N° XVIII
Lettre aux représent ans de la commune (i).
9 avril 1790.
Messieurs ,
Les journaux m'ont instruit que vous aviez pris? les 3o et 3t de mars, des arrêtés qui me concernent ; j en ai fait demander une expédition pour les connaître ; et j'aurai l'honneur , en réponse , de vous adresser quelques observations et de vous rappeler quelques principes. Vos arrêtés portent sur deux points; le premier, que je serai invité, en faisant la convocation des sections, à la faire toujours trois jours d'avance ; le second, que je ne pourrai les convoquer que d'accord avec la municipalité ou avec votre assemblée. Je vous observerai sur le premier point , Messieurs , que j'avais prévenu votre invitation , puisque ma dernière convocation a été faite le mardi 23 mars, pour
(1) Cette lettre fut écrite à la suite d'une des fréquentes tracasseries que les représentans de la commune suscitèrent au maire de Paris, par ce seniiment de rivalité qu'il leur a tant de foij reproche dans ses Mémoires.
(Note des noiw. èdit.).
le vendredi 26. Il n'y avait donc pas lieu à une invitation qui porte avec elle une censure ; il n'y avait pas lieu à une démarche qui doit nuire ou au maire de Paris, ou à l'assemblée. 11 est Lien vrai que j'avais fait précédemment une convocation le samedi i5 , pour le lundi i5; mais j'avais été requis par une demande des députés des districts réunis à l'archevêché; j'avais été requis , comme d'un devoir essentiel de ma place ; et cette fois encore, on ne peut rien me reprocher. Votre règle est infiniment raisonnable; une délibération trèsimportante doit être prévue et annoncée, de manière que tous les citoyens soient dûment avertis. Je crois, Messieurs, que vous avez assez bonne opinion de votre chef , pour penser qu'il n'ignorait pas une règle si simple , et telle qu'une raison ordinaire suffit seule pour la dicter. Mais cette loi est celle des temps tranquilles et des besoins communs. Nous sommes dans des circonstances où tout est pressé , parce qu'on est entouré de dangers de toute espèce, et que le moindre délai peut nous y faire tomber ; parce qu'il y a tant de bien à faire , tant de remèdes à appliquer, qu'il est instant de s'en occuper, de choisir les momens convenables, et de hâter l'emploi de tous les remèdes, pour guérir, s'il se peut, à la fois, tous les maux. Ce n'est donc pas le moment d'invoquer une règle que les circonstances peuvent décliner ; c'est aux circonstances qu'il faut commander, si vous voulez que la règle soit applicable. Permettez-moi donc
de vous le représenter, Messieurs ; que signifie Tinjonction de la règle , si ce n'est un blâme que, sans sujet , vous avez jeté sur ma conduite.
Le second article de votre arrêté demande que nous discutions quelques principes, et je vous prie de me le permettre. La place éminente que l'estime de mes concitoyens m'a confiée , est entièrement neuve ; les devoirs et les droits n'en sont ni fixés ni connus; et, né dans un état éloigné de toute administration , et arrivé à la première place , je puis peut-être m'applaudir de n'avoir point fait de fautes essentielles , de n'avoir ni manqué à mes devoirs dans les circonstances difficiles, ni exagéré mes droits au milieu des prétentions de toute espèce. Mes devoirs et mes droits ne peuvent être invariablement fixés que par la îoi ; et cette loi n'existe pas encore. Vous m'invitez à me conformer aux règleniens; sans doute je dois les faire exécuter et m'y soumettre le premier : mais les règîemens que vous invoquez, je ne les connais pas. Il n'y a de forme proposée pour la convocation , que dans les deux plans de municipalité qui ont été faits à l'Hôtel-de-Ville , et dont le dernier est votre ouvrage ; mais ces deux plans n'ayant point été sanctionnés par les sections et par l'Assemblée nationale , ils ne font point loi; on n'est point obligé d'y soumettre les formes actuelles de convocation. Votre arrêté du 5i n'ajoute rien aux deux plans dont je viens de parler; car il est dans vos principes, Messieurs, que vos arrêtés, portant rè-
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glement, n'ont de force et ne peuvent avoir d'exécution qu'autant qu'ils sont sanctionnés par les sections. Ces deux plans et votre arrêté nie laissent donc , quant aux droits , dans l'état où ils m'ont trouvé; et il est évident que, comme les assemblées des représentans de la commune n'ont eu lieu qn'en vertu de la convocation des sections, faite par moi le 25 juillet, ce corps , qui n'a existé qu'après moi , ne peut changer mon existence, qui est l'ouvrage de la commune ; il est évident qu'en attendant la loi, ce corps ne peut me dépouiller du droit dont j'ai usé, du droit , au moins provisoire, que la commune m'a donné dans l'unanimité des sections.
Mais quand la loi se tait, la raison qui en est la source , doit y suppléer. Je sais, Messieurs, que je dois soumettre ma raison à la vôtre; je le fais en vous exposant mes principes. Si les assemblées des sections n'avaient pas lieu , si la loi eût revêtu l'administration municipale de tous les pouvoirs, et la paix rétabli le cours ordinaire et tranquille des choses , il peut être vrai de dire que , dans le cas extraordinaire dune convocation nécessaire des sections, le maire serait obligé de consulter le conseil général, ou au moins le conseil de ville, d'abord, parce que "ce serait un cas extraordinaire ; ensuite parce qu'il s'agirait de remuer et d'agiter la ville entière. Il ne faut peut-être pas que ce droit soit donné à un seul homme; parce que, si cet homme manque de sagesse , il remuera îa ville
sans cause, et que, s'il a des passions, il pourra l'agiter à son grë. Mais dans le moment où nous sommes , Messieurs , ce n'est pas la môme chose : les assemblées des sections subsistent; elles ont lieu à certains jours de la semaine , il est donc toujours facile de les consulter quand le besoin l'exige; il n'en résulte pas de mouvement extraordinaire. 11 n'y a de dérangement que celui d'un jour au lieu d'un autre ; et la convocation que je fais a l'avantage de réunir les sections , et de prendre leurs ordres le même jour; ce qui est souvent nécessaire aujourd'hui , que tout est également important et pressant. Comment n'aurais-je pas le droit de faire cette convocation? Je convoque le bureau de ville et la municipalité, comme leur chef; je puis vous convoquer vous-mêmes, comme votre président; et je dois avoir la même faculté à l'égard de la commune entière, qui m'a proclamé son chef au mois de juillet. Le président d'une section a droit de la convoquer. Et, Messieurs, ne suis-je pas aussi le président de chaque section ? Toutes les fois que je m'y suis présenté, ne les ai-je pas toutes présidées? Et, en effet, la raison dit que le chef de tout est le chef de chaque division. Je suis donc, quant à la convocation , aux droits de chaque président ; et les droits de tous sont réunis dans la personne du maire de Paris. Je crois donc, Messieurs, que vous conclurez avec moi, que, tant que les assemblées des sections seront subsistantes, j'aurai le pouvoir de les convoquer, et que j'en aurai le droit
jusqu'à ce que les sections aient sanctionné votre arrêté et en aient fait une loi.
Maintenant, Messieurs, je prendrai la liberté de vous observer que j'ai toujours été pénétré de respect pour votre assemblée, formée de citoyens courageux qui, depuis le 12 juillet, se sont tous dévoués à la chose publique et au service de la patrie; je vous ai voué tout l'attachement que je devais à mes coopérateurs, et qu'un bon citoyen doit à de généreux citoyens. Si je n'ai pas paru dans vos assemblées aussi souvent que je le désirais, c'est que mon temps suffisait à peine à mes devoirs , et mes devoirs m'appelaient ailleurs; mais j'ai toujours regretté de n'y pas être; j'aurais voulu partager encore nos travaux ; j'y étais présent par mon estime , et je croyais aussi que le vôtre m'y conservait toujours votre souvenir. Pourquoi donc , Messieurs , et ceci est douloureux à mon cœur, y ai-je été si souvent oublié? Pourquoi , Messieurs , y avez-vous pris des arrêtés qui paraissent être un blâme, et, j'ose dire, un blâme injuste de ma conduite? Pourquoi m'avez-vous mandé plusieurs fois, sous le nom adouci d'invitation, pour en rendre compte? Je ne parlerais point de ces occasions affligeantes dont je me suis tiré avec quelque honneur , et où j'ai confondu les inculpations qui m'avaient été faites, s'il n'en résultait pas nécessairement quelque inconsidération pour celui qui en est l'objet, et que le public voit traiter si légèrement. Messieurs , toute notre illustration
est maintenant dans nos vertus ; toute notre gloire est dans notre bonne conduite. Votre in térêt , celui de la chose publique , est de faire respecter votre chef; je ne puis rien perdre que vous ne perdiez vous-mêmes quelque chose; je ne puis avoir un désavantage, qu'il ne tourne au profit de nos ennemis. Ma réputation est donc liée à la vôtre et à la chose publique. Long-temps le peu de considération personnelle que je me suis acquise a suffi à mon ambition; mais aujourd'hui, Messieurs, ma place demande que je sois revêtu d'une autre considération; c'est celle que l'estime générale de mes concitoyens m'a donnée , et que vos égards doivent me conserver. Sans doute je dois être prêt à tous momens à rendre compte de ma conduite; et ce compte , je puis vous le devoir comme à tous les citoyens. M*ais, si ma conduite est légèrement, trop souvent attaquée; si je suis sans cesse oublié parmi vous; si, pour ainsi dire , on n'y prononce mon nom que lorsqu'il s'agit de m'inculper, il faudra, Messieurs , que vous ou moi nous ayons tort ; et l'un et l'autre est également fâcheux; l'un et l'autre est également affligeant pour le maire de Paris, qui, absent comme présent, ne devrait faire qu'un avec vous. Je vous demande donc , Messieurs, de réserver le blâme de ma conduite pour un temps où je l'aurais mérité. Je demande à votre justice de me défendre au milieu de vous; je demande à tous d'être moins prompts à accueillir les dénonciations que, par des raisons que je ne
cherche pas , on est si empressé à faire. Vous êtes tous de bons citoyens; je crois avoir prouvé que je le suis aussi ; et la chose publique demande que nous soyons unis. Soyons-le donc, Messieurs; étouffons toute division ; n'en donnons pas la joie à nos ennemis ; surtout ne ranimons pas leurs espérances; et , pour cçla, daignez préjuger ma conduite par mes intentions ; elles seront toujours pures. Je puis le dire hautement , depuis que mes concitoyens m'ont appelé , je me suis oublié moi-même dans tous les momens, et je n'ai réclamé ici que la justice qui est due à mon zèle et à mes sentimens.