CHAPITRE PREMIER
Angelicala Sicilienne. — Le prêtre nécromant. — Opérations magiques. — Les démons. — La pétarade. — Querelle de Cellini et de ser Benedetto. — Blessure. — Fuite. — Solosmeo. — L'hôtelier. — Arrivée à Naples. — Angelica retrouvée. — Le vice-roi. — Les exigences d'une mère.
A cette époque, je m'étais amouraché, en vrai jeune homme, d'une fillette sicilienne d'une beauté extraordinaire. Comme elle me payait de retour, je résolus de l'enlever secrètement et d'aller passer un an avec elle à Florence. Mais sa mère, ayant deviné mes intentions, quitta Rome de nuit et à l'improviste. Elle prit la route de Naples, et répandit le bruit qu'elle allait à Cività-Vecchia, tandis qu'elle se rendait à Ostia. Je courus à Cività-Vecchia, et, pour retrouver ma Sicilienne, je fis des extravagances incroyables, dont le récit m'entraînerait trop loin. Il me suffit de dire que je faillis devenir fou et en mourir. Au bout de deux mois, ma belle m'écrivit qu'elle était en Sicile, où elle se trouvait très-malheureuse. Quant à moi, dans le seul
but de me distraire de mon amour, j'en avais contracté un nouveau, et je m'étais lancé à corps perdu dans les plaisirs.
Au milieu de cette vie étrange, je me liai avec un prêtre sicilien, d'un esprit très-distingué, et qui était profondément versé dans les lettres grecques et latines. Un jour que je causais avec lui, la conversation tomba sur la nécromancie, et je lui dis que toute ma vie j'avais ardemment désiré voir et apprendre quelque chose de cet art. — « Pour aborder une semblable entreprise, il faut une âme ferme et intrépide, » — me répondit le prêtre. Je lui répliquai que j'aurais delà force et du courage de reste, si je trouvais l'occasion de m'initier à ces mystères. — « Eh bien, me dit alors le prêtre, s'il en est ainsi, je ne te laisserai rien à désirer. » — Et aussitôt nous convînmes de nous mettre à l'œuvre.
Un soir donc le prêtre fit ses préparatifs et me dit de chercher un compagnon ou deux. Il s'adjoignit un homme de Pistoia, qui s'occupait lui-même de nécromancie. Moi, j'amenai Vincenzio Romoli, mon intime ami. Nous nous rendîmes au Colysée. Là, le prêtre se vêtit à la manière des nécromants, puis se mit à dessiner sur le sol des cercles, avec les plus belles cérémonies que l'on puisse imaginer. Il avait apporté des parfums précieux, des drogues fétides et du feu. Lorsque tout fut en ordre, il pratiqua une porte au cercle et nous y introduisit en nous prenant l'un après l'autre par la main. Il distribua ensuite les rôles. Il remit le talisman entre les mains de son ami le nécromant, chargea les autres de veiller au feu et aux parfums, et enfin commença ses conjurations. Cette cérémonie dura plus d'une heure et demie. Le Colysée se remplit de légions d'esprits infernaux. Lorsque le prêtre vit qu'ils étaient assez nombreux, il se tourna vers moi, qui avais soin des parfums, et il me dit : — « Benvenuto, demande-leur quelque chose. » — Je répondis que je désirais qu'ils me réunissent à ma Sicilienne Angelica. Cette nuit-là nous n'eûmes point de réponse ; je fus néanmoins enchanté de ce que j'avais vu. Le nécromant me dit qu'il fallait y retourner une seconde fois, que j'obtiendrais tout ce que je demanderais pourvu
que j'amenasse un jeune garçon qui eût sa virginité. Je choisis un de mes apprentis, âgé de douze ans environ, et je pris encore avec moi Vincenzio Romoli, et, de plus, un certain Agnolino Gaddi, qui était de nos amis. Dès que nous fûmes arrivés à l'endroit convenu, le nécromant procéda à ses apprêts avec autant et même plus de soin que la fois précédente. Puis, il nous introduisit dans le cercle qu'il avait tracé avec un art admirable et des cérémonies encore plus solennelles que les premières.
Il confia le soin des parfums et du feu à Vincenzio, qui fut assisté par Agnolino Gaddi, et il me mit en main le talisman, en me disant de le tourner vers les endroits qu'il me désignerait. Mon jeune apprenti était placé sous mon talisman. Le nécromant commença ses terribles évocations, appela par leur nom une multitude de chefs de légions infernales, et leur exprima des ordres en hébreu, en grec et en latin, au nom du Dieu incréé, vivant et éternel. Bientôt le Colysée fut rempli d'un nombre de démons cent fois plus considérable que la première fois. Vincenzio Romoli et Agnolino étaient occupés à attiser le feu et à brûler des parfums. Par le conseil du nécromant, je demandai de nouveau à me trouver avec Angelica. Le nécromant se tourna vers moi et me dit : — « Ne les as-tu pas entendus t'annoncer que dans un mois tu serais avec elle ?» — Et il me pria de tenir ferme, parce qu'il y avait mille légions de plus qu'il n'en avait appelé. Il ajouta qu'elles étaient les plus dangereuses, et que, puisqu'elles avaient répondu à mes questions, il fallait les traiter avec douceur et les renvoyer tranquillement. D'un autre côté, l'enfant, qui était sous le talisman, s'écriait avec épouvante qu'il apercevait un million d'hommes terribles qui nous menaçaient, et quatre énormes géants, armés de pied en cap, qui semblaient vouloir entrer dans notre cercle. Pendant ce temps, le nécromant, tremblant de peur, essayait de les conjurer en prenant la voix la plus douce et la plus suave qu'il pouvait. Vincenzio Romoli, qui tremblait aussi comme la feuille, soignait les parfums. Mon effroi n'était pas moindre
que le leur, mais j'essayais de le dissimuler, et je prodiguais toutes sortes d'encouragements à mes compagnons, bien qu'en vérité je me crusse mort, en voyant la terreur dont était saisi le nécromant. L'enfant s'était fourré la tête entre ses genoux et criait : — « Je veux mourir ainsi 1 nous sommes morts !» — Je lui dis alors : — « Ces créatures sont toutes au-dessous de nous, et ce que tu vois n'est que de la fumée et de l'ombre ; ainsi, lève les yeux. » — A peine m'eut-il obéi, qu'il reprit : — « Tout le Colysée brûle et le feu vient sur nous. » — Puis il se cacha le visage dans ses mains, et répéta qu'il était mort et qu'il ne voulait plus rien voir. Le nécromant se recommanda à moi, et me supplia de tenir ferme et de faire brûler de l'assa-fœtida. Je me tournai donc vers Vincenzio Romoli et je lui dis de jeter vite de l'assa-fœtida sur le feu. Tout en parlant, je regardai Agnolino Gaddi. Il était si épouvanté que les yeux lui sortaient de la tête et qu'il semblait être plus qu'à demi mort. — « Allons, Agnolo, lui dis-je, il ne s'agit pas d'avoir peur ici, il faut s'employer et nous aider; ainsi, mets promptement de l'assa-fœtida sur les charbons. » — Alors Agnolo, en voulant se mouvoir, lâcha une pétarade avec accompagnement d'une telle abondance de bran, que l'assa-fœtida eut un effet beaucoup moins efficace. A ce bruit et à cette affreuse puanteur, l'enfant se hasarda à lever la tête. En m'entendant rire, il se rassura un peu, et dit que les démons commençaient à opérer précipitamment leur retraite. Nous restâmes ainsi jusqu'au moment où matines sonnèrent. L'enfant nous dit qu'il n'apercevait plus que quelques démons, et à une grande distance. Enfin, dès que le nécromant eut accompli le reste de ses cérémonies, quitté son costume, et ramassé un gros tas de livres qu'il avait apportés, nous sortîmes tous du cercle, en nous pressant l'un contre l'autre, surtout l'enfant qui s'était faufilé au milieu de nous, et avait saisi le nécromant par sa robe, et moi par ma cape. Pendant que nous cheminions vers la rue des Banchi pour regagner nos demeures, il assurait que deux des démons qu'il avait vus dans le Colysée gambadaient
devant nous, et couraient tantôt sur les toits, tantôt sur le sol. Le nécromant jurait que depuis qu'il avait mis le pied dans un cercle magique, il ne lui était jamais arrivé rien d'aussi extraordinaire. Il essaya ensuite de me déterminer à me joindre à lui pour consacrer un livre qui devait nous procurer des richesses incalculables, et nous fournir les moyens de forcer les démons à nous indiquer les endroits où sont cachés les trésors que la terre recèle dans son sein, ce qui, de toute nécessité, nous rendrait puissamment riches. Il ajouta que les affaires d'amour n'étaient que vanités et folies, et n'aboutissaient à rien. Je lui répondis que, si j'étais versé dans les lettres latines, je me consacrerais très-volontiers à cette œuvre. Il redoubla d'instances en m'assurant que les lettres latines ne me serviraient à rien, et que, s'il avait voulu, il se serait associé à bien des gens qui les possédaient à fond ; mais qu'il n'avait jamais vu personne d'une fermeté égale à la mienne, et que je devais adopter le parti qu'il me conseillait. Tout en causant ainsi, nous gagnâmes notre logis. Toute la nuit, chacun de nous ne rêva que diables.
Comme chaque jour je revoyais le nécromant, il ne manqua pas de renouveler ses sollicitations pour m'entraîner dans son entreprise. Je lui demandai combien de temps elle exigerait pour être menée à fin, et oùil faudrait aller. lime répondit qu'un mois serait plus que suffisant et que l'endroit le plus convenable était la montagne de Norcia, bien qu'un de ses maîtres eût consacré non loin de l'abbaye de Farfa ; — « mais il y a rencontré, ajouta-t-il,des difficultés que nous ne trouverions pas dans la montagne de Norcia ; et les paysans de Norcia sont des gens sûrs, qui ont déjà quelque habitude de ces choses, et qui, au besoin, peuvent être d'un grand secours. » — Ce prêtre nécromant fut si persuasif, que j'étais réellement disposé à faire ce qu'il désirait.
Cependant je lui dis que je voulais d'abord finir* les médailles que j'avais commencées pour le pape. Je n'avais confié ce secret qu'à lui seul, en le priant de ne le divulguer à personne. Toutefois, je lui demandais continuelle-
ment s'il croyait que je me trouverais avec ma Sicilienne Angelica à l'époque annoncée par les démons ; car ce moment était proche, et j'étais fort étonné de ne point entendre parlerd'elle. Le nécromant me répondit que notre réunion aurait infailliblement lieu, parce que les démons ne manquent jamais à d'aussi solennelles promesses ; et il ajoutait que cependant je devais rester l'œil ouvert, et me tenir en garde contre un malheur qui me menaçait. Il me recommandait aussi de rassembler mes efforts pour supporter quelque chose d'irritant pour mon caractère, et dont les conséquences seraient très-dangereuses; et enfin, il m'assurait que, si j'allais avec lui consacrer ce livre, j'éviterais ce grand péril, et que je ferais ainsi son bonheur et le mien. Je commençais à avoir plus que lui envie de tenter l'entreprise. Néanmoins, je lui dis qu'il était venu à Rome un certain maestro Giovanni, de Castel-Bolegnese1, qui était trèshabile dans l'art de graver les médailles en acier; que mon plus vif désir était de concourir avec ce vaillant homme, et que, si je sortais victorieux de cette lutte, j'espérais tuer par ce moyen mes ennemis, bien plus sûrement qu'avec l'épée. Cela ne l'empêchait pas de retourner incessamment à la charge. — « De grâce, Benvenuto mio, me répétait-il, viens avec moi, et fuis un grand péril dont je te vois menacé. » — Mais j'avais absolument arrêté que je finirais d'abord ma médaille. Bien que nous fussions près de la fin du mois, je ne songeais plus ni à Angelica ni à autre chose, tant j'étais épris de ma médaille et absorbé par mon travail. Un jour j'eus occasion d'aller de ma maison à ma boutique à une heure inaccoutumée, vers le moment des vêpres. Cette boutique était située dans la rue des Banchi ;
i. Giovanni Bernardi, de Castel-Bolognese, est un des plus célèbres graveurs du seizième siècle. Il travailla pour le duc de Ferrare, les cardinaux Farnèse, Médicis et Salviati, le pape Clément VII et l'empereur Charles-Quint. Ses camées, ses cristaux, ses médailles, dont l'énumération serait trop longue, sont justement vantés. « Tous ses ouvrages, dit Vasari, son biographe, sont d'une beauté rare, et néanmoins ont été conduits à fin avec une célérité étonnante. » — Il mourut en 1555, à l'âge de soixante ans. — Voy. Vasari, Vie de Giovanni, de Castel-Bolog?iese , t. VIII.
je m'y rendais rarement, attendu que je laissais le soin de toutes les affaires à mon associé Felice. J'y étais depuis un instant, lorsque je me souvins que j'avais à parler à Lessandro del Bene. Je me levai de suite. Quand je fus dans la rue, je rencontrai un de mes amis, appelé ser Benedetto, natif de Florence, et fils d'un aveugle siennois qui demandait l'aumône. Ce ser Benedetto, après un long séjour à Naples, s'était fixé à Rome, où il faisait le commerce pour le compte de marchands siennois nommés de' Figi. Maintes et maintes fois mon associé lui avait réclamé le prix de plusieurs petites bagues qu'il l'avait chargé de vendre. Le jour même dont je parle, il l'avait rencontré dans la rue des Banchi, et, suivant son habitude, il lui avait demandé son argent d'un ton un peu rude. Ser Benedetto se trouvait avec ses patrons, qui, voyant ce dont il s'agissait, le tancèrent vertement, et lui déclarèrent qu'ils emploieraient une autre personne que lui, afin de n'être plus exposés à entendre de semblables criailleries. Ser Benedetto se défendit de son mieux, jura qu'il avait payé l'orfèvre, et qu'il ne pouvait empêcher des fous de donner cours à leur fureur. Les Siennois prirent cette parole en mauvaise part, et le chassèrent à l'instant. En les quittant, il se dirigea vers ma boutique, peut-être pour chercher querelle à Felice. Je le rencontrai précisément au milieu de la rue des Banchi. Moi, qui ne savais rien de ce qui s'était passé, je lui adressai, comme à mon ordinaire, un salut amical, mais il n'y répondit que par des injures. Je me souvins aussitôt de tout ce que m'avait dit le nécromant ; c'est pourquoi je me contins de toute ma force, et je lui dis : — « Benedetto, mon frère, ne vous emportez pas contre moi, qui ne vous ai fait aucun mal. Je ne connais rien de vos affaires. Si vous avez quelque démêlé avec Felice, de grâce, allez le trouver, et arrangezvous avec lui. Il sait ce qu'il a à vous répondre, tandis que moi je l'ignore complètement. Vous avez tort de me traiter de la sorte, d'autant plus que vous savez que je ne suis pas de nature à tolérer un affront. » — A cela il répliqua que je savais tout ; qu'il était homme à m'en faire repentir,
et que Felice et moi nous étions deux grands ribauds. — Déjà quantité de gens s'étaient attroupés pour être témoins de la querelle. Poussé à bout parles insultes de mon agresseur, je ramassai une motte de terre humectée par la pluie, et je la lui lançai, en le visant à la face. 11 baissa la tête : de sorte que mon projectile l'atteignit au milieu du crâne. 11 tomba comme mort, car il avait été frappé par un caillou anguleux que renfermait la motte de terre. A l'abondance du sang qu'il perdait, tous les spectateurs jugèrent qu'il avait été tué sur le coup.
Pendant qu'il gisait encore sur le sol et qu'on se préparait à l'emporter, vint à passer Pompeo, ce joaillier dont j'ai déjà parlé. Il se rendait chez le pape, qui l'avait appelé pour une affaire de joaillerie. Pompeo, en voyant cet homme si maltraité, demanda qui l'avait mis en cet état. — « C'est Benvenuto, lui répondit-on, mais cet animal l'a bien mérité. » — Pompeo courut en toute hâte chez le pape, et lui dit : — « Très saint Père, Benvenuto vient à l'instant de tuer Tobbia, je l'ai vu de mes propres yeux. »
Le pape, furieux, ordonna au gouverneur, qui était présent, de m'arrêter et de me faire pendre sur-le-champ à l'endroit où le crime avait été commis. Il lui enjoignit de ne rien négliger pour s'emparer de moi, et de ne point reparaître sans que j'eusse été pendu.
Quant à moi, dès que j'eus vu ce malheureux étendu à terre, je ruminai le moyen de me tirer d'affaire, en songeant à la puissance de mes ennemis et à ce qui pouvait résulter de ce qui s'était passé. Je quittai la place, et je me réfugiai chez messer Giovanni Gaddi, clerc de la chambre, avec l'intention de m'enfuir à l'aventure le plus tôt possible. Messer Giovanni me conseilla de ne pas prendre si promptement ce parti désespéré, parce que le mal n'était peut-être pas aussi grand que je le croyais. Il fit appeler messer Annibal Caro, qui demeurait avec lui, et le pria d'aller voir ce qu'il en était.
Sur ces entrefaites, un gentilhomme romain, attaché au service du cardinal de Médicis, se présenta de la part de ce
prélat. Il nous prit à l'écart, messer Giovanni et moi, et nous dit que le cardinal, en lui répétant les paroles du pape, avait déclaré qu'il n'y avait pas moyen de venir à mon aide, que je devais aviser à esquiver ce premier mouvement de fureur, et que je ne serais en sûreté dans aucune maison de Rome. Aussitôt après le départ du gentilhomme, messer Giovanni me regarda les larmes aux yeux, et me dit : — « Que je suis malheureux de ne pouvoir te sauver ! » — « Avec le secours de Dieu, lui répondis-je, je me sauverai moi-même. Je vous prie seulement de me prêter un de vos chevaux. »
On m'avait déjà préparé un cheval arabe de robe noire, le plus beau et le meilleur qu'il y eût à Rome. Je le montai et mis à l'arçon de ma selle une arquebuse à rouet, pour me défendre au besoin. Au pont Sisto, je trouvai tout le guet à pied et à cheval. Alors, faisant de nécessité vertu, je donnai de l'éperon à mon cheval, et, grâce à Dieu, je passai librement, sans être remarqué.
Je me rendis avec toute la célérité possible à Palombara, chez le signor Giovambattista Savello De là, je renvoyai à messer Giovanni son cheval, mais sans lui dire où j'étais.
Le signor Giovambattista, après m'avoir fêté pendant deux jours, me conseilla de m'éloigner et de me réfugier à Naples, en attendant que la fureur du pape fût calmée. Il me procura un guide qui me mit sur la route de Naples.
En chemin, je rencontrai un sculpteur de mes amis, qui allait à San-Germano du mont Casino terminer le mausolée de Pierre de Médicis. Ce sculpteur s'appelait le Solosmeo1. Il m'apprit que, le soir de l'événement, le pape avait envoyé un de ses camériers chercher des nouvelles de Tobbia. Le camérier ayant rapporté au pape qu'il avait trouvé Tobbia travaillant, et, loin qu'il lui fût arrivé quelque
i. Antonio Solosmeo, de Settignano, élève du Sansovino, acheva le tombeau de Pierre de Médicis. à l'exception de grandes figures, qui furent exécutées par Francesco da San-Gallo et le Napolitain Matteo de Quaranta. Hardi, facétieux, mauvaise langue, et surtout ennemi du Bandinelli, il dut parfaitement sympathiser avec Benvenuto.
(Note de l'édition italienne.)
chose, ignorant même ce qui s'était passé, il dit à Pompeo :
— « Tu es un misérable, mais je te promets que tu as piqué un serpent qui te mordra et te traitera suivant ton mérite. »
— Clément se tourna ensuite vers le cardinal de Médicis, et lui recommanda de s inquiéter un peu de moi, attendu que pour rien au monde il ne voudrait me perdre. — Cependant le Solosmeo et moi nous continuâmes de cheminer, en chantant, vers le mont Casino, avec l'intention d'aller à Naples. En effet, dès que Solosmeo eut examiné les travaux qui l'attendaient au mont Casino, nous poursuivîmes notre route.
A un demi-mille de Naples, nous fûmes accostés par un hôtelier, qui nous invita à descendre chez lui, en nous disant qu'il avait passé plusieurs années à Florence, chez Carlo Ginori, et que, si nous voulions choisir son auberge, nous y serions admirablement traités, en notre qualité de Florentins. Nous répondîmes plusieurs fois à cet homme par un refus; mais, tantôt devant nous, tantôt derrière, il ne nous lâchait pas, et répétait sans cesse son même refrain. Ennuyé de ses importunités, je lui demandai s'il ne saurait me donner des renseignements sur une certaine femme nommée Béatrice, qui avait avec elle une jolie fillette appelée Angelica. J'ajoutai que toutes deux étaient courtisanes. — « Que la peste crève les courtisanes et ceux qui les courtisent ! » — s'écria mon hôtelier, convaincu que je me moquais de lui; et là-dessus, paraissant bien décidé à nous quitter tout à fait, il donna de l'éperon à son cheval. Je croyais m'être débarrassé de cet imbécile, mais c'était avec regret, car le souvenir de ma passion pour Angelica s'était réveillé. J'en causais avec Solosmeo, non sans pousser quelques soupirs amoureux, lorsque nous vimes revenir, à bride abattue, notre hôtelier. — « 11 y a deux ou trois jours, nous dit-il, quand il fut près de nous, que, dans une maison voisine de mon hôtellerie, sont venues loger une femme et une jeune fille dont les noms sont bien ceux que vous m'avez dits, mais je ne sais si elles sont de Sicile ou de tout autre pays. » — « Ce nom d'Angelica, lui répondis-je, a
tant de pouvoir sur moi, que je consens à aller chez toi, quoi qu'il arrive. » — Nous entrâmes donc avec lui dans la ville de Naples, et nous descendîmes à son auberge. Les minutes me semblaient des siècles : aussi me rajustai-je à la hâte pour courir dans cette maison que l'hôtelier m'avait indiquée à côté de la sienne. J'y trouvai mon Angelica, qui me prodigua toutes les caresses les plus passionnées que l'on puisse imaginer. Depuis vingt-deux heures jusqu'au lendemain matin, je goûtai avec elle des plaisirs qui n'eurent jamais leurs pareils. Pendant que j'étais plongé dans ces ineffables jouissances, je m'aperçus que ce jour-là même expirait le mois qui m'avait été fixé, dans le cercle du nécromant, par les démons. Que les hommes qui ont recours à eux jugent à quels dangers incalculables j'ai échappé !
J'avais par hasard dans ma bourse un diamant que je montrai aux orfèvres. Malgré ma jeunesse, j'étais tellement connu à Naples pour un homme de quelque talent, que je trouvai l'accueil le plus gracieux, surtout chez un digne joaillier nommé messer Domenico Fontana. Pendant trois jours que je restai à Naples, ce brave homme abandonna sa boutique pour m'accompagner et me montrer les antiquités de la ville et des environs. De plus, il me présenta au vice-roi de Naples, qui lui avait témoigné le désir de me voir. Son Excellence me reçut de la manière la plus honorable. Mon diamant ayant frappé ses yeux, elle demanda à l'examiner, et dit que, si je voulais m'en séparer, elle espérait que ce serait en sa faveur. Je le lui mis aussitôt entre les mains en lui déclarant que, le diamant et moi, nous étions à son service. Son Excellence me dit qu'elle serait charmée d'avoir ce brillant, mais qu'elle désirait bien plus encore que je m'établisse à sa cour; et elle ajouta que j'aurais lieu de me féliciter des conditions qu'elle me réservait. Enfin, après un échange de compliments, nous vînmes à parler de la valeur réelle du diamant. Son Excellence m'ordonna de lui en demander le juste prix. Je le fixai à deux cents écus. Son Excellence me répondit qu'elle croyait que je ne l'avais pas estimé trop haut; mais qu'il
serait loin de produire tant d'effet, s'il eût été monté par un autre que par moi, qu'elle connaissait pour le premier joaillier du monde. Je répliquai alors que je ne l'avais pas monté, qu'il ne l'était pas bien, que son éclat provenait uniquement de sa belle qualité, et qu'il gagnerait beaucoup si je le remontais. En même temps, avec l'ongle du pouce, je poussai le diamant, je l'enlevai de son chaton, et, après l'avoir un peu nettoyé, je le remis au vice-roi. Sa surprise fut égale à sa satisfaction, et il me fit aussitôt un billet pour que l'on me payât les deux cents écus que j'avais demandés.
En rentrant à mon auberge, je trouvai une lettre du cardinal de Médicis. qui m'invitait à retourner à Rome en toute hâte et à descendre au palais de sa seigneurie révérendissime. Je lus cette missive à mon Angelica, qui, avec des larmes d'amour, me supplia de rester à Naples ou de l'emmener. Je lui dis que, si elle voulait me suivre, je lui confierais les deux cents ducats que j'avais reçusdu vice-roi. La mère, qui nous avait épiés, s'approcha alors, et me dit : —
— « Benvenuto, si tu veux emmener à Rome mon Angelica, laisse-moi une quinzaine de ducats afin que je puisse accoucher; j'irai vous rejoindre ensuite. » — Je répondis à la vieille ribaude que je lui en laisserais même trente, si elle consentait à m'abandonner mon Angelica. Ainsi d'accord, Angelica me pria de lui acheter une robe de velours noir, parce qu'il était à bon marché à Naples; j'y consentis, j'envoyai chercher le velours, et je le payai. La vieille, me croyant plus coiffé que je ne l'étais, me demanda alors une robe de drap fin pour elle-même, quantité de choses pour ses enfants, et beaucoup plus d'argent que je ne lui en avais offert. Je me tournai tranquillement vers elle, et je lui dis :
— « Ma chère Béatrice, ce que je t'ai offert te suffit-il? »
— « Non, » me répondit-elle. — « Eh bien ! si cela ne te suffit pas, lui répliquai-je alors, cela me suffit à moi. » — Sur ce, j'embrassai mon Angelica, nous nous dîmes adieu, elle la larme à l'œil, moi le sourire sur les lèvres, et je partis de suite pour Rome.