CHAPITRE V
Audience de M. de Caslrîes. — Sa colère indécente. — Réplique énergique. — M. de Créqui, — Avertissement paternel. — M. de Breleuil. — Ma réponse. — Ma démission. — De l'opposition. — Caractère de MM. de Breteuil et de Castries. — Mot de Louis XVI. — D'Agoult et Bagneux. — Ma conduite envers MM. de Castries et de Breteuil.
La paix avec l'Angleterre venait d'être proclamée à Gadix quand j'arrivai. Je quittai bientôt cette ville pour me rendre à Paris, puis à Versailles, Admis à l'audience de M. de Mai nss. Castries, quand il eut pris connaissance de mes dépêches il me demanda si j'avais quelques renseignements à lui donner. D'après ma mission, je lui déroulai naïvement les fautes commises par l'inQuence de ses bureaux, les fausses mesures prises par des chefs mal choisis, les ridicules dispositions des plans de campagne. Je lui exposai ensuite que la discordance des ordres émanés de l'autorité, ainsi que l'incapacité du général en chef et de ses états-majors, avaient décidé notre ruine.
M, de Castries, dont l'impatience croissait à chacune de mes paroles, ne pouvant plus se contenir : « Vous êtes bien jeune, dit-il, pour oser contrôler mes actes, même ceux de mes subordonnés; je ne reçois pas vos conseils : mon système peut rencontrer quelques mécomptes, mais je n'y tiens
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pas moins- Je vous défends de renouveler rinconvenante narration que vous venez de débiter. » Je répondis au maréchal ministre : « J'ai peut-être expose trop franchement la vérité. Je suis fàclié que vous n'ajoutiez pas un grand prix à la découverte des abus. » Furieux de ma réplique, M, de Castries s'arma d'un livre, qu'il paraissait vouloir me jeter à la tête. Je n'eus pas la résignation qu'on attribue, dans une pareille circonstance, à un poète célèbre, l'abbé Delille, lorsque, sa femme le menaçant de lancer contre lui un in-folio, il lui dit en souriant : <> Ma chère amie, mettez votre colère en un plus petit volume ». — « Point de gestes, monsieur le maréchal », furent les seuls mots que j'adressai au ministre, en me mettant aussitôt dans la même attitude que lui, et la main placée sur la garde de mon épée.
Le marquis de Créqui, mon allié, avait, d'une pièce voisine, entendu cette scène; il se hâta d'entrer avec l'huissier qui accourait au bruit; il m'entraîna hors du cabinet. En traversant le salon, plusieurs généraux auxquels je racontai mon aventure me serrèrent la main et me félicitèrent. Arrivé sur la cour du palais de Versailles, Créqui me dit : <i Vous êtes perdu, parons le coup. M, de Breteuil est mon ami : ministre de la maison du roi, il dépend de lui d'empêcher les lettres de cachet. Ne perdons pas de temps, 11 faut vous mettre en sûreté ou aller à la Bastille. «
M. (le Breteuil était déjà instruit de ce qui s'était passé, quand, le lendemain, nous parvînmes jusqu'à lui. Voulant tenir de moi les détails de ma querelle avec le maréchal, il m'écoula avec intérêt et me dit : <i Si le ministre vous avait frappé avec son livre, qu'auriez-vous fait, monsieur le baron? — Je l'aurais tué. >< A ces mots, M. de Breteuil, me serrant la main, me dit : « J'aime la fierté du caractère, mais vous avez été bien loin avec un homme susceptible, et qui n'est pas autre chose.... Soyez tranquille, rien ne sera exécuté contre vous. Venez me voir le matin.... — Mon ami, dit-il à Créqui,
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CHAPITBE V. . '*
VOUS et votre parent serez satisfaits de mol. » Je remerciai M. de Breteuil. Ce ministre était en général le protecteur de la jeunesse; il croyait que ses écarts étaient le plus souvent le résultat de la faute des supérieurs et même des pères.
On voulut me faire repasser aux colonies : j'opposai le mauvais état de ma santé; on insista : j'envoyai ma démission au ministre de la marine. N'étant plus sous la hiérarchie militaire, et fort de l'appui de M. de Breteuil, je me laissai aller à déclamer peut-être un peu violemment contre Monseigneur, ce qui me valut l'honneur, sans que je m'en doutasse, d'être déjà considéré comme l'un de ces mécontents que plus tard on appela « parti d'opposition », et même « ennemis du gouvernement » ; car les ministres de ce tempslà voulaient absolument être le gouvernement en personne, et faire intervenir la personne du Roi dans le blâme que leurs actes arbitraires attiraient de l'opinion publique.
M. de Breteuil et M. de Castries avaient chacun l'ambition d'être premier ministre, Breteuil avait en administration, comme en politique, des connaissances que, vu l'infériorité des talents de celte époque, on appelait « supérieures ». Le maréchal de Castries avait des prétentions militaires, et ne les justifiait pas plus par ses actions que par l'appréciation au moins du mérite des autres. On lui reprochait de n'avoir pas même voulu laisser connaître l'un des plus beaux traits d'héroïsme de la guerre, celui de d'Assas : « A moi, Auvergne, ce sont les ennemis ! » M. de Castries était un homme de ruelle et de Cour, et rien de plus, Louis XVI l'avait jugé sous ce rapport. Un jour que le maréchal venait avec son portefeuille, le roi lui dit nettement : « J'achève la lecture d'un mémoire où l'on m'accuse de donner trop de temps à des opérations mécaniques. Vous êtes représenté comme un ministre aussi ignorant qu'orgueilleux : allez étudier. »
M. de Castries sortît fort agité, et, traversant l'Œil-de- Bœuf, il ne fut pas même regardé par les gentilshommes
qui pouvaient avoir entendu les mots sévères du Roi. Monsieur, qui avait la maxime contraire, celle de se mettre bien avec ceux qui étaient mal avec son frère et de leur sourire, voulut témoigner quelque intérêt au maréchal : il en fut presque repoussé avec humeur. Le fait m'a été raconté par d'Agoult, exempt des gardes, et par Bagneux, attaché aux Gent-Suisses, tous deux témoins, et qui ne virent pas avec plus de déplaisir que d'autres l'insolent ministre mis à sa place.
Dans dos temps bien postérieurs à ceux que je rappelle ici. les événements de la Révolution m'ont permis de donner quelques preuves d'un souvenir reconnaissant à M. de Breleuîl. M. le maréchal de Castries s'étant lui-même trouvé dans une position difficile, alors que la mienne pouvait lui être de quelque secours, me rendit la justice de reconnaître qu'il n'avait point en vain invoqué ma générosité : il me fit témoigner ses regrets du passé par l'un de ses parents, le comte de Colongues, et m'écrivit ensuite lui-même combien il serait heureux de trouver une occasion de réparer ses torts envers moi. Il était un peu tard, j'en conviens : je n'acceptai pas moins franchement l'expression de gratitude qui pouvait être dictée par le malheur. Il est si rare de voir ceux dont nous avons à nous plaindre, nous pardonner le mal qu'ils nous ont fait!