. On sait d'ailleurs que le Comité fut obligé de faire traduire les décrets, la constitution, les rapports, les proclamations et les nouvelles des armées, en langue italienne pour les départements alpins , tels que le pays de Nice , Chambéry et autres départements de l'Est , qui n'entendaient pas le français. Ce fut M. Boldoni , célèbre professeur du lycée de Paris , qui voulut bien se charger de cette traduction, ayant pour titre: Bulletino iiazionale. Il y en a 2 gros volumes in-8.

Un autre rapport sur les ponts-et-chaussées , ainsi que sur les canaux de navigation. C'est dans ce travail , fait au mois de messidor, c'est-à-dire à l'époqoe désastreuse où l'on voyait augmenter d'une manière épouvantable le nombre des victimes et des supplices , que j'eus le courage peu commun d'attaquer celte prodigalité atroce d'exécutions pénales , qui était dirigée et accélérée par

Robespierre , Saint-Just et Couthon , à mesure qu'ils approchaient du moment de réaliser leur projet de dictature, ainsi que j'aurai l'occasion de l'expliquer plus amplement.

Calomnies dirigées contre mes rapports.

Les journalistes et les contre-révolutionnaires , sous quelque titre ou déguisement qu'ils veuillent se placer, ont cherché toujoursà dénigrer mes rapports ; ils ont empoisonné , par leurs lâches calomnies , cette célébrité que donne la tribune et que je n'avais jamais ni recherchée ni ambitionnée. Ils ont corrompu mes phrases ; ils en ont dénaturé le sens et l'application. Ils m'en ont imputé qui ne m'appartenaient pas ; ils m'ont prêté des mots que je n'ai jamais prononcés , et dont le Moniteur indique le véritable auteur.

Dans les salons de Paris , dans les journaux de Paris, dans les pamphlets de Paris, tout a fait écho pour me honnir et m'accuser d'avoir dit : On bat monnaie sur la place de la Piévolutioji ; moi atroce, mot que je n'ai jamais ni pensé ni exprimé , mot qui n'a rien de commun avec les objets politiques et militaires de mes divers rapports , mot qui n'est relatif qu'aux finances , qui a été prononcé en effet dans un rapport fait au nom du Comité des finances à la Convention nationale, et par une bouche que tout le monde connaît. Et ce- II. 9

1 3o MÉMOIRES

pendant les calomniateurs à gages , si nombreux dans la capitale , ne veulent pas cesser do me l'imputer, parce que c'est une habitude prise et que ce qu'on aime le moins à Paris, où l'on change de tout , c'est de changer de haine et de calomnie. J'ai répondu à cette accusation , et j'en ai démontré la fausseté volontaire chez ceux qui la propagent. J'y ai répondu en l'an III ( 1 796) dans une Défense imprimée et distribuée à la Convention, au mois de février. C'était alors une calomnie toute nouvelle , et je l'attaquais dans son origine , en donnant un démenti formel au libelliste et réacteur Fréron , auteur de X Orateur du peuple. Cet homme m'assassinaitioMS les matins sous les yeux du peuple si ridicule de la capitale ; car la calomnie, trop peu réprouvée de nos jours , n'est autre chose qu'un assassinat moral. J'ai répondu aussi à cette fausse imputation dans les premières pages d'un ouvrage intitulé : De la Pensée du goui>ernernent , un vol. in-8, publié en l'an V (1797); j'y ai réfuté les Necker, les Payen et autres écrivains de même force , qui ont pris plaisir à rappeler ces calomnies de Fréron.

D'un autre côté, lorsque dans un de ces rapports tant diffamés il se trouve une phrase digne d'être citée, et des sentiments humains et honorables , ils gardent le silence. Aurait-elle trouvé grâce devant mes injustes ennemis , celte phrase , trouvée alors si hardie qu'elle fut dénoncée au club des Jacobins? je veux parler des mots par lesquels je

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terminais mon rapport sur les ponts et chaussées et canaux de navigation : « C'est par des monuments » publics dont l'utilité consacre les dépenses, c'est » par des grandes routes c'est par des chaussées » nécessaires au commerce , c'est par l'ouverture .) des canaux de navigation , et par leur liaison avec » les principales rivières de la France, que nous » parviendrons à augmenter les moyens de riches- » ses , d'industrie ; c'est avec de tels travaux et de » semblables communications multipliées dans un » état que Ton parvient à civiliser les nations et à » faire prospérer les peuples , et non avec cette » horrible prodigalité de lois pénales et cette pro- » fusion effrayante de supplices. » Voyez le Moniteur du mois de messidor an 11 (1794)-

Ma célébrité de tribune. Inimitiés qu'elle m'attire.

J'étais ainsi appelé à prendre la part la plus active aux affaires publiques, au commencement des plus pénibles travaux de la Convention. Ce moment était aussi celui des plus grands dangers de son gouvernement; car les malheurs de la Vendée grossissaient, les maux de l'intérieur étaient portés à leur comble par les persécutions exercées contre les fédéralistes, par les suspicions excitées contre les nobles et les parents d'émigrés, et aussi par la triste nécessité de repousser les complots contre-révolutionnaires. En effet, c'est le

propre d'un gouvernement nouveau de contrarier beaucoup de préjugés, d'attaquer un grand nombre d'intérêts cl d'être à son tour combattu par une foule de passions irritées ou malfaisantes; il fallait donc subir tous les inconvénients d'une aussi grande innovation politique, et toutes les agitations des flots de la démocratie. Pour moi , en voyant périr tant de députés , tant de détenus , tant d'infortunés, pour des opinions politiques inspirées par une certaine conviction ou une sorte de bonne foi qui devait les faire absoudre, j'apprenais à mourir , je m'essayais à la proscription. Aussi je ne refusai aucun des travaux auxquels me condamnaient cette célébrité de tribune et cette facilité à parler devant la Convention qui m'a fait confier un si grand nombre de rapports et qui fut le motif de la haine que m'ont vouée plusieurs députés et môme des personnes étrangères à l'Assemblée. Le paysan d'Athènes était fatigué d'entendre appeler juste Aristide , et il vota pour son exil ; de même , ces députés muets étaient affligés de m'entendre applaudir en entrant dans la salle , et de me voir constamment le rapporteur du Comité de salut public. Ces applaudissements qui se faisaient entendre aussitôt que j'entrais dans la première salle avant celle de la Convention , et qui me précédèrent à la tribune pendant toute l'année 1 794 , excitèrent contre moi la haine des Jacobins , la bile de Robespierre et l'envie de Sainl-Just , à un tel point que je fus dé-

nonce trois fois aux Jacobins. On y répétait qu'il fallait se défaire de moi, et que mon influence à la tribune était dangereuse pour la liberté. Carnot me fit lire , un jour que j'entrais au comité , le journal de la Montagne ou du club des Jacobins, dans lequel j'avais été dénoncé par un vieux fanatique démocrate , alors président du département de la Seine et agent de Robespierre. Je crus devoir faire dire aux tribunes, par \m buissier, de s'abstenir dorénavant de ces signes d'approbation ; et j'allai parler au rédacteur du Moniteur, M. Trouvé, afin qu'à l'avenir il ne mît plus dans cette feuille quasi-officielle que les applaudissements m'avaient accompagné à la tribune , formule qui pouvait me devenir très funeste. Vers le môme temps , on raconta dans des nouvelles des armées et dans des lettres de généraux , que tel rapport ou tel bulletin de la Convention avait été publié la veille de telle bataille , et que cette lecture avait doublé les forces de l'armée. Le commandant des armées des Alpes écrivait, par exemple, qu'au milieu même des frimas de 1794 1 nos soldats s'élançaient contre les Piémontais en criant : Barère a la tribune. Ce qui les excitait au combat, c'était l'idée qu'on parlerait d'eux et de leurs actions courageuses dubaut de la tribune. Voilà le soldat français avec son amour de gloire et de renommée. Mais pour moi , je fus la victime des haines et de l'envie qu'éveilla cette célébrité oratoire. L'avenir

rVj MÉMOIIVKS

sera équitable et rendra mieux justice à mon modeste patriolisme; mes contemporains m'en ont cruellement puni.

XLeprise de Toulon. — Camot fait adopter au Comité les plans de Dugommier et de Bonaparte ^ après les avoir fondus ensemble.

Le mois de mars allait ouvrir la carrière aux combattants ; nous avions déjà préludé par la reprise de Toulon ; et sur ce fait d'armes, je dois rapporter ici des anecdotes de l'intérieur du comité qui ne sont point connues. — Le général Dugommier avait eu ordre de quitter les Pyrénées- Orientales pour se porter vers le département du Var. Avant de passer les gorges d'Olioules , il flt ses plans d'attaque sur Toulon , pour en chasser les Anglais et les Espagnols , à qui les royalistes toulonnais avaient livré cette clef de la Méditerranée. Un officier d'artillerie nommé Bonaparte , Corse d'origine et ambitieux par tempérament , crut devoir faire aussi ses plans d'attaque. Il n'avait que le grade de simple capitaine en janvier 1794- Salicetti , également né en Corse , était un des représentants envoyés par le comité pour diriger et activer les opérations nécessaires à la reprise de Toulon, qui devait avoir une grande influence sur l'ensemble de cette campagne décisive contre la coalition. Ce fut lui qui se chargea de porter au

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Comité de salut public, dans l'hiver de 1793 à 1 794 , les deux plans d'attaque écrits par le général Dugommier et par le capitaine Bonaparte.

Carnot , les ayant examinés avec une profonde attention , fit son rapport au comité , les cartes sur la table, selon sa coutume. 11 exposa ce qu'il avait trouvé de bon dans chacun des deux mémoires, et conclut à la nécessité d'adopter et de fondre les deux plans. Le général Dugommier était trop bon patriote pour s'offenser de ce qu'on adoptât , au moins en partie , les plans d'un simple officier de son armée. Le capitaine Bonaparte , de son côté , était trop ambitieux pour ne pas tirer un certain parti de l'adoption de quelques unes de ses idées. Ainsi que je viens de le dire , Carnot insista pour que les deux plans fussent fondus en un seul. Le comité se chargea de ce travail , qui était urgent. Quelques heures furent suffisantes , et dès le lendemain tout fut écrit, développé et délibéré. Le comité crut devoir confier à Bonaparte la partie de l'attaque qui avait été prise dans son mémoire ; mais comme son grade de capitaine ne suffisait pas pour commander une opération aussi importante , le comité lui conféra celui de chef de bataillon. Voilà le premier échelon de l'avancement militaire de Bonaparte , apprécié dès l'origine par le Comité de salut public, dont il a dit souvent dans sa prospérité du bien ou du mal selon ses passions et les circonstances.

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Quand il était consul, il disait : le Comité de salut public est le seul qui ait su vraiment gouverner. C'est le seul gouvernement qu'ait eu la France pendant la révolution. — Parlait-il des députés de la Convention , il leur reprochait leurs systèmes d'idéo-ngie et leurs innovations républicaines.

Cependant Salicetti repart pour Olioules avec les plans , cartes et arrêtés du comité. Les événements les plus heureux secondent l'exécution de ces plans. Dugommier dirige les opérations avec une sagacité, une audace et un aplomb admirables. Bonaparte , devenu chef de bataillon , se met bravement à la tête de ses canonniers ; et c'est lui qui , suivi de sa troupe , attaque et enlève , avec une valeur et une rapidité sans égales, le fort Lamalgue et les batteries en échelons sur le penchant de la montagne.

Iiettre de change tirée par la gloire.

Le triomphe de cette armée fut annoncé par moi à la tribune , et je présentai ce succès comme une lettre de change que la gloire nationale avait tirée par l'armée des Pyrénées-Orientales sur les autres armées de la République. Un mot , un rien , un à propos suffît pour électriser les courages français : cette lettre de change tirée par la gloire fut acceptée par les autres armées; elles se servirent de la même expression dans les correspondances des généraux , et cliaque jour, depuis que

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la nouvelle de la reprise de Toulon était parvenue aux diverses frontières , vit éclore et annoncer de nouveaux succès militaires. Je ne pouvais plus y suffire. Carnot nie remettait chaque soir un portefeuille de lettres des généraux ; et tantôt j'en extrayais de quoi faire un rapport d'ensemble sur l'état des armées et sur la conduite de la guerre , tantôt je faisais un rapport particulier quand il s'agissait de la reprise d'une de nos places fortes ou d'une victoire particulière sur quelque point essentiel.

Membres du Comité envoyés en mission.

Tandis que les coalisés, agglomérés dans les Pays- Bas, nous attaquaient du côté des mers , les Anglais faisaient des démonstrations contre les ports de la Manche. Le comité envoya Prieur de la Marne en mission dans les ports de l'Océan et en séjour à Lorient. Jean-Bon-Saint-Ândré demanda à se rendre en mission h Brest ; et tout y fut disposé pour protéger l'arrivage d'une grande quantité de grains et de riz que le comité avait obtenus par suite de son alliance avec les États-Unis d'Amérique.

Thomas Paine , Américain , membre de la Convention, nous aida beaucoup dans cette négociation; il en indiqua les moyens, facilita la correspondance, et travailla long-temps dans les bureaux des relations extérieures pour amener l'exécution

de ce grand achat de subsistances , d'autant plus nécessaires que sans ce secours nos armées et les départements étaient menacés d'une terrible famine. Elle se déclara, en effet, l'année suivante, 1 795. Et si le fléau éclata, ce fut parce que les instruments du comité, qui avaient, avec une grande prévoyance , préparé et appelé les subsistances en 1 794 , furent brisés par la réaction , et qu'à la place du laborieux et intelligent Robert Lindet, chargé des approvisionnements , on vit paraître dans le troisième et dernier comité un Boissy d'Anglas , que le peuple de Paris surnomma Boissy Famine, Je n'approuve point le sobriquet : je me contente de rapporter des faits notoires et publics.

Mes occupations deviennent plus nombreuses. — Dévouement à la chose publique.

Le départ de ces députés en mission , pris dans le Comité de salut public , faisait refluer leurs travaux sur ceux qui restaient. J'en eus ma bonne part, parce que je ne refusai jamais de faire le travail qu'on m'imposait. Il fallait tout ce qu'inspirent d'ardeur, de courage, de patience et de dévouement, l'amour de la patrie et la passion de la liberté , pour entreprendre tous les travaux qu'on me confia depuis le mois de novembre 1798 jusqu'à ma sortie du comité à la fin d'octobre 1794-

Cette année me vit chargé en même temps :

DE BAKÈUK. 1 39

\o Des bureaux du comité pour les relations extérieures ( avec Hérault de Séchellos ) ;

2° Des bureaux du comité pour la marine , en l'absence de Jean-Bon-Saint-André, depuis le mois de février 1 794 ;

3» Des monuments publics, théâtres , bibliothèques et de l'instruction publique ;

4° Des bureaux relatifs à la répression de la mendicité et à l'administration des secours publics ;

5° De tous les actes de législation politique , et principalement des projets de décrets sur l'administration de la guerre et des rapports des victoires des quatorze armées ;

6° Â minuit , je passais dans la salle où les ministres travaillaient assis autour d'une grande table. On tenait d'abord le conseil pour les affaires générales à proposer, et ensuite je travaillais avec chaque ministre pour les affaires de chaque département.

Que les personnes qui croient que cette nomenclature de travaux est idéale , ou au-dessus des forces d'un seul homme , se rassurent ; il ne faut pas se laisser tromper par le charlatanisme des gens en place, qui veulent faire croire qu'ils accomplissent des travaux énormes et que leur génie les leur rend extrêmement faciles. Quant à moi , sans orgueil comme sans modestie , je dirai comment je menais de front ces divers travaux. J'ajouterai cependant que je n'aurais pu y suffire sans un

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grand dévouement à la chose publique et sans l'enlhousiasme de la liberté, qui cenluple les forces d'un homme ; car ce n'est pas l'intérêt de la fortune, ce n'est pas l'intérêt d'un rôle politique ( mobiles qui n'existent jamais dans les bureaux d'un comité), ce n'est pas l'accumulalion des traitements , des honneurs et des distinctions, qui ont produit ce zèle extraordinaire.

Chacun des membres du Comité de salut public avait, comme ceux de la Convention, une indemnité de 18 fi", par jour, payée en assignats, c'està-dire une valeur nominale de 18 fr. , et bien moindre en réaliié. Quelle différence avec les indemnités que les députés se sont fait donner sous le consulat, sous l'empire , où des richesses énormes ne suffisaient pas à tant de fonctionnaires publics ! — Cependant il venait à mon audience tous les matins deux ou trois cents personnes , parmi lesquelles se trouvaient des malheureux et des mères de famille dans le besoin. Les repousser n'était pas dans ma manière d'être ni de sentir. Chacun croit qu'un homme qui est dans le gouvernement doit être riche , qu'il est bien doté par l'Etat, qu'il peut puiser dans le trésor public ; cette erreur commune ne me permettait pas de refuser des secours ; et j'étais moi-même dans l'embarras , par suite de la dépréciation des assignats. Je fus obligé d'emprunter une fois 6,000 fr. et une autrefois 10,000 , en janvier i794> pour pouvoir satisfaire aux dépenses que ma place

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m'obligeait de faire envers les familles malheureuses et les nombreux solliciteurs qui se pressent toujours dans une grande ville autour des hommes du gouvernement, accessibles , comme je l'étais , à toutes les réclamations. — Ce fut M. l'abbé de Gaudcrat, un des chapelains du roi, à Versailles, un ancien ami de mon père, qui me rendit le service signalé de me prêter ces 1 6,000 fr. , dont je n'ai pu encore rembourser qu'une partie à ses héritiers, à Auch et à Tarbes.

Détails de mes travaux. — Helations extérieures. — Marine. — Monuments publics. — Beaux-Arts. — Théâtre».

Voici donc, en résumé, ce que j'ai fait pendant toute cette période de dangers et de malheurs publics que coûta l'établissement de la République :

1 ° Les relations extérieures m'occupaient peu ; il n'y eut à traiter que ralliance de la Suède , des Etats-Unis, de la Porte-Ottomane et delà Suisse ; tout le reste de l'Europe était hostile et armé contre la France. Ces objets étaient d'ailleurs travaillés dans les bureaux des ministres , et il y avait peu de chose à faire ou à délibérer.

Q° Les travaux pour la marine se réduisaient ou à des états à signer, ou à des projets de décrets à faire délibérer par le comité avant de les présenter à la Convention , ou à des projets d'arrêtés à signer par le comité. Les mémoires étaient ou ajournés,

OU signés , ou pris en considération pour y être statué. Les nominations étaient ou accordées par le comité, ou délibérées par la Convention ; mais tout étant préparé par les bureaux ministériels , le travail du gouvernement était peu considérable.

3° Quant aux monuments , deux membres du Comité d'instruction publique , MM. David et Fourcroy, me présentaient les plans de conservation ou de construction. C'est ainsi qu'il fut arrêté , par le comité , que le côté du Louvre parallèle au Muséum de peinture et de sculpture serait élevé aux frais de la République , pendant le temps des assignats, afin d'y placer les tableaux dans une galerie ouverte par la toiture vitrée , et de transporter la Bibliothèque nationale de la rue Richelieu dans la galerie qui longe la Seine. Le terrain de la Bibliothèque devait servir à faire une grande place , depuis la rue Richelieu jusqu'à la rue Vivienne , devant la salle du théâtre des Arts (l'Opéra), avec deux belles fontaines et une galerie circulaire pour les piétons.

C'est aussi d'après ces arrêtés que je fis apporter de Marly les deux chevaux de marbre qui furent placés à l'entrée de la grande avenue des Champs- Elysées. 11 devait en être de même des statues destinées à être posées sur les deux grandes portes latérales des Tuileries vers le Pont-Royal et vers la rue Saint-Honoré. Des fondements immenses furent jetés ; ils sont à fleur de terre et

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n'ont pas été utilisés pour leur destination pre

mière; on y a posé des grilles.

On peut consulter encore la collection imprimée des arrc'tés du Comité de salut public^ que j'ai fait rendre sur plusieurs rapports de David et de Fourcroy, ainsi que sur mes rapports particuliers, pour élever des monuments publics, utiliser des œuvres d'art menacées de destruction, honorer les arts et faire travailler les artistes.

Je savais que Houdon , sculpteur célèbre , n'avait plus de travail , que sa fortune et son atelier languissaient. J'allai visiter ses travaux. Je trouvai parmi ceux que la Révolution ne lui permettait pas d'achever une belle statue de marbre d'Italie, représentant Sainte-Eustochie ; elle était destinée pour une chapelle latérale de l'église des Invalides. Finissez cette statue , lui dis-je , donnez-lui quelques attributs analogues à la liberté , et le comité vous la fera payer de suite pour la mettre dans la première salle qui précède celle de la Convention. Houdon riait de mon projet; cependant il l'exécuta, fut payé et fit placer cette statue dans la salle indiquée qui est nommée la salle de la liberté. Houdon est vivant, il peut attester le fait.

C'est moi qui fis placer dans le palais des Tuileries ces statues consulaires en pied qui sont sous les arcades, près du pavillon de l'horloge, du côté du jardin , ainsi que ces bustes grecs et romains qui ornent les deux faces de l'édifice. Je les fis

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prendre dans le magnifique jardin de M. d'Orset, émigré, au faubourg Saint-Germain.

C'est moi qui fis augmenter les diverses bibliothèques d'une foule de livres de choix parmi ceux qui étaient compris sous le nom de biens nationaux. C'est moi ([ui fis conserver les livres de la Bibliothèque nationale , dont un décret ultrarévolutionnaire voulait faire arracher les belles reliures, sous prétexte qu'il s'y trouvait des armes des rois de France et des fleurs de lis.

Sur la demande des artistes de l'Opéra, qui , à la Porte-Saint-Martin , étaient ruinés par le défaut de spectateurs , dans ce temps où il n'y avait plus ni luxe ni voitures, c'est moi qui fis transférer ce magnifique spectacle , sous le nom de théâtre des Arts , dans la salle que venait de faire construire madame Montansier, sur le terrain de l'hôtel et du jardin de Louvois. Le comité fit estimer, de concert avec elle, son théâtre et les indemnités qui lui étaient dues. On lui assigna, à des termes fixes , le paiement de 4,000,000 ; je lui en fis payer un à-compte, et y établis, en 1794» l'Opéra, qui, sans cet arrêté du comité , allait être dissous. Les acteurs passaient sur d'autres théâtres ou en Angleterre , et la France perdait une grande école pour les arts.

Les temps orageux de la révolution et la grande quantité d'assignats nuisaient d'ailleurs aux recettes de tous les grands théâtres. Je fus aussi obligé de faire venir le comité au secours du théâ-

tre Feydoau , du théâtre de la République ou Richelieu , et du théâtre du faubourg St-Germain, connu sous le nom de Théàlro-Franrais. Soixante mille francs furent donnés en deux époques aux sociétaires de Feydeau , et à la direction du théâtre de la rue Richelieu , qu'avait alors un M. Gaillard. Nous en avions fait bien davantage pour le Grand-Opéra. Quant au théâtre du faubourg Saint-Germain, nous dûmes, selon toute justice , indemniser les acteurs de madame Montansier, que nous avions privés de la grande salle de l'Opéra actuel .

Quand je suis revenu de ma proscription , je n'ai trouvé de la reconnaissance que parmi les artistes et les sociétaires de Feydeau , de l'Opéra , des Variétés , et parmi les acteurs du Vaudeville, pour lequel le comité avait fait peu de chose. J'avais cependant rendu bien des services à un grand nombre d'individus à Paris , soit pour leur vie, soit pour leur sûreté, soit pour leur fortune , soit pour leurs opérations commerciales. Tout ce bien , il est vrai , m'a laissé le plaisir de l'avoir fait; mais la reconnaissance seule m'est venue des artistes.

Ils valent mieux que les autres hommes. Qu'ils trouvent ici le témoignage de ma profonde reconnaissance pour ce qu'ils ont fait afin de procurer quelques plaisirs à mes vieux ans. Les arts ont consolé ma vie de tant de peines !

Il y avait 5oo,ooo francs d'arriéré dans la masse

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