LXX PRÉFACE DU TOME PREMIER
MM. Krebs et Moris, c'est une sorte d'œuvre anonyme et collective, tout ie monde à l'armée ayant compris dès les premiers jours du siège que Toulon ne pouvait être pris autrement '. Quant à Barras, nous avons vu que, s'il ne s'attribue pas expressément à lui-même la reprise de Toulon comme la victoire du 13 Vendémiaire, c'est du moins sur Dugommier seul qu'il reporte l'honneur de ce grand succès ^.
Interrogeons donc de nouveau non les ouvrages de seconde main qui ont traité du siège de Toulon, mais les documents authentiques, officiels, contemporains de l'événement. Demandons aux Archives du Ministère de la guerre de nous révéler la genèse de ce plan dont tout le monde, paratt-il, est l'auteur — sauf Bonaparte.
Elles nous apprennent que la première pensée, tant des généraux que des représentants, a été de prendre Toulon de vive force par une vigoureuse attaque poussée sur ses défenses du côté de la terre. Carteaux parle « d'enlever tous les forts et redoutes à l'arme blanche ». Sur ce point, il est pour une fois d'accord avec son collègue Lapoype. Pas plus que le général en chef, les représentants, à cette date du 10 septembre, ne songent à réduire Toulon par li mer. Ils proposent d'intercepter l'arrivage des eaux dans la ville, de diriger une double attaque contre ses défenses de terre, tandis qu'on eanonnera la flotte pour l'empêcher de protéger par ses feux les ouvrages assaillis ". Rien dans tout cela qui ressemble, même de très loin, au plan qui fut adopté et exécuté quelques semaines plus tard.
Tout à coup une idée absolument nouvelle apparaît, Relate dans la correspondance des représentants : c Nous nous garderons bien
I. Voir Campagnes dans les Alpes, p. 373, note 3, déjà citée plus haut.
S. « La prise du général O'Hara, attribuée à Bonaparte, le vaisseau anglais qu'il aurait coulé bas, le plan de campagne auquel il aurait participé sont autant d'assertions fausses.... Je le répète, le véritable preneur de Toulon, c'est Dugommier. • [Mémoires de Barras, chap. svi.) Barras a raison en ce qui concerne la prise du général O'Hara, que Napoléon, plus lard, s'est faussement attribuée, et que des écrivains complaisants ont continué à lui attribuer, sur la foi de celle afDrmalion. O'Hara fui pris par quatre obscurs volontaires du bataillon de l'Ardëche, commandé par Suchet. Voir Archives de la Guerre, correspondance militaire, armée de Toulon, 10 décembre 1793, coramunicaUori Faite en tS32 au lieutenant général comte Pelet, directeur du dépôt de la Guerre, par M. Leone d'Almeyda, ancien aide de camp de Dugommier devant Toulon.
3. Archives de la Guerre. Lettres de Carteaui et de Lapoype au ministre Bouchutte du 10 el du H septembre 1793; lettre des représentants au Comité de Salut public du 10 septembre.
DBS MÉMOIRES DE BARRAS. LXXi
de faire le siège en régie de la vilJe de Toulon, lorsque nous avons un moyen plus sûr de la réduire, et ce moyen est ou de brûler l'escadre ennemie ou de la forcer à la retraite par la crainte de l'incendie.... Nous n'attendons que de la grosse artillerie pour prendre une position d'où nous pouvons atteindre les vaisseaux avec des boulets rouges, et nous verrons alors si nous ne sommes pas maîtres de Toulon.... •
Ces lignes sont datées du 13 septembre 1793. Quels progrès ont faits en trois jours ces représentants du peuple! Que nous voilà donc loin du projet de prendre Toulon par la soif! Comme l'idée d'un « siège en règle », l'idée même d'attaques directes du côté de la terre est brusquement et dédaigneusement abandonnée! Or, le 20 du même mois, ces mêmes représentants proposent pour le grade de chef de bataillon le capitaine Bonaparte chargé depuis le 1 du commandement de l'artillerie; et le 30 ils écrivent que le jeune officier est t le seul capitaine d'artillerie qui soit en état de concevoir les opérations ». De ces lignes, déjà citées, mais dont il ne nous était pas possible, plus haut, de mesurer toute la portée, je . conclus que cette idée nouvelle qui surgit soudain dans la correspoadance des représentants leur a été suggérée par celui-là même '
qu'ils récompensent, quelques joursaprès, de l'avoirconçue.etqu'ils récompensent en des termes qui ne laissent aucun doute sur l'importance du titre que Bonaparte vient d'acquérir à leur bienveil- -; lance. Quel titre, sinon l'indication d'une manière de prendre "i Toulon, à laquelle ni eux, ni personne n'avait pensé d'abord? i
Qu'elle ait été, comme je le crois, inspirée par Bonaparte, ou que ï
tout l'honneur en appartienne à ses seuls signataires, Gasparin, Saliceti et Albitte, la lettre du 13 septembre ne nous donne, il faut bien le reconnaître, que l'ébauche, les premiers linéaments du plan précédemment exposé. Un trait essentiel y manque : l'indication précise du point oii l'armée républicaine devra s'établir pour contraindre la flotte ennemie à évacuer la rade. Une hypothèse, si légitime que soit celle que je viens d'émettre, n'est d'ailleurs pas une preuve. Poussons donc plus avant notre enquête.
Voici précisément deux projets d'attaque de Toulon, présentés au Comité de Salut public ou au ministre de la guerre. Le premier a pour auteur Doumet-Revest, ingénieur de la marine '. H est bien
1. " Projet d'attaque de l'infâme ville de Toulon par tous les points dont elle peut Élre susceptil>le de défense par te citoyen Doumet-Revest, ingénieur de la marine, résidant a Grenoble. » {Archioes de la section technique du Génie
LXxn PRBFA.CE DU TOME PREMIER
question dans ce projet d'occuper les positions qui dominent la rade. Mais ce n'est là qu'une entreprise accessoire. Doumet-Revest n'a nuliement pressenti les conséquences de cette occupation. 11 ne signale pas celle des positions dont l'enlèvement doit avoir d lui seul des effets décisifs, le point unique dont la possession entraîne nécessairement ia chute de Toulon. C'est toujours, dans ce projet estimable mais court de vues, du côté de la terre que le grand effort des républicains doit se porler.
Le second projet, qui date des derniers jours d'octobre, est signé du nom illustre de Michaud d'Arçon ', général du génie et inspecteur des fortifications, la plus grande autorité du temps — et la plus justement estimée — en matière de siège ou de défense de places. Les Archives de la Guerre ne possèdent pas moins de trois Notes ou Mémoires consacrés à 1' ■ entreprise de Toulon », du 26 au 31 octobre 1793, par le grand ingénieur que l'ancienne armée royale a légué — avec tant d'autres excellents officiers — aux armées de la Hévolution. Ces divers projets constituent un véritable plan d'attaque, très soigneusement étudié et dressé, auquel ne manque même pas une carte explicative '. Ce plan comporte un blocus par terre avec < 150000 hommes au moins ». Or Diigoramier lui-même n'accuse pour les deux corps de l'armée conventionnelle que 20 000 hommes disponibles, quelques jours avant la grande attaque du 17 décembre'! A la vérité, Michaud d'Arçon prescrit l'occupation de tous les caps, de toutes les hauteurs qui dominent la rade. Mais pas plus que Doumet-Revest il n'a soupçonné l'importance singulière d'une de ces positions, il n'a compris que l'occupation de ce seul point dispensait l'armée assiégeante d'occuper tous les autres '. A ses yeux, comme aux yeux de Doumet-Revest, le siège de Toulon est une opération classique. Hérissons, chevaux de frise, tranchées, approches, parallèles, chemins couverts sur le front ouest de la place pour arriver à battre en brèche ses rem-
au Miniatéi-e de ta Guerre. Siège de Toulon en (793; pièce adressée au minisire Bouchotle, le 14 novembre 1193.}
1 . Archives de la Guerre, Noies et Mémoires de Michaud d'Arçon sur l'entreprise de Toulon, des 26, 27 et 31 octobre 1793. — Sur Michaud d'Arçon, voir le savant ouvrage d'Arthur Ghuquel, ta Trattison de Dumourie:, p. 32 et 33,
2. Ai-ckives de la Guerre, atlas historique, meuble F, tiroir 3.
3. Voir Archives de ta Guerre, lettre de Dugommier à Bouchotte, du 10 décembre.
4. Il paraît m6ine ignorer que Se promontoire de l'Éguillelte est occupé, et 1res fortement occupé, par les Anglais.
DES MEMOiaES DE BARRAS. LXXiir
paris, construction d'une ■ immense batterie d'au moins cent bouches à feu • : aucune des prescriptions de la vieille poliorcétique n'est omise. Ce plan a deux grands défauts : 1° il n'est nullement adapté aux conditions particulières et très spéciales dans lesquelles se trouve la place assiégée; 2° il suppose des moyens d'action dont l'armée assiégeante n'a jamais disposé.
A ces deux projets se rattache par une évidente parenté d'inspiration et de méthode le plan dont nous trouvons les principaux éléments épars dans le Livre d'ordres et dans la Relation de la prise de Toulon par le chef de bataillon du génie Marescot '. Celuilà encore appartient à l'école traditionnelle, classique. Vaste ligne d'investissement avec eirconvallation; des myriamètres de tranchées, de galeries, d'approches, de parallèles; un nombre infini de pelletées de terre. Le pur projet du bon officier du génie, du « fouisseur », qui répète consciencieusement sur le terrain la leçon apprise dans les livres. Tout cela lent, méthodique, circonspect; l'interminable travail d'une taupe qui chemine en fouillant.
Et voilà pourtant les projets que MM. Krebs et Moris invoquent * à l'appui de leur étonnante proposition : t En ce qui concerne la détermination du plan d'attaque, Bonaparte attrait eu peu de mérite à découvrir ce que tout le monde reconnaissait » 1 Qui ne voit que si Toulon avait été assiégé comme le voulaient les auteurs de ces projets, le siège de Toulon eût duré aussi longtemps que celui de Troie?
Heureusement Bonaparte s'en est mêlé. Après ces longs détours, que le désir de mettre la vérité dans la plus éclatante lumière a rendus nécessaires, j'arrive enfin à cette première, à cette claire manifestation du génie guerrier que le siège de Toulon a révélé, et à l'homme extraordinaire qui le portait en lui sans en avoir pris conscience encore, et à ceux qui, témoins de ces débuts éclatants, ont pressenti, sans doute, les hautes destinées qu'ils annonçaient. S'il était nécessaire de s'excuser d'aimer l'exactitude, qui est la probité de l'histoire, je dirais que c'est là précisément ce qui justifie le soin que j'apporte à déterminer avec une minutieuse précision le rôle de Bonaparte au siège de Toulon. 11 n'est ni moins
i. Livre d'ordres de Marescot. — Relation des attaques de Toulon, bu Portde-la-Montagne (Toulon) par le chef de bataillon, commandant le corps du Génie, Marescot, le 20 nivûse, an u (9 janvier 1794). (Archives de la Guerre.)
a. Ceux de Doumet-Revest et de Mîchaud d'Arçon^tout au moins. MM. Krebs et Moris ne paraissent pas avoir eu connaissance des idées de Marescot sur la façon d'attaquer Toulon.
„Googlc
IXXiv PRÉFACE DU TOME PREMIER
digne d'intérêt, ni moins philosophique de vouloir coiinattre de quelle manière un grand homme a commencé, que de chercher à savoir comment il a fini. Or la légende ne ment pas, elle est même beaucoup plus véridique que certaine histoire, quand elle affirme que c'est ce siège mémorable qu'a ■ commencé • Napoléon.
Le jour même où l'ingénieur Doumet-Revost envoyait au ministre de la guerre son ■ Projet d'attaque de l'infâme ville de Toulon •, le li novembre 1793, un autre plan, signé Bonaparte, partait du quartier général d'OlliouIes à l'adresse du même Bouchotte '. Le jeune commandant de l'artillerie disait : < Citoyen ministre, le plan d'attaque que j'ai présenté aux généraux et aux représentants du peuple est, je croîs, le seul praticable. S'il eût été suivi dès le commencement avec un peu plus de chaleur, il est probable que nons serions dans Toulon.... Chasser les ennemis de la rade est le point prilmtinaire au siège en règle, et peitt-élre même cette opéralion nous donnera-t-elle Toulon '.... Pour se rendre maîtres de la rade, il faut se rendre maitre de la pointe de l'ÉguHlelte.... 11 y a pins d'un mois que j'ai dit ' aux généraux que l'artillerie existante dans ce monient-cy était dans le cas d'éteindre le feu de la redotde anglaise, placée sur le sommet du promontoire de l'Éguillette.... •
Vient ensuite le détail des batteries qu'il a établies pour préparer l'exécution de la partie essentielle de son plan ; l'occupation du promontoire de l'Éguillette, l'enlèvement de la terrible redoute anglaise, ou fort Mnlgrave. Si cette position est aux mains des Anglais, ce n'est pas sa faute. « Lorsque les représentants du peuple m'ont donné le commandement de l'artillerie,... tout me fit sentir la nécessité de former un équipage qui nous mît à même de chasser l'ennemi des rades, en plaçant une batterie à l'Éguillette.... Trois jours après mon arrivée, les batteries de la Montagne et des Sans-Culottes furent établies, coulèrent bas des pontons et résis-
1. Archives de la section technique du Génie au Minisière de la Guerre, Projet d'attaque de Toulon adressé au ministre par Bonaparte, le 24 brumaire an u. Publié dans la CoiTespondance de Napoléon, li novembre 1TJ3, n°4.