‹ Mémoires de B. Barère, membre de la Constituante, de la Convention, du Comite de salut public, et de la Chambre des représentantsChapitre 8 sur 27 · II. il · texte numérisé non relu

II. il

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Je lui opposai la volonté du comité , qui m'avait confié ce rapport cssenlicl. 11 fallait ,disais-je, y démontrer à l'Rurope, môme victorieuse (ce qui était bien loin de nos craintes), que l'intégrité de la France était impossible à détruire pour trois ans seulement; que les peuples de France, accoutumés à exister réunis sous le môme lien fédéralif de provinces et sous le môme gouvernement , ne resteraient jamais long-temps sous un joug étranger et sous une domination conquérante ; enfin que la France libre , puissante et une, était devenue de premier ordre et de premier besoin dans la fédération générale des familles européennes. Je me proposais de développer tout cela, reprit naïvement Hérault de Séchelles , et j'ai commencé mon travail. J'insistai pour la restitution des pièces au comité et dans mes mains ; il me donna de vaines promesses. Il fallut d'autres événements pour lui prouver la nécessité d'être fidèle à ses engagements ; mais ce furent des événements trop malheureux pour cet excellent collègue. Quant à moi , je n'ai pas cessé de le conseiller, et ensuite de le plaindre , lorsqu'il fut accusé par le Comité de sûreté générale qui avait découvert ses liaisons avec Proly. Jusqu'au moment de son arrestation, j'avais été bien loin de le soupçonner d'aucun mauvais procédé, moins encore d'aucime action répréhensible. Avant qu'on songeât à l'accuser, il était venu au comité me prier de solliciter pour lui son envoi en mission à Huningue et dans le

déparlement du Haiil-Rhin; il s'ennuyait, disait il , de la monotonie dos travaux do la Convention. Je demandai donc ce congé le soir môme , après lui avoir fait observer qu'il n'y avait pas de motif pressant pour que le comité envoyât un commissaire à Huningue , où se trouvait le général Pichegru , qu'on observait toutefois , à cause du voisinage du prince de Condé et du corps des émigrés. Eh bien! je l'observerai, ajouta-t-il , et le but de ma mission est utile.

X>e Comité de sûreté générale le met en accusation.

On s'étonna, il est vrai, de la demande que j'exposais pour Hérault de Séchelles , mais on l'accorda cependant. Nous n'y pensions plus lorsque M. Backer, autant qu'il m'en souvient , un de nos résidents dans les cantons , nous écrivit que Hérault de Séchelles n'était resté que quelques instants àHuningue , et qu'il s'était rendu à Bàle oîi il avait conféré long-temps avec l'ambassadeur français, M. Barthélémy; que sans doute le député en mission avait agi de concert avec le Comité; mais qu'il croyait néanmoins de son devoir de relater ce fait dans ses rapports diplomatiques.

Cet avis éveilla l'attention sur la mission de Hérault de Séchelles à Huningue Le Comité de sûreté générale fut prévenu qu'il avait recelé chez lui un ancien commissaire des guerres émigré. Le

fait fut constaté dès le retour de Hérault de Sechclles à Paris. Il se trouva en outre chez lui une grande quantité de cartons remplis de papiers diplomatiques qu'il avait, dit-il , fait apporter à son domicile par un chef de division des bureaux du Comité de salut public , afin de les étudier, étant chargé , de concert avec moi , de cette partie de l'administration.

Le Comité de sûreté générale avait déjà fait arrêter l'émigré. Hérault de Séchelles en référa ensuite au Comité , qui me demanda pourquoi les cartons du bureau des relations extérieures se trouvaient distraits du Comité , et mis à la discrétion d'un do ses membres. — Je répondis que les faits concernant cette translation de papiers m'étaient complètement étrangers et inconnus ; que pour sassurer de la vérité , il fallait interroger le chef de division de ce bureau , vieillard plein de probité (il se nommait iMaudru et jouissait d'une juste réputation de franchise et de loyauté; c'était un homme âgé de soixante ans). Appelé en effet à dire ce qui s'était passé, cet employé témoigna que depuis plus d'un mois je n'avais pas paru une seule fois au bureau diplomatique, retenu que j'étais par mes nombreux rapports ; mais qu'avant son départ pour le Haut-Rhin , Hérault de Séchelles lui avait ordonné de porter chez lui les divers cartons contenant les dossiers des relations extérieures. M. Maudru l'entendant ajouter qu'il n'avait le

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temps de les parcourir que chez lui , s'était conformé à ses ordres.

On apprit ensuite par les rapports des domestiques de Hérault que rAutrichicn Proly venait tous les jours passer plusieurs If&uros chez leur maître. On comprit dès lors le motif de celte translation de cartons, et comment s'était opérée la soustraction des cartes anglaises du traité de Pilnitz et des autres pièces et instructions concernant le partage de la France.

Je ne sentis que dans ce moment combien ma liaison avec Hérault de Séchelles et sa coupable conduite auraient pu m'ètre funestes , dans un temps où les soupçons et les accusations planaient sur toutes les têtes. Mais le Comité s'empressa de me déclarer qu'il était constamment satisfait do ma conduite et de mes travaux ; je les continuai avec un nouveau zèle.

Quelques bonnes actions. — Xies condamnés d'Orléans. — Selville, député de rEure.

H se présenta bientôt une occasion de servir l'humanité, et je la saisis avidement. Plusieurs négociants et citoyens recommandables d'Orléans avaient été condamnés à mort. Leur crime était d'avoir insulté à la représentation nationale dans la personne du député Bourdon, qui aurait du se montrer moins irascible et plus généreux avant que celte accusation eût été produite en justice. — L'an-

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cien évèque d'Orléans (de Jarente) , que je voyais trôs souvent chez son ami M. d'Allcl-de-Villeneuve, trésorier de la ville de Paris , vint me dire que si je voulais parler au président de la Convention et faire recevoir à 4a barre la députation d'Orléans, et les parents des condamnés, lui Jarente lirait la pétition par laquelle ils demandaient un sursis au jugement. Je ne demandais pas mieux que d'adoucir les maux delà révolution (on me rendra un jour cette tardive justice) ; j'adoptai avec empressement cette demande. J'obtins du président que l'on entendît les pétitionnaires , et qu'ils seraient favorablement accueillis. M. de Jarente sut inspirer de l'intérêt en faveur de ces malheureux ; les esprits n'étaient pas mal disposés dans l'Assemblée, et j'allais appuyer la pétition lorsque plusieurs voix acharnées firent passer à l'ordre du jour.

Un membre de la Convention , député de l'Eure, nommé Philippe Delville, fut plus heureux que le commissaire des guerres, émigré, trouvé dans l'appartement de Hérault de Séchelles. Il avait été mis hors la loi comme s'étant soustrait au décret d'arrestation des 78 députés : il se cachait dans Paris. Un jour il se trouva avec moi à dîner chez son ami M. de Normandie, liquidateur général: celui-ci m'avait invité sans me prévenir que Philippe Delville était chez lui. ij'heure du repas ayant réuni plusieurs convives^ M. de Normandie alla prévenir le proscrit que j'étais dans le salon, qu'il n*y parût pas si ma présence lui donnait quelque

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in quiétude. « Non , non , répondit Delville , je connais le caractère et les principes de Barère ; il est incapable de me faire dd mal en aucune manière (i). »

D'après cette réponse, M. de Normandie me plara près de son ami à table. Je lui touchai la main en signe d'amitié et d'intérêt pour son infortune; il y parut sensible. La présence de tant de convives ne me permit pas d'abord de lui parler davantage; mais après le dîner, lorsqu'on passa au salon pour prendre le café , je crus pouvoir lui parler plus librement : «Ne vous exposez pas tant, mon cher collègue , lui dis-je ; avec moi vous ne risquez rien ; mais d'autres pourraient vous reconnaître. Soyez tranquille, je ne vous ai point vu, ou plutôt je prends part à votre situation qui dans un autre temps peut-être sera la mienne. » Delville me serra la main en me disant : « J'ai dit h de Normandie que je vous connaissais et que je me fiais à vous. » — Delville ne rentra à la Convention qu'au mois de novembre avec les 73 députés : ainsi , il passa ses six mois de proscription sans danger. Ah! si j'avais pu également sauver ou faire oublier mes autres infortunés collègues ! Dieu m'est témoin que je

(1) Voyez dans le Moniteur de la fin de février ou du commencement de mars, les paroles que M. Delville a prononcées à la tribune lors de mon accusation. Je ne pensais pas qu'il (Vrail jamais mention de cet incident ; je ne le lui demandais pas. C'est le cri de sa conscience qui le porta ce jour- là à parler de ma conduite envers lui quand il était malheureux.

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n'en eusse laissé échapper ni l'occasion , ni les moyens !

Mot de Robespierre sur Saint Just. — Avis de Saint- Just à Robespierre.

Depuis son retour de Fleurus , Saint-Just était resté quelque temps à Paris, quoique sa mission (le représentant près des armées de Sambre-et- Meuse et de Rhin-et-Moselle ne fût pas terminée. La campagne ne faisait que de commencer; mais il avait quelques projets en vue, et il demeura au Comité, ou plutôt dans son bureau , où il était toujours concentré et pensif. Robespierre , en parlant de lui au Comité, disait familièrement , et comme on parle d'un de ses intimes amis : « Saint-Just est taciturne et observateur; mais j'ai remarqué, quant à son physique , qu'il a beaucoup de ressemblance a^'ec Charles IX. » Cela flattait peu Saint- Just, qui était plus profond et plus capable de révoluLionner que ne l'était Robespierre. Un jour que celui-ci se mettait en colère, au sujet de quelques dispositions législatives ou décrets qui ne lui convenaient point, Saint-Just lui dit: « Calme-toi donc, ienipwe est au /legmatique. »

Saint-Just propose de faire travailler les nobles aux grandes routes.

Saint-Just avait, en effet, un tel flegme que, vers cette époque, il vint un soir proposer auComité

un étrange moyen de terminer promptement la lutte de la révolution contre les nobles suspects et détenus. Voici quelles furent ses expressions : « Il y a mille ans que la noblesse opprime le peuple français par des exactions et des vexations féodales de tout genre : la féodalité et la noblesse n'existent plus ; vous avez besoin de faire réparer les routes des départements frontières pour le passage de l'artillerie , des convois , des transports de nos armées : ordonnez que les nobles détenus iront par corvée travailler tous les jours à la réparation des grandes roules. »

Il faut dire la vérité , et rendre justice à qui il appartient : quand cet écrit paraîtra , ce sera sur mon tombeau; je ne serai pas suspect de mensonge ni de flatterie à cette époque , où vraisemblablement il ne restera personne du Comité de salut public. Eh bien ! quand Saint-Just eut fini , il n'y eut parmi nous tous qu'un mouvement d'indignation silencieuse auquel succéda la demande unanime de l'ordre du jour. Je crus devoir stipuler pour le caractère national , en disant à Saint-Just et au Comité que nos mœurs répugneraient à un tel genre de supplice appliqué aux détenus , quand même la loi le prononcerait ; que la noblesse peut bien être abolie par les lois politiques , mais que les nobles conservent toujours dans la masse du peuple un rang d'opinion , une distinction due à l'éducation, et qui ne nous permet pas d'agir à Paris comme Marins agissait à Rome.

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