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t. Eh bien! s'écria Saint-Just , Marius était plus politique et plus homme d'État que vous ne le serez jamais ! J'ai voulu essayer les ibrces , le tempérament et Topinion du Comité de salut public. Vous n'êtes pas de taille à lutter contre la noblesse, puisque vous ne savez pas la détruire ; c'est elle qui dévorera la révolution et les révolutionnaires. Je me retire du Comité. »
Il se retira brusquement et repartit pour les armées jusqu'au moment où il crut pouvoir tenter d'exécuter des projets plus vastes avec Robespierre , Coullion et Lebas , ses inséparables.
Saint Just dénonce Hoche au Comité. — Débats entre ce général et Pichegru.
Revenu dans les camps , Saint-Just ordonnait, réglementait, exerçait la dictature militaire. Il ne tarda pas à nous dénoncer le général Hoche comme ne suivant que ses propres idées et non les plans prescrits par le Comité et apportés par les représentants en mission. Ce général paraissait, en effet, se mettre toujours hors de ligne et ne savait pas obéir; mais il commandait avec autant d'audace que de talent. Placé à la tète de l'armée de Rhinet Moselle , il était le rival et peut-être l'ennemi de Picliegru, son voisin dans le commandement de l'armée du Haut-Rhin. Les débats entre les deux généraux , avivés encore par les ordres absolus de Saint-Just, éveillèrent enfin l'attention du Comité
dp: barère. 171
sur les aïolifs (ruiie conduite si peu conforme aux inlérèls de la défense publique.
Hoche suspectait hautement les intentions de Pichegru , qu'il disait être d'intelligence secrôlc avec le prince de Condé. Pichegru disait de son côlé qu'il ne devait pas obéir aux ordres de Hoche, ni coopérer à ses succès ou à l'exécution de ses plans. Les querelles furent portées à un tel point d'exaspération et de rivalité , que Saint-Just se décida à faire arrêter Hoche et à l'envoyer au Comité de salut public , et qu'il fit passer toute la correspondance des deux généraux, soit entre eux , soit avec les deux représentants Saint-Just et J.ebas.
Le résultat de ces divisions fut que Hoche , homme fidèle à la patrie, mais absolu dans ses volontés et affectant l'indépendance à l'égard des plans du Comité , fut détenu plusieurs mois au Luxembourg; tandis que Pichegru , traître à son pays, en fut quitte pour être révoqué de son commandement et mis à la tête de l'armée qui entrait en Belgique.
Pichegru envoyé en Belgique obéit avec peine. — Ses intelligences avec les réacteurs.
Ce n'est pas que, dans cette circonstance, le Comité de salut public agît avec la connaissance de la vérité, qui n'a été acquise que postérieurement à 1794 , car c'eût été un crime de sa part: râais
172 MÉMOIRKS
il était irrité de la désobéissance, de l'orgueil et de la rivalité haineuse de Hoche. D'un autre côté, il était alors bien loin de penser que Pichegru, parvenu du rang de simple canonnier au grade de général en chef, put trahir la République, tromper lâchement le gouvernement qui l'avait ainsi élevé à un rang où son éducation et ses moyens ne lui permettaient pas de prétendre.
Un simple incident de correspondance nous éclaira néanmoins un instant sur ce général , et suffisamment pour qu'il nous parût urgent de le retirer du Haut-Rhin et de l'éloigner en le jetant dans des pays à conquérir sur le bord de la mer. Mieux que personne , j'ai su les détails de cette affaire , puisque moi-même alors je fus chargé d'écrire à Pichegru. Par une première lettre très courte, le Comité lui donna l'ordre formel d'aller commander en Relgique et de quitter le commandement de l'armée du Haut -Rhin dès la lettre reçue.
Naturellement froid et entêté , Pichegru répondit qu'il ne pouvait quitter son armée d'après les calomnies que Hoche avait répandues sur son compte ; que son honneur lui défendait d'obtempérer à de pareils ordres avant d'avoir eu justice des imputations semées contre lui dans son armée et dans celle de Sambre-et-Meuse.
Par une seconde lettre, le Comité lui dit laconiquement : f< Général, le Comité vous réitère pour la dernière fois l'ordre d'aller commander dans la
Dr: iuiu:ui;. 17 >
Belgique, à la tète des forces cjui vous sont assignées; rien ne peut vous dispenser d'obéir ; h; Comité se charge de vos caloninialonrs et de vos ennemis. Si le jour de la réception du présent ordre vous n'êtes point parti , le Comité prendra d'autres mesures contre vous. » — Pichegru obéit, et les complots tramés pour ouvrir les frontières du Haut-Rhin furent du moins ajournés. On verra par la suite des événements que les opinions de Pichegru et ses intelligences étaient connues de la partie réactionnaire de la Convention, qui gardait le plus profond silence jusqu'à ce qu'elle put lever la tête et écraser la Piépublique.
Quel est le général que les réacteurs de 1 794 appelèrent de préférence à tout autre à Paris en février 1795? Ce fut Pichegru, quoiqu'il fût occupé de la conquête de la Hollande à cette époque ; mais tout devait céder au besoin d'avoir à la tête de la réaction armée un général animé d'une opinion semblable à celle des réacteurs. A cette opinion il fallait d'ailleurs ajouter ces intelligences dès long-temps entretenues avec le prince de Condé et le corps des émigrés, intelligences prouvées depuis , par la correspondance de Klinglin saisie en l'an v par le Directoire exécutif ( septembre 1 797) , et par toute la conduite postérieure de Pichegru , soit avant le 18 fructidor, soit plus tard en Angleterre et avec Moreau à Paris en i8o3.
Lie Comité de salut public fait interroger le général Hoche par Carnot, et le soustrait à la haine de Saint-Just (l).
A l'armée de Rhin-et-Moselle , Saint-Just et Lebas eurent des démêlés très vifs avec le général Hoche , brave patriote , qui se plaignait des obstacles suscités à dessein par le Pichegru, commandant l'armée du Haut-Rhin , pour entraver l'exécution des plans de campagne envoyés par le comité. Les représentants , Saint-Just et Lebas , ne soupçonnaient pas sans doute encore la perfide conduite du général Pichegru, dont les intelligences secrètes avec le prince de Condé , placé de l'autre côté du Rhin , ne furent connues que beaucoup plus tard par les mémoires des émigrés ; ils montrèrent beaucoup de défiance et d'hostilité contre le brave et fidèle Hoche. Dans un rapport très malveillant, ils écrivirent au comité qu'il était urgent de changer le commandant en chef de l'armée de Rhin-et-Moselle , et qu'en conséquence ils avaient cru devoir faire mettre en arrestation le général Hoche pour l'envoyer rendre compte de sa conduite au comité.
Hoche est donc arrêté et conduit à Paris : les deux représentants y arrivent en môme temps. Carnot est chargé d'interroger l'accusé. Après avoir entendu ses réponses, il rapporte au comité
(1 Fragment inlrrcalé.
DE BAKÈUK. 1 70
que le général Hoche a en effet refusé d'exécuter quelques parties du plan de campagne , ne voulant point exposer le salut de l'armée et sa propre responsabilité , de concert avec un homme aussi tortueux dans sa conduite et aussi récalcitrant que s'était montré déjà , en plusieurs occasions j le général Pichegru .
Carnot ajouta que cette affaire méritait un plus sérieux examen ; mais qu'en altenrlant, pour la sûreté môme du général Hoche, il fallait le retenir dans la prison du Luxembourg et ne pas l'exposer au choc de certaines passions.
Saint-Just vit ainsi échapper à sa dénonciation un brave général qui lui était antipathique ; Saint- Just ne pardonnait jamais. Faire oublier les détenus était à cette époque un moyen certain de les sauver. Aussitôt après le 9 thermidor, le général Hoche fut rendu à la liberté.
«Tanaortis les effets de la loi du 2 1 germinal contre les nobles. — Registre des réquisitions.
J'ai parlé , il } a un instant , des violences que Saint-Just voulait faire commettre par le Comité contre les nobles et parents d'émigrés détenus dans les diverses prisons, d'après la loi des suspects. J'ai dit comment j'avais cru devoir m'opposer à cette proposition d'un nouveau Marins , persuadé que la noblesse n'étant plus un ordre
dans l'Etat ses membres doivent être traités comme les autres citoyens, et punis d'après les m(*mes lois, s'ils sont ju^és coupables.
Lorsque la loi du 21 germinal an 11 (mars 179I) vint frapper tous les nobles qui se trouvaient dans Paris , et les força d'en sortir dans un court délai pour aller se mettre en surveillance dans les communes environnantes, le Comité, sur ma demande accompagnée de plus de cent pétitions , adoucit l'effet de cette dure injonction, en mettant en réquisition les individus nobles qui pouvaient être utiles aux administrations , à l'instruction publique, aux académies, aux sciences , aux lettres et aux arts. — Je fis établir en conséquence un grand registre dans une des salles du ('omité , et j'expédiai plus de six mille réquisitions individuelles pour les causes les pius légères et pour des motifs d'utilité quelconque. Ce registre existe encore dans les archives du Comité de salut public, qui ont été déposées dans la grande collection que M. Daunou surveille et dirige à riiôtclde Soubise. J'ai fait tout cela, quoique je n'aie jamais défendu les privilèges abusifs , et que je sache que les privilèges de la noblesse ont été des plus onéreux à la nation. C'est par ce moyen que je sauvai, par exemple, la vie à ^L de Paraza, président à mortier au parlement de Toulouse , homme d'ailleurs très savant et profondément versé dans la littérature classique et nationale. M. de Chàteauneuf , auteur do la biographie des généraux et des
DK BAUERE. ly-y
militaires distingués dans les armées de la République , vint aussi me demander plusieurs fois des réquisitions pour des femmes et pour des gens de lettres , et il les obtint toujours. Les réquisitions s'étendirent par mes soins jusque sur les théâtres, où je fis conserver plusieurs jounes artistes que la loi de l'enrôlement militaire eût enlevés à la scène dramatique et lyrique.
11 y avait dans les bureaux de la correspondance et de rinstruclion publique dépendants du Comité , quelques nobles qui s'y étaient réfugiés comme dans un asile ; je leur conservai cet asile d'où les expulsait la loi du ai germinal.
Plaintes de Saint-Just.
Cette loi tyrannique était l'ouvrage de Saint- Just. Que Ton consulte le Moniteur du 22 germinal, où elle est rapportée avec l'exposé des motifs, et l'on verra que s'il n'y avait pas eu de Comité , Saint-Just aurait exercé le pouvoir avec autant de fanatisme dictatorial que le fît Marins, ce grand ennemi de l'aristocratie romaine. L'ami de Robespierre ne me pardonna point d'avoir amorti le coup qu'il venait de porter. Aussi vint-il, pendant que j'étais à la tribune de la Convention, feuilleter avec un inconnu mon registre des réquisitions. Il y prit certains noms , et quelques jours après , vers minuit, Robespierre et II. 12
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Saint-Just entrèrent au Comité, où ils ne venaient pas habituellement ( ils travaillaient dans un bureau particulier, sous prétexte qu'ils avaient des attributions de travail toutes particulières ). Quelques instants après leur entrée, Saint-Just se plaignit de l'abus que je faisais des réquisitions, accordées , disait-il , avec une profusion telle que la loi du Qi germinal était comme non avenue.
Xie bourgeois parisien qui veut absolument être noble et banni de Paris.
[ AiU milieu de ces dispositions sévères prises contre les nobles , il se passa dans mon audience, rue Saint-Honoré, hôtel de Savalette , une scène que les auteurs comiques auraient pu revendiquer. Un bon Parisien du Marais, fils d'un échevin de la ville de Paris , vint me consulter pour savoir s'il devait quitter la capitale et aller se placer en surveillance à Passy. Je lui répondis que sa noblesse n'était pas cetle noblesse féodale qui avait tout perdu à la Révolution , et sur qui tombaient les soupçons du législateur. Mais le bourgeois du Marais insiste pour être compris dans la loi. J'insiste à mon tour pour qu'il reste à Paris avec sa famille, en lui répétant que sa noblesse toute moderne n'est pas le moins du monde menacée. Alors le fils de l'échcvin dé Paris se fâche devant une assemblée assez nombreuse ; il parle haut; il dit qu'il est aussi noble que tout
DE DAUÈRE. 1 79
autre noble de France ; que l'cchevinage donne une noblesse reconnue et transmissible. Dans l'intention de le calmer, et feignant d'adopter la 16gilimilc de son orgueil aristocratique assez intempestif, j'offre de lui donner une réquisition comme noble et lettre autorisé à rester à Paris.
— « Non monsieur, reprend-il , je ne suis point homme de lettres. Je suis fils d'un échevin de la ville de Paris , je dois sortir, et je sortirai d'après la loi. » Il se relira fort en courroux. ]
Accusation de Saint- Just contre moî.
C'est le vice inhérent aux mauvaises lois et surtout aux lois pénales dénuées de motifs et atteignant un grand nombre d'individus non coupables, de frapper de nullité leurs propres dispositions.
— Saint-Just ne le comprit pas. Il s'en prit à moi et m'accusa d'avoir mis en réquisition les parents de plusieurs émigrés, tandis que la loi les punissait dans leurs biens et par la suspicion.
— Le Comité parut affecté de ce reproche et demanda que Saint-Just s'expliquât et nommât des parents d'émigrés; il en cita plusieurs, mais ils nous étaient inconnus à tous. Il nomma ensuite ma;lemoiselle d'Avisard de Toulouse , dont le père était à l'étranger. Ici je répondis que le sort de cette aimable personne, âgée de seize ans, et obligée par les terribles lois contre les émigrés de subsister à Paris du travail de ses mains , puis-
i8o HKMomtis
qu'elle était occupée à faire des guêtres pour les soldats de nos bataillons , était au plus haut degré digne de compassion et d'intérêt. J'avais connu, à Toulouse, sa famille , une des plus distinguées du Parlement , et j'ajoutai qu'aux veux de tout homme qui avait connu le Languedoc , le nom de son grandpère, M. Riquet de Bonrepos , copropriétaire du célèbre canal du Languedoc , et magistrat recommandable, devait être un titre de sollicitude et de protection spéciale pour sa petite-fdle ; cette explication fut jugée suffisante par le Comité de salut public. H vit bien que ce n'était là qu'une mauvaise récrimination de Saint-Just , appuyée par la présence de Robespierre. Les divisions commençaient alors à se former dans le sein de notre conseil. On y remarquait avec évidence Saint-Just, Couthon et Robespierre , constituant une espèce de triumvirat qui se concertait et prenait ses mesures pour éclater en temps opportun, et s'emparer du pouvoir du Comité aussitôt qu'il serait parvenu à le déconsidérer, à le rendre même suspect à la Convention, et à pouvoir se passer de ses lumières et de ses travaux.
Sufoumy m'attaque aux Jacobins. — J'y suis ajourné sur la proposition de Robespierre.
On trouvera dans les journaux des Jacobins et dans le journal de la Montagne la motion homicide faite à cette époque contre moi par un nommé
DK B AU ÈRE. l8l
Dufourny, président du département de la Seine, patriote exagéré , motionnai rc forcené et acariâtre qui ne lâchait jamais sa victime. Il m'avait déjà signalé depuis long-temps comme un aristocrate dangereux au milieu du Comité de salut public, dontil fallait se débarrasser sur-le-champ. Les journaux du temps montreront aussi que Robespierre appuya hypocritement la motion de Dufourny, tendant à me mettre en accusation au plus tôt. Robespierre se résuma en disant que celle opinion sur mon compte pouvait avoir quelque fondement, mais qu'il fallait attendre quelques jours; que l'on avait encore besoin de mes travaux et de quelques rapports pour mieux arriver au but proposé. — Je fus donc ajourné; et en entrant au comité le lendemain matin, Carnot, qui lisait attentivement les séances du club des Jacobins, vint à moi et me dit : « Tu seras bientôt mis en accusation, te voilà lancé aux Jacobins , mais on fa ajourné. » — « Je vais continuer , lui dis-je , à mériter la haine de mes accusateurs. Allons travailler pour la patrie. » J'avais à préparer mes rapports pour ce jour.
Xies proconsuls. — Dubois-Crancé.
Cette époque de 1794 était si féconde en événements et en excès produits par les représentants en mission dans les départements, que je trouvai l'occasion de Aiire révoquer quelques uns de ces
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représentants. Tels furent Dubois-Crancé et Âlbille, envoyés à Lyon pour calmer celte ville et la réconcilier avec la République , et non pour la révolter, et pour trouver l'occasion de sévir militairement contre ses habitants égarés , ou plutôt exaspérés par les événements antérieurs au siège.
11 faut que l'histoire , pour être équitable , distingue avec soin les représentants dans les départements des représentants près des armées; autant les premiers furent funestes, despotes, atroces même, autant les seconds furent utiles , braves et patriotes. Les députés envoyés dans les départements se croyaient la Convention même ; c'étaient des Verres , des proconsuls romains, tels qu'en eut la capitale du monde dans ses temps d'anarchie et de corruption. Us inlligeaient des peines à leur gré, ils faisaient arrêter patriotes et aristocrates pêle-mêle , et souvent avec aussi peu de motifs ; leurs arrêtés prononçaient la peine de mort arbitrairement ; ils usurpaient la puissance législative, et la réunissaient à la puissance executive, et même à la puissance judiciaire, puisqu'ils dirigeaientouinfluençaientles opérations des tribunaux criminels et révolutionnaires , créaient des suspects, établissaient des commissions. En un mot, ces hommes laisaient exécrer la Convention , le Comité de salut public et la liberté.
Il me parut , d'après la correspondance de Lyon lue aa Comité, que Dubois-Crancé aurait pu éviter
DE OARÈnE. l83
d'en venir avec les Lyonnais à une extrémité aussi terrible que des hostilités et un siège comme on on eût dirige contre des peuples ennemis ou étrangers à la France. Robert Lindet , malgré son esprit sage et ses formes conciliatrices, avait manqué ce rapprochement nécessaire de Lyon et de Paris, en juin 1 793 ; et c'est au printemps de 1 794» que Dubois-Crancé , par ses manières hautaines et dures, par ses exigences outrées , rompit tous les liens nationaux qui unissaient les industrieux Lyonnais et le gouvernement de la Franco libre. Je proposai de le rappeler et d'envoyer à sa place desreprésentants plus pacificateurs. Dubois-Crancc le sut, et vint en poste rompre en visière avec moi au Comité. Je défendis mon opinion en m'appuyant sur la correspondance et le vœu unanime du Comité. Le pronconsul ne fut point absous de ses fautes, mais il attendit à la Convention le monaent oii il pourrait m'attaquer et se venger de ma sincérité et de mon plaidoyer en faveur des Lyonnais. Cette occasion se présenta lorsque les réacteurs de la Convention se furent réunis en décembre et janvier 1794 et 1 795. Alors , de tous les membres du Comité , je fus le seul que Dubois-Crancé attaqua dans ses discours et ses motions. 11 ne vit que moi digne de sa colore. (Yoy<3z \e Mo/i/ieurde cette époque). Je fus contraint, pour ma défense, de composer un écrit dirigé personnellement contro lui.
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Barras et Fréron, — Zteur ingratitude.
Il est encore deux représentants dont la haine peu méritée m'a été bien funeste. — Barras et Fréron, envoyés dans le Midi , avaient organisé le trouble et les vexations à Marseille; ils avaient appelé celte ville Commune sans nom , et s'y élaient signalés d'une manière atroce par des fusillades trop fameuses. Le Comité fut obligé de les rappeler à Paris , et refusa de les recevoir. Leurs actions les accusaient avec trop d'évidence ; mais le Comité voulant mettre un terme à ces fatales mises en accusation des représentants, aima mieux /et^oquer qa accustr.
Fréron et Barras se croyaient proscrits ; ils n'étaient qyximproiwés. Ils venaient tous les soirs dans la première salle du Comité. Ce fut à moi qu'ils s'adressèrent constamment, et je tâchai de les consoler de cette espèce de disgrâce et de rappel. Je les engageai môme à me communiquer leurs moyens de défense , la justification de leurs arrêtés et de leur conduite : ils le firent et ne trouvèrent d'accueil que chez moi. Néanmoins , quand le 9 thermidor les eut délivrés de la crainte d'être accusés par Robespierre et Saint-Just, qui avaient noté dix-huit de ces représentants comme étant exagérés et contre-révolutionnaires par leurs excès , ils se liguèrent contre moi. oubliant ce que j'avais fait en leur faveur. Fréron me diffama chaque jour
DE RAUknK. l85
dans sou Orateur du peuple , ot Barras faillit me laisser assassiner, le i3 germinal an III, dans la rue Saint- Honoré, ainsi que je l'expliquerai quand j'en serai venu aux événements de cette époque (i 796).
On m'écrit de Suisse pour m'engag er à sauver le Dauphin.
On eût dit que ce printemps de 179^ , pendant lequel j'accomplis tant de travaux, devait être la période où ils seraient les plus méconnus. Un soir, vers onze heures , une lettre timbrée de Suisse m'arriva au Comité pendant la délibération ; elle était jointe à plusieurs autres lettres de Paris et des départements. Le timbre étranger m'avant frappé, j'ouvris la lettre aussitôt. Quel fut mon étonnement! Cette lettre, signée d'un nom très connu , m'engageait , après bien des éloges donnés à mon énergie et à mon influence politique, à me signaler d'une manière très remarquable pour la France et pour le sang de ses rois. L'honnête correspondant me disait que l'on comptait sur moi de l'autre côté du Rhin , et que si je voulais, comme cela était possible à un homme en pouvoir, aller prendre au Temple le fils de Louis XYI et l'amener à Baie, ma gloire et ma fortune seraient au comble ; que je devais tout attendre d'un prince magnanime et généreux pour prix d'une aussi belle action.
Je croyais rêver : je relus cette missive, j'en examinai l'authenticité ; je vis l'adresse : elle était en
l86 MÉMOIRES
effet pour moi , cl la lettre était bien écrite, bien signée ; elle contenait des indications positives.
Dans ces temps de soupçons et de faciles accusations, je me figurai que quelque malintentionné ou quelque ennemi secret avait conçu le projet de me compromet Ire ou de me faire accuser de trahison , au moyen de cette lettre , qui aurait pu être interceptée à dessein ou arrêtée à la poste aux lettres par des commissaires très ombrageux cliargés d'examiner les correspondances adressées à l'étranger ou venant de l'étranger. Je résolus sur-le-champ, pour prévenir nettement toute méprise ou toute calomnie, de déposer celte lettre au Comité de salut public. J'en donnai communication à mes collègues; ils n'y firent pas une grande attention, persuadés que c'était un moyen que quelque émigré avait employé pour me faire suspecter. Ils me conseillèrent d'aller déposer cette pièce au Comité de sûreté générale, pour qu'il en recherchât le degré d'authenticité ou découvrît le piège qu'elle pouvait receler. — Dans ce cas, leur dis-je , j'écrirai sur le dos de la lettre la date de sa réception et le motif du dépôt avec l'acte de dépôt au Gomité de sûreté générale , ce qui sera signé pardeux membres du Comité de sûreté publique , et par moi. — Cela fut exécuté h l'instant. On verra plus lard combien ma prévoyance était juste , et qu'aucune précaution humaine ne saurait nous garantir des atteintes de la haine et de la mauvaise foi.
DE BAflÈRE. 1B7
Ainsi que je le dirai dans la suite de ces Mémoires, à l'époque de mon accusalion pendant l'hiver de 179^ à 1790, les nouveaux membres du Comité de sûrelé générale , tels qu'André Dumont , Clauzel et Pémarlin , furent assez peu délicats pour m'opposer comme motif d'accusation cette môme lettre remise par moi. Mais leur haine n'avait pas su lire au revers l'acte de dépôt authentique , constatant que c'était moi-même qui avais fait connaître cette pièce.
Bonaparte accusé par les OZarseilIais.
En parlant tout-à-l'heure de Marseille , j'aurais dû ne pas omettre un fait assez intéressant , puisqu'il contribue à faire connaître ce capitaine corse, devenu général de brigade d'artillerie au siège de Toulon. Le Comité gavait envoyé à Marseille avec le général Lapoypc , afin d'organiser la défense de cette ville contre les croisières anglaises qui y entretenaient toujours des intelligences funestes pour la tranquillité des habitants et du gouvernement.
Aussitôt que Bonaparte fut arrivé, il s'occupa activement des travaux nécessaires pour relever de ses ruines le fort qui domine la ville, et que les habitants avaient démoli, à l'imitation des Parisiens du i4 juillet 17^9. Dès que les Marseillais virent se relever cette bastille nouvelle, ils se bâtèrent <le dénoncer les deux généraux à la Con-
ventioii. Cette pétition , écrite dans un style très véhément , produisit un tel effet à l'assemblée , devant laquelle les députés de Marseille se présentèrent , que plusieurs voix demandèrent le renvoi de Lapoype et de Bonaparte au tribunal révolutionnaire. Toutefois , l'avis qui prévalut fut le renvoi de la pétition à l'examen du Comité de salut public. Les deux accusés furent en attendant, et par le même décret, sommés de se rendre à la barre et dans le plus court délai. — Ce décret fut sur-le-champ porté au Comité , qui ignorait complètement les faits , ainsi que la dénonciation.
Un courrier étant allé avertir Lapoype , celuici se rendit en peu de jours à Paris, et expliqua les faits au Comité. Quant à Bonaparte , qui paraissait seul accusable d'avoir relevé les murailles et réparé l'armement du fort de Marseille, son collègue le justifia en disant que son unique pensée était de compléter la défense de la ville contre les Anglais. Le même courrier qui portait à Marseille le décret de mandat contre les deux généraux portait aussi un arrêté du Comité, rendu à la demande de Carnot, chargeant Bonaparte d'aller établir sur toute la côte, depuis Marseille jusqu'au port de Cette, un certain nombre de bî tteries pour protéger ces parages menacés par les Anglais. Cette mesure utilisa les services du jeune général de brigade , le retira de Marseille où il était dénoncé et haï , el le sauva peut-
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être des accusations que la députation de Marseille aurait renouvelées, s'il s'était présenté à la barre. Lapoypc s'y présenta seul ; je pris ensuite la parole (par ordre du Comité) pour exposer les faits dans toute leur vérité, pour annoncer que Bonaparte, qui ne comparaissait pas à la barre, était utilement employé à la défense urgente des côtes de la Méditerranée. L'Assemblée passa à l'ordre du jour sur celte dénonciation désormais sans objet : les travaux du fort de Marseille avaient été suspendus par ordre exprès du Comité de salut public.
Mes efforts en faveur des malheureux.
Pendant que je travaillais par un rapport, du reste fort simple , à mettre ces deux militaires à l'abri des attaques des Marseillais , je m'occupais de sauver la vie à un homme plus obscur, à M. Chaudron , notaire de Paris , qui avait été condamné à mort par le tribunal révolutionnaire. M. et madame Pérignon m'avaient expliqué combien la conduite de cet officier public était exempte de crime ou du moins justifiable. .Fallai concerter avec le ministre de la justice Gohier les moyens de le sauver, de faire du moins surseoir à l'exécution du jugement, parce qu'en révolution gagner du temps c'est gagner sa cause. Il fut convenu que Gohier m'enverrait une lettre pour la Coa^ention, que je la remettrais moi-même au président, et que
1 go MÉMOIRES
j'en appuierais les motifs. C'est ce que je fis ; mais malheureusement sans succès. Ces assemblées révolutionnaires sont sourdes et inexorables. La Convention craignit de s'ériger en tribunal de révision , et dans cette préoccupation elle sacrifia l'homme innocent ou excusable à la rigueur inflexible du jugement. M. Pérignon, avocat célèbre, vit encore, ainsi que Tex-ministre de la justice; ils peuvent se souvenir de ces faits et en attester la vérité. J'écris , d'ailleurs, des mémoires qui ne verront le jour qu'après ma mort , et je n'ai aucun intérêt humain à tromper ni mes contemporains ni la postérité.
Ma prétendue influence (juin 1794).
J'étais alors tous les jours à la tribune, proposant les projets de décret et faisant les rapports des armées d'après les délibérations et le vœu du Comité de salut public. On me croyait influent dans le gouvernement et dans l'administration générale , et cependant mes amis étaient arrêtés à côté de moi. Mon frère, qui n'était revêtu d'aucun genre de fonctions, était forcé par les menaces du représentant en mission, Monestier du Puy-de-Dôme, de s'enfuir de son département. Enfin, on était sur le point de mettre ma propre maison sous le séquestre , d'après la demande du Comité révolutionnaire de Tarbes. Quelque in-
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croyables que paraissent ces faits, rien n'esl plus vrai.
Mon frère se vit réduit à venir se réfugier auprès de moi ; car rien ne pouvait alors garantir un citoyen dans les déparlements contre les accusations des ultra-révolulionnaires , qui exaltaient et trompaient le zèle et même le despotisme des représentants en mission. Mon cousin Jacques Barcre , président du département , venait d être arrêté d'après ces vagues dénonciations ; et mon frère l'eût été sans doute , s'il ne fut venu chez moi à Paris.
Trèfles et fleurs de lis.
Quanta ma maison , sa grande allée était décorée de compartiments en marbre et en petites pierres qui figuraient des cœurs , des carreaux , des piques et des trèfles. On m'aurait pardonné les cœurs, les carreaux et les piques, sans doute; mais les trèfles ressemblaient à des fleurs de lis , et un décret formel confisquait les propriétés et les objets sur lesquels ces emblèmes ne seraient pas effacés.
Quelques membres du Comité révolutionnaire de Tarbcs s'élant avisés de prendre les trèfles pour des fleurs de lis , on en conclut que ma maison , marquée de ce signe réprouvé, devait être confisquée. Puissamment raisonné ! i\Iais mon frère était absent; mes trois sœurs qui habitaient ma maison
igl MÉMOIKES
eurent môme une telle frayeur du Comité révolutionnaire , qui faisait trembler toute la ville , qu'elles montèrent subitement dans mon appartement , et y détruisirent les deux tableaux auxquels je tenais le plus : c'étaient les portraits du bon Henri lY , l'honneur de nos montagnes , et du bon Poniatowski, dernier roi de Pologne. Ces dames craignaient que la confiscation ne fût encore bien plus tôt encourue si les révolutionnaires avaient vu ces portraits de deux rois bienfaisants. Elles s'empressèrent donc , malgré le prix que j'y attachais, de les jeter dans le feu. Voilà comment me trouvant au centre des révolutions j'en recueillais les grands bénéfices.
Portraits de deux rois.
J'avais acheté à Paris , en 1 78S , un beau portrait de Henri lY, par le célèbre Porhus ; quant à celui du roi de Pologne , il m'avait été donné en présent, de sa part, par M. Mazzey, son envoyé auprès de la cour de Yersaillos , en 1 789. Ce ministre , ami zélé et éclairé de la liberté , était un noble Florentin qui avait assisté et coopéré avec Washington à l'émancipation des Etats-Unis. H avait écrit trois volumes intéressants sur l'Amérique du Nord et sur les diverses constitutions des Etats- Unis. C'était lui qui envoyait exactement au roi de Pologne les numéros de mon journal le Point du jour, et le prince avait été tellement satisfait
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des principes publiés dans cette feuille , il aimait tellement la liberté, qu'il chargea expressément M. Mazzey de me faire cadeau d'un de ses portraits, fait par le célèbre David. Ponialowski y joignit une lettre flatteuse pour moi et le don d'une médaille d'or, où se trouvait d'un côté son effigie, et de l'autre cette inscription en exergue : Bene mentis. — Quand la révolution prit, en i79"> et 1794» son caractère inquisitorial, je fus obligé de brûler h lettre autographe du roi de Pologne , et de faire vendre à la Monnaie la médaille d'or, que j'ai bien regrettée, parce qu'elle était le présent d'un roi homme de bien , philosophe et ami de la liberté.
Arrestation de M. de Savalette ^ mon ami ,
Ce que je vais raconter est encore plus surprenant. Je demeurais , pendant la Convention, chez M. de Savalette de Lange, qui m'honorait depuis long-temps de son amitié , et qui avait exigé que je vinsse habiter dans son hôtel un logement à côté du sien. J'étais par ce moyen très voisin du lieu des séances de la Convention , qui se tenaient aux Feuillants , dans le local du Manège, oij avait siégé l'Assemblée constituante.
Quel fut mon étonnement de me voir un jour réveillé en sursaut par M. de Savalette, accompagné de gardes et de membres du Comité de la section de la Butte des Moulins! Il était quatre heures n. i3
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du matin , et je n'étais couché que depuis trois heures, selon l'usage que m'avaient fait adopter les travaux dil Comité depuis le r"^ août 1793. En effet, le Comité de salut public tenait séance depuis le malin à onze heures jusqu'à cinq , et quelquefois six heures du soir. Il s'assemblait de nouveau le soir à tieuf heures, et souvent à huit jusqu'à trois ou même quatre heures du matin (1). ■ — Je suis arrêté , me dit M. de Savalette, eil vertii d'un mandat porté par les membres des comités de la section. — De quelle autorité est-il émané?
(1; Les ministres qui avaient des ordres à recevoir on des travaux particuliers à faire , passaient ordinairement le même temps au Comité et se reliraient quelquefois quand le jour paraissait. Le ministre de la marine, d'Albarade , était celui qui travaillait le plus souvent et le plus tard avec les membres du Comité. 11 nous remettait le secret des croisières de frégates qui ont fait tant de mal au commerce anglais. Nous l'avions entre autres ordres, chargé d'envoyer deux frégates sur le passage des bâtiments anglais qui , d'après les nouvelles de Lomlres, transportaient à Botany-IJay Thomas Muir et Margarot. Ces patriotes courageux qui avaient dévoilé les intrigues politiques du cabinet de Saint- James, étaient condamnés à ladéporlation pourcette causé, bien plus que pour avoir présidé une Assemblée ou Convention patriotique tendant, disait on, à soulever la démocratie anglaise contre cette aristocratie oppressive. Les deux navires français firent d'inutiles croisières. Le bâtiment anglais déporta Margarot et Thomas Muir à B6lany-Bay ; ce dernier s'échappa et vint à Paris solis le Directoire. M. Margarot, après avoir passé dix-huit années dans la colonie , est retourné en Angleleire en 1813 ; il est venu à Paris en I8li et eïi 1815 pour dos affaires de sa famille qui est native de Nîmes.
DE BARÈRE. igÔ
et quel en est le motif? — Nous l'ignorons; c'est de la Commune qu'est venu l'ordre. —Eli bien , puisqu a mes côtés on vient arrêter mon ami , je serai ce matin chez M. Pache à neuf heures , et je verrai comment on peut colorer une pareille injustice. Je ne pus fermer l'œil de toute la matinée, après que M. Savalette fut parti pour sa prison, — A neuf heures je cours chez Pache, maire et chef de la Commune ; je demande les motifs de l'arrestation ; j'en prouve l'injustice, et je déclare que je saurai découvrir cette trame. Pache, convaincu que cet acte est arbitraire , me donne sa parole qu'il va se rendre à l'assemblée de la Commune à midi; et qu'cà coup sur M. de Savalette me sera rendu à une heure. — .l'y compte , et je vais me plaindre au Comité de salut public de ce que la Commune de Paris se permet de désorganiser, par ses mandats d'arrêt, le service du trésor public, en faisant emprisonner un des cinq commissaires nationaux de la trésorerie ( i ). M. de Savalette avait été nommé à ces fonctions dès 1791.
M. Pache me tint parole ; le même jour, à deux heures après midi , mon ami vint au Comité m'eiiibrasser et me remercier, comme si je n'avais pas
(1) M. de Savalette me dehianda un jour de solliciter auprès du Comilé de salut public et du Comité des finances la nominaiion de M. Gaudin à une place vacante de commissaire de la Irésoreiie. Il me le présenta en effet le lendemain chez lui-même, et j'en parlai à Cambon et à Ramel. C'est ainsi que Gaudin fut nommé à celle place.
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dû trouver dans mon c(Gur la récompense de cette action !
Créance sur le comte d'Artois,
Le soir, je vovdus savoir de M. de Savalette ce qu'il avait appris sur les causes de son arrestation : voici à peu près ce qu'il me raconta.
«Vous avez eu de l'amitié pour moi au point de ne pas craindre de vous compromettre en demandant au Comité des finances de faire payer ma créance sur le comte d'Artois : tous mes titres étaient bien en règle et ma créance bien légitime avant qu'il y eût aucune loi sur l'émigration.
M Vous avez , de plus , agi auprès de MM. Cambon et Ramel , membres de ce Comité des finances , pour que ma créance fut vérifiée et qu'il fût fait un rapport à ce sujet à la Convention.
« Vous avez fait encore plus , c'est d'empêcher que le notaire qui avait négociécel emprunt de cinq millions pour M. le comte d'Artois , et que le chef du conseil des finances de ce prince ne fussent ni traduits en jugement ni molestés en aucune manière, comme l'ont été deux autres notaires, Dufresnoy et son collègue, pour l'emprunt de quatre millions fait au nom du duc d'Orléans.
)^ Or , mes ennemis , et je les connais bien , travaillent à me ruiner et à me forcer à la banqueroute envers mes nombreux créanciers, en in'em-
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péchant d'être payé par la nation de cette somme de cinq millions.
)j N'ayant pas réussi à empocher le Comité des finances de réserver celte question pour le temps ou les circonstances seront plus favorables , et de me donner au moins quelques espérances qui calmeront mes créanciers , ils ont pris le parti de me dénoncer comme suspect. J ai prêté, disentils , cinq millions au comte d'Artois pour l'aider à émigrer et à aller exciter les puissances étrangères contre la France. Voilà les motifs de mon arrestation. »
Ces faits sont entièrement exacts et si connus à Paris, que le notaire Pérignon les a entendu répéter de la bouche même de M. de Verdun, ancien fermier-général et chef du conseil des finances de M. d'Artois, au mois de juillet 1814. A celle époque , M. de Verdun les a môme fait connaître à M. d'Artois, dans une séance de son conseil des finances, oîi il était question du paiement de la créance réclamée par les héritiers de M. de Savalette de Lange.
Le prince qui, de même que tous les Bourbons, me regardait comme un homme de révolution et de haine, parut étonné qu'en 1794 j'eusse ainsi travaillé à sauver la \ie ,à son notaire et à son chef de finances. Il serra le bras de M. de Verdun en disant- Est-il bien vrai? — M. de Verdun insista sur les faits et invoqua le témoignage du notaire. — Je suis bien aise de ce que vous
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me uilcs là. Quuil Barève s'est caiitluit ainsi? Je suis bien aise de cela. — Avant appris ces détails dans l'été de 1814, de la bouche de M. Pérignon, je passai chez M. Verdun, rue Royale, pour le renaercier d'avoir si bien parlé de moi. Ne le trouvant pas chez lui , je lui écrivis une lettre de remerciement. Ainsi, les Bourbons mêmes ne purent s'empêcher de rendre justice à mes sentiments d'humanité.
Pour en revenir à mon récit, je tranquillisai autant qu'il me fut possible l'imagination effrayée de mon ami, et je l'assurai que je reparlerais à Cambon et à Ramel au Comité des finances , pour faire liquider sa créance; mais que ce rapport était fort difficile à faire à cause du nom de Vemprunteur. — Le bruit de l'arrestation de M. de Savaletîe avait produit le mauvais effet que ces sortes d'événements ne manquent jamais de faire contre ceux qui en sont l'objet. — Cambon me répondit qu'on ne pouvait pas présenter un tel rapport a la Convention , ni une semblable créance, quand il y en avait tant d'autres plus privilégiées et moins odieuses , qu'on ne faisait pas liquider, dans la triste situation oîi se trouvait le trésor public , obligé de faire face à une guerre générale et aux dépenses de quatorze armées.
Arrestaticn d'un pianiste de la reine.
En ce lemps , un artiste plein de talent nommé
DR RAUÈUE. 1(J9
Hermann , et qui, par curiosité ou par tout autre motif, était venu assister à une des séances du tribunal révolutionnaire, attira sur lui l'attention des jurés par son costume élégant et sa tétc poudrée. Un certain Yillate, que firent remarquer son exagération révolutionnaire , sa vénalité sous les Fréron, et sa manie dénonciatrice, signale ce spectateur, pianiste célèbre , et attaché jadis au service de la reine. Ce titre le rend suspect , il est arrêté en pleine audience et amené aussitôt à la Conciergerie. Le soir, Fouqui'r va l'interroger; l'artiste se réclame de moi, et dit qu'il vient très souvent chez moi, qu'il y fait de la musique, qu'il ne s'est jamais mêlé de politique, et que d'ailleurs M. Barère peut témoigner de sa conduite et de ses principes. Le lendemain au soir , Fouquier entre au Comité, contre son usage (car il ne traitait et n'avait de connexion qu'avec le Comité de sûreté générale). Il déclare qu'il vient uniquement pour s'informer de la vérité d'un fait qu'un accusé détenu à la Conciergerie... — A ces mots , l'attention du Comité s'éveille. — Fouquier continue : Qu'un accusé allègue en se réclamant de Barère, qui peut, dit-il, cautionner sa conduite. — C'est vrai, dis-je, celui dont vous parlez est un pianiste célèbie qui ne s'occupe nullement de politique; il vient très souvent chez moi, et cela prouve bien que ce n'est pas un ennemi des droits de la nation; cette arrestation est le comble du ridicule et de l'atrocité. — D'après ma déclaration , le Comité dit à Fouquier :
« Voilà coîT.me vous accusez Ic-èremc^U , faites mieux votre devoir.» — Fouquier retourna à laConciergerie,et mit le prisonnier en liberté.
Projets de dictature.
L'attention publique se porta sur des événements nouveaux, lorsqu'on vit Robespierre faire son rapport sur rÉlre-Supréme. L'hypocrisie religieuse de ce discours révéla aux hommes d'État et aux observateurs le projet de faire quelque nouvelle révolution et d'amener une crise favorable à une transformation du pouvoir et du gouvernement conventionnel.
En effet , Saint-Just , Couthon et Robespierre préparaiçîit dans l'ombre des projets de décrets et d'institutions qui tendaient à exaspérer les esprits et aigrir les cœurs, à multiplier les pénalités et les supplices par des jugements sans formalités et par des actes arbitraires. On aurait ainsi fait sentir la nécessité de concentrer le pouvoir dans un petit nombre de gouvernants ; et les propres auteurs du mal auraient ensuite présenté une amnistie ou un adoucissement à ces mesures violentes.
Robespierre invité par moi à dîner.
Quelque temps avant le 20 prairial , M. Loménic,
m: ivvnÈuE. ojm
ex-coadjutcur de son oncle rarchevêque de Sens, vint à moi. Je l'avais connu à Toulouse et je l'avais revu à Paris avec son oncle le cardinal dans la maison de madame de Canisi, qui demeurait sur la place du Corps- Lr'g/s/aiif, et chez qui j'avais dîné plusieurs fois. M. l.oménie me demanda de le faire dîner avec Robespierre. — Cela me paraît difficile , lui dis-je ; c'est le député le plus insociable et le plus défiant. Cependant, je tenterai la chose pour vousobliger, et j'inviterai en même temps M. Daure mon oncle , grand ami de M. de Malesherbes. — Je hasardai donc l'invitation en disant à Robespierre qu'il dînerait avec des députés et quelques uns de mes parents et de mes amis ; il y consentit après beaucoup d'instances : c'était, en eflet , un homme morose et mélancolique autant qu'ombrageux et déliant. Je le pris au sortir de l'Assemblée ; nous allâmes chez le restaurateur Méot. Nous étions dix députés ou externes ; le repas fut assez gai ; mais Robespierre ne dit rien. Cependant après le repas , il se dérida un peu et me demanda le nom de mon oncle et de la personne qui était près de moi. — Mon oncle , lui dis-je , est très patriote, il a combattu dans les rangs de l'armée de Rochambeau pour l'indépendance des États-Unis. Ce renseignement fît plaisir à mon interlocuteur. ... Quant à mon voisin , conlinuai-je, je l'ai connu à Toulouse il y a plusieurs années; il est philosophe et a des idées pleines de liberté el de philanlropie ; il se nomme Loménie. — C'est un Brienne?— Oui,
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le neveu du cardinal qui a convoqué les États-Généraux et établi par une loi la liberté absolue de la presse. — C'est bon , c'est bon, mais c'est un noble. — Peu d'instants après Robespierre prit son chapeau et se relira sans rien dire. M. Loménie a péri ensuite dans la Révolution de Messidor.
Loi du 2:2 prairial . •
La fête de l'Étre-Suprême ayant été décrétée , Robespierre affecta, comme on sait, de se montrer à la tête de la Convention ; cette affectation orgueilleuse d'être le premier parmi des députés tous égaux , déplut en même temps au peuple et à la Convention. Plusieurs voix le nommèrent le Pape révolutionnaire . C'était lui donner, comme à Mahomet, le sceptre et l'encensoir. Ce fut aussi le pronostic de sa chute dans l'opinion publique. Lui-même pourtant ne s'en douta pas , car ce fut le lendemain de la fêle qu'il vint proposer cette effroyable loi du 22 prairial , qui ôtait à la justice révolutionnaire le peu de formes tutélaires qui lui étaient restées , diminuait le nombre des jurés, établissait une véritable tyrannie judiciaire, ou plutôt un système d'assassinats avec le glaive des lois révolutionnaires. J'en demandai en vain l'ajournement. Toutes les volontés étaient effrayées par l'ascendant que Robespierre avait pris aux Jacobins , ou courbées sous le joug cruel de la terreur qu'il avait organisée. La loi passa par le silence des lé.-
DE RAR^r.E. 2o3
gislateiirs plutôt que par leur consentement. Les murmures que celte violence législative fil naître portèrent néanmoins les deux Comités de salut public et de sûreté générale à se plaindre hautement de ce que la nouvelle loi n'avait été ni proposée, ni connue, ni délibérée préalablement par aucun des deux Comités, quoique l'objet de cette loi touchât aux attributions du Comité de sûreté générale , et qu'elle fût proposée par un membre du Comité de salut public. Les députés de la Convention furent alors très étonués d'apprendre que nous n'y avions pris aucune part , et que le projet de décret était de la fabrique du triumvirat Couthon, Saint-Just et Robespierre. — L'horrible loi était consentie ; elle reçut une déplorable exécution : c'est en vertu c|e ses dispositions qu'eurent lieu ces supplices en riiasse , et ce mélange monstrueuxd'accusés de toutes les classes, étonnés et effrayés de se trouver réunis dans les mêmes prisons et frappés des mêmes accusations.
J'obtiens de Fouquier-Tinville deux mises en liberté.
A cette époque j'appris, en sortant de chez moi pour aller au Comité à onze heures du matin , que M. Le CouteulxdeCanteleu et son cousin, qui étaient détenus depuis plusieurs mois, allaient être jugés le jourmêmeavecle coadjuteur Loménie deBrienne et d'autres accusés de la haute aristocratie.
Le hasard fir que je rencontiai , sur la^place qui
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est devant les Tuileries, Fou(|ui(^'i TinviUo, l'accusatour pul)lie. Il portait beaucoup de papiers sous le bras , et me domancla à quelle heure Robespierre se rendait au Comité. — Jamais le matin, et quelquefois fort tard le soir, lui répondis-je. — Dans ce cas, je vais chez lui. — Qu'avez-vous donc de si pressé à lui dire ? — C'est qu'on va juger aujourd'hui plusieurs accusés dont je voulais lui parler. — Cela me prouva que c'était en eiïet Robespierre et son triumvirat {\m dirigeaient invisiblemciit les accusations , les jugements et ces horribles accumulations d'accusés et de victimes. Je demandai à Fouquier-Tinville : Quels sont ces accusés? — Loménie, les deux Le Couteulx, etc. , etc. — Mais quel mélange inconcevable! lui dis je avec indignation. Que faites-vous donc ainsi d'individus qui n'ont rien de commun et qui sont séparés par une si grande distance dans les opinions et dans la société? — Fouquier fut effrayé du ton que je prenais et il se retira. — J'ai appris depuis de M. Le Couteulx, delà place Vendôme, que leur jugement avait été ajourné, et que Fouquier s'étant rendu à la Conciergerie, avait dit aux deux Le Couteulx: Vous avez un bon soulien au Comité de salut public. — Qui donc? dirent ces messieurs étonnés. — C'est Barère, qui m'a parlé de vous avec beaucoup d'intérêt ainsi que de M. de Loménie ; vous ne serez pas compris dans ce jugement. — Le 9 thermidor mit les deux prisonniers en liberté. L'un d'entre eux me raconta
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ces détails en venant me remercier chez M. de Savalelte.
lies Comités de salut public et de sûreté générale attaquent la loi du '22 prairial.
Dans plusieurs séances du soir, les deux comités se réunirent pour aviser aux moyens de faire révoquer la loi du 2 2 prairial. Après plusieurs conférences , qui se tinrent dans le mois de messidor, ils appelèrent dans leur sein Robespierre etSaint- Just pour les forcer à faire révoquer eux-mêmes cette loi , résultat d'une combinaison inconnue à tous les autres membres du gouvernement. Cette séance fut très orageuse; Vadier et iMoïse Bayle furent ceux qui, parmi les membres du Comité de sûreté générale , attaquèrent la loi et ses auteurs avec le plus de force et d'indignation. Quant au Comité de salut public, il déclara qu'il n'y avait eu aucune part , et qu'il lu désavouait pleinement. Tous étîiient d'accord de la faire révoquer dès le lendemain; et c'est après cette décision que Robespierre et Saint-Just déclarèrent qu'ils en référeraient à l'opinion publique , qu'ils soyaient bien qu'il y avait un parti formé pour assurer l'impunité aux ennemis du peuple , et pour perdre ainsi les plus ardents amis de la liberté, mais qu'ils sauraient bien prémunir les bons citoyens contre les manœuvres combinées par les deux comités degou-