CHAPITRE V
Suites de l'évasion. — Rumeur à Rome. — Nouvelles calomnies de Pier Luigi. — Le ramier. — Un coup d'escopette à bras tendu. — Vente d'un chrétien pour un évèché. — Nouvel emprisonnement de Cellini.
— Un dangereux ami. — Torre-di-Nona. — La prison de la Vie. —
— Réflexions. — Préparation à la mort. — Benedetto da Cagli. — La signora Jerolima. — Retour au château Sant'-Agnolo.
Pendant ce temps Rome était en rumeur. En effet, déjà on avait aperçu mes bandes de toile flotter le long de la grande tour du château, et toute la ville courait les voir.
Le gouverneur était alors en proie à un de ses plus violents accès de folie. Il luttait contre ses domestiques pour s'envoler du haut de la tour, et prétendait que lui seul pouvait me rattraper en volant après moi.
Messer Roberto Pucci, père de messer Pandolfo, ayant entendu raconter la grande nouvelle, sortit pour s'en assurer lui-même. Il se rendit ensuite au palais, où il rencontra le cardinal Cornaro, qui lui raconta tousles détails de mon évasion, et lui dit que j'étais pansé et que je reposais dans un de ses appartements.
Ces deux braves et dignes seigneurs allèrent, d'un commun accord, se jeter aux genoux du pape qui, avant de leur laisser prononcer un mot, s'écria : — « Je sais tout ce que vous voulez de moi. » — « Très saint Père, dit messer Roberto Pucci, nous vous demandons en grâce ce pauvre homme dont les talents méritent quelque indulgence, et qui vient de déployer un courage et un génie vraiment
surhumains. Nous ne savons pas pour quelles offenses Votre Sainteté l'a tenu si longtemps en prison. Si ce sont des crimes trop exorbitants, Votre Sainteté est juste et sage ; qu'elle fasse donc sa volonté ; mais si ce sont des fautes qu'on puisse excuser, que Votre Sainteté nous en accorde le pardon. » — « Je l'ai tenu en prison, répondit le pape avec confusion, à la requête de quelques personnes de notre cour, parce qu'il a été un peu trop insolent. Mais, connaissant son talent et voulant le garder près de nous, nous avions songé à lui conférer assez de faveurs pour qu'il n'eût aucun motif de retourner en France. Je suis très-fâché du terrible accident qu'il a éprouvé. Dites-lui qu'il travaille à se guérir, et que, quand il sera bien portant, nous le dédommagerons de ses souffrances. » — Mes deux braves protecteurs accoururent m'apporter cette bonne nouvelle de la part du pape.
La noblesse de Rome, des jeunes gens, des vieillards, enfin des personnes de tous rangs, vinrent me visiter. Le gouverneur du château, messer Giorgio Ugolini, en dépit de sa folie, se fit porter chez le pape. Dès qu'il fut en présence de Sa Sainteté, il déclara que, si l'on ne me ramenait pas en prison, ce serait le traiter avec une odieuse injustice. — « Grand Dieu ! s'écria-t-il, il s'est enfui malgré la parole qu'il m'avait donnée ! Hélas ! il s'est envolé et il m'avait promis de ne pas s'envoler ! » — « Allez, allez, lui répondit le pape en riant, je vous le rendrai, soyez-en sûr. » — «Que Votre Sainteté lui envoie le gouverneur de Rome, reprit messer Giorgio, pour lui demander qui l'a aidé dans son* évasion, car si c'est un de mes gens, je veux le pendre par la gorge au créneau dont Benvenuto s'est servi pour descendre. »
Quand messer Giorgio se fut retiré, le pape appela le gouverneur de Rome et lui dit en souriant : — « Ce Benvenuto est un brave, et son exploit une chose merveilleuse. Moi aussi, pourtant, dans ma jeunesse, je suis descendu du même endroit. » — C'était la vérité, car il avait été renfermé dans le château pour avoir falsifié un bref, lorsqu'il
était abréviateur di Parco majoris. Comme son crime était trop grave, le pape Alexandre, après l'avoir retenu longtemps en prison, avait résolu de lui faire trancher la tête. Mais il désirait que la fête du Corpus Domini fût passée pour procéder à cette exécution. Notre Farnèse, ayant appris tout cela, corrompit à force d'argent quelques gardes du château, s'entendit avec Pietro Chiavelluzzi, qui lui amena des chevaux, et pendant que le pape était à la procession, il se plaça dans une corbeille, et se fit descendre jusqu'à terre au moyen d'une corde. On n'avait pas encore élevé les murailles dont le château était entouré; la grande tour seule était alors construite : de sorte que, pour s'évader, il fut loin de rencontrer les immenses difficultés que j'eus à surmonter. De plus, il était emprisonné à bon droit, tandis que moi, je l'étais fort injustement. Bref, il voulait se vanter devant le gouverneur de Rome d'avoir, lui aussi, été brave et hardi dans sa jeunesse, et il ne s'aperçut pas qu'il mettait au jour ses infâmes scélératesses. — « Allez, ajoutat-il, et dites à Benvenuto qu'il avoue franchement qui l'a aidé ; peu importe qui ce soit, puisque je lui ai pardonné, vous pouvez le lui affirmer en toute conscience. »
Le gouverneur de Rome qui, deux jours auparavant, avait été nommé évêque de Jesi, vint donc me trouver. — « Benvenuto mio, me dit-il, bien que mon ministère soit de la nature de ceux qu'on redoute, je viens pour te rassurer par ordre exprès de Sa Sainteté, qui m'a raconté qu'ellemême s'était jadis évadée du château, mais avec l'aide de plusieurs amis, car, autrement, elle n'aurait pu se tirer de cette entreprise. Je te jure par les sacrements que j'ai reçus il y a deux jours, quand j'ai été consacré évêque, que le pape te rend la liberté et te pardonne. Il est très-affligé de tes cruelles souffrances. Tâche donc de te guérir et regarde que tout a été pour le mieux; car cet emprisonnement que tu as subi, malgré ton innocence, sera cause de ton bonheur à toujours. Tu n'auras plus à craindre la pauvreté, et tu ne seras plus obligé de retourner en France et de traîner çà et là une vie tourmentée. Ainsi, dis-moi franchement com-
ment l'affaire s'est passée et qui t'a aidé. Tu n'auras ensuite à songer qu'à te reposer et à te guérir. » — Je lui contai mon aventure de point en point, sans rien oublier, pas même le porteur d'eau qui m'avait enlevé sur ses épaules. Quand j'eus fini, le gouverneur s'écria : — « Il est vraiment inconcevable qu'un seul homme ait pu faire de telles choses : il n'y a que toi pour cela. » — Il me prit ensuite la main et ajouta : — « Bon courage ! car, par cette main que je touche, tu es libre et tu seras heureux. » — Là-dessus, il partit et laissa la place à une foule de gentilshommes et de seigneurs qui venaient me visiter et se disaient entre eux : — « Allons voir cet homme qui opère des miracles. » — Ceux-ci m'offraient une chose, ceux-là me faisaient présent d'une autre.
Le gouverneur, étant retourné près de Sa Sainteté, lui rendit compte de ce que je lui avais dit. Le signor Pier Luigi, fils du pape, était présent. Tout le monde témoignait une profonde admiration. — « A coup sûr, s'écria le pape, c'est une chose merveilleuse! » — A ces mots, le signor Pier Luigi s'avança et dit : — « Très saint Père, si vous relâchez Benvenuto, il vous en fera de bien plus étonnantes encore, car c'est une âme d'homme trop audacieuse. Je vais vous conter un autre de ses exploits que vous ignorez. Avant d'aller en prison, votre Benvenuto eut, avec un gentilhomme du cardinal Santa-Fiore, une querelle, à propos d'une vétille que ce gentilhomme lui avait dite. Il poussa la témérité jusqu'à défier son adversaire. Le gentilhomme en parla au cardinal Santa-Fiore, qui jura que, s'il s'en mêlait, il saurait bien ramener ce fou à la raison. Benvenuto, ayant appris cela, tint prête une escopette, avec laquelle il est certain de toucher un quattrino. Un jour, le cardinal se mit à la fenêtre ; aussitôt Benvenuto, dont la boutique est voisine, s'arma de son escopette et visa Son Excellence. Heureusement le cardinal fut averti à temps et se retira de suite. Benvenuto, pour qu'on ne se doutât de rien, tira un ramier qui couvait dans un trou des combles du palais, et, chose incroyable ! lui brisa la tête. Maintenant que Votre
Sainteté agisse comme bon lui semblera; du moins, je n'aurai pas manqué de l'avertir. Un de ces matins, Benvenuto, persuadé qu'il a été emprisonné à tort, aura peut-être l'envie de tirer sur Votre Sainteté. C'est un esprit qui ne connaît aucun frein et aucune crainte. Quand il tua Pompeo, il lui perça la gorge de deux coups de poignard, au milieu de dix personnes qui l'accompagnaient, et il se sauva, à la honte de ces gens-là, qui pourtant étaient des hommes de cœur. » Précisément le gentilhomme du cardinal Santa-Fiore, avec qui j'avais eu cette querelle, se trouvait là. Il confirma au pape tout ce que son fils venait de raconter. Le pape était bouffi de colère et ne soufflait mot. A présent je vais expliquer cette affaire en toute sécurité.
Ce gentilhomme du cardinal Santa-Fiore vint un jour chez moi et me présenta un petit anneau d'or tout couvert de vif-argent en me disant : — « Polis-moi cet anneau et dépêche-toi. » — J'étais occupé à travailler à des joyaux d'or enrichis de pierres précieuses. Lorsque j'entendis cet homme, à qui je n'avais jamais parlé et que je n'avais jamais vu, me commander avec tant d'insolence, je lui dis que je n'avais pas de polissoir et qu'il allât ailleurs. Alors, à propos de rien, il me déclara que j'étais un âne. Je lui répliquai qu'il en avait menti, et que je valais mieux que lui sous tous les rapports; mais que, s'il m'éperonnait, je lui appliquerais des ruades plus vigoureuses que celles d'un âne. Il raconta son altercation au cardinal, et me dépeignit comme un démon déchaîné. Deux jours après, je tirai, derrière le palais, sur un ramier qui couvait dans un trou. Plusieurs fois déjà j'avais vu un orfèvre milanais, nommé Giovan Francesco délia Tacca, tirer sur ce même ramier, mais sans jamais le toucher. Ce jour-là, le ramier, que les arquebusades avaient effrayé, ne montrait exactement que sa tête. Comme Giovan Francesco et moi nous étions rivaux à la chasse à l'escopette, plusieurs gentilshommes de mes amis, qui se trouvaient dans ma boutique, me dirent : — « Voilà là-haut le ramier de Giovan Francesco délia Tacca, qu'il a tiré si souvent; tiens, regarde, ce pauvre animal a si peur
qu'il montre à peine sa tête. » — Je levai les yeux et je dis : — « Le peu qu'il montre me suffirait pour le tuer, s'il attendait seulement que je misse en joue mon escopette. » — Mesgentilhommes s'écrièrent que l'inventeur de l'escopette lui-même ne l'atteindrait pas. — « Je parie, répliquai-je, un bocal de ce bon vin grec de Palombo l'aubergiste, que je lui logerai ma balle dans sa petite tête, s'il me donne seulement le temps de coucher en joue mon admirable Broccardo — (c'est ainsi que j'appelais mon escopette). » Au même instant, je le visai à bras tendu, sans appuyer la crosse de mon arme à mon épaule, et je fis ce que j'avais promis, sans songer au cardinal ni à qui que ce fût. J'avais même le plus profond respect pour ce prélat. Que l'on juge maintenant à combien de moyens la fortune a recours quand elle veut écraser un homme.
Le pape, gonflé de dépit et de rage, réfléchit à ce que son fils lui avait dit. Deux jours après, le cardinal Cornaro alla demander un évêché que Sa Sainteté avait promis à un de ses gentilshommes, nommé messer Andréa Centano. Comme il s'en trouvait un vacant, le cardinal rappela au pape sa promesse. Paul III ne la nia pas, et déclara qu'il était tout disposé à la tenir, pourvu que Sa Seigneurie révérendissime consentît à lui faire un plaisir, c'est-à-dire à remettre Benvenuto entre ses mains. Le cardinal lui répondit : — « Si Votre Sainteté lui a pardonné et me l'a rendu, que dira le monde et de Votre Sainteté et de moi? » — « Je veux Benvenuto, vous voulez l'évêché, que le monde dise ce qu'il voudra, » — répliqua le pape. Cet honnête homme de cardinal pria le pape de lui accorder l'évêché, et lui dit de faire ensuite ce que bon lui semblerait. Le pape, quelque peu honteux de la scélératesse avec laquelle il violaitsa parole, reprit : — « J'enverrai chercher Benvenuto, et pour ma satisfaction, je le placerai dans les chambres du rez-dechaussée qui donnent sur mon jardin secret. Il pourra se guérir, et on ne lui défendra pas de voir tous ses amis. Je le défrayerai même de toutes ses dépenses, jusqu'à ce que cette petite fantaisie soit passée. » — Le cardinal retourna de
suite chez lui, et m'envoya dire parle gentilhomme auquel l'évêché était destiné que le pape voulait que je me remisse entre ses mains, mais qu'il me donnerait une des chambres basses de son jardin secret, où je recevrais mes amis comme si j'étais dans le propre palais de Sa Seigneurie. Je chargeai messer Andréa de supplier le cardinal de ne point me livrer au pape et de me laisser moi-même tirer d'embarras. J'ajoutai que je me ferais envelopper dans un matelas et porter hors de Rome en lieu sûr ; que me livrer au pape, c était m'envoyer à la mort. Le cardinal se serait probablement prêté à ce que je demandais ; mais ce messer Andréa, qui espérait l'évêché, dénonça l'affaire. Le pape m'envoya donc chercher sur-le-champ, et ordonna qu'on me mît, ainsi qu'il l'avait prescrit, dans une des chambres basses de son jardin secret. Le cardinal me fit dire de ne rien manger de ce qui sortirait de la cuisine du pape ; qu'il aurait soin de garnir ma table ; qu'il n'avait pu agir autrement qu'il n'avait fait; que j'eusse bon courage, et qu'il se remuerait si bien qu'il me rendrait la liberté. Je laissais donc de côté les aliments qu'on m'envoyait du pape, et je ne touchais qu'à ceux qui venaient du cardinal.
Chaque jour, je recevais la visite d'une foule de grands et nobles personnages qui m'accablaient d'offres de service. Je comptais parmi mes amis un jeune Grec de vingt-cinq ans. Il était d'une adresse extraordinaire à tous les exercices du corps, et jouait de l'épée mieux que qui que ce fût à Rome. Il était fort honnête et fort loyal, mais faible et crédule au dernier point. — Il avait entendu dire que le pape avait déclaré qu'il voulait me dédommager de mes soufrances. C'était la vérité, le pape avait bien parlé de cela d'abord, mais en dernier lieu il avait complètement changé d'avis. — « Benvenuto mio, me disait mon brave jeune homme, on assure dans Rome que Sa Sainteté t'a donné un office de cinq cents écus de rente ; ainsi, de grâce, veille à ce que ces soupçons ne te fassent point perdre un si bon morceau. » — Moi, de mon côté, je le suppliais à mains jointes de travailler à mon évasion. — « Je sais, lui disais-je,
que le pape pourrait me faire beaucoup de bien, mais je tiens de science certaine qu'il cherche à me faire beaucoup de mal en secret. Je te prie donc de te hâter et de ne rien négliger pour me sauver de sa fureur. Si tu me tires d'ici de la manière que je t'indiquerai, je te devrai la vie, et je serai toujours prêt à la sacrifier pour toi quand tu en auras besoin. » — Ce pauvre jeune homme me répondit les larmes aux yeux : — « Frère, tu veux courir à ta ruine, mais je ne puis te résister. Ainsi, donne-moi tes ordres; je les exécuterai, bien qu'à contre-cœur. » — Nous étions donc d'accord, et je lui avais entièrement déroulé mon plan, dont le succès était facile et indubitable, lorsqu'au moment où je croyais qu'il allait tout préparer, il vint me déclarer que pour mon bien il voulait me désobéir, et qu'il savait à quoi s'en tenir sur ce que lui avaient dit des familiers du pape qui connaissaient mon affaire à fond. Ma colère égala mon désespoir, car je n'avais aucun autre moyen de salut. Cela se passait en l'année i ^,39, le jour de la fête du Corpus Domini. J'étais en discussion avec le Grec depuis le matin, lorsque le soir on m'apporta une quantité de plats de la cuisine du pape et de celle du cardinal Cornaro. Plusieurs de mes amis étant arrivés à ce moment-là, je les invitai à souper avec moi, et, malgré ma jambe garnie d'éclisses, nous fîmes chère lie. Ils ne me quittèrent qu'à une heure de la nuit. Mes deux domestiques m'aidèrent à me coucher, puis se retirèrent dans l'antichambre.
J'avais un chien à longs poils noirs comme une mûre. Il chassait admirablement et ne s'écartait jamais de moi de plus d'un pas. Pendant la nuit dont je parle, il s'était fourré sous mon lit, où il se mit à aboyer si lamentablement, que trois fois j'appelai mes domestiques pour l'ôter de là; mais, dès qu'ils se montraient, il se jetait sur eux pour les mordre. Mes domestiques étaient frappés d'épouvante et craignaient que cet animal ne fût enragé, car il hurlait sans discontinuer. A quatre heures de la nuit, le bargello entra dans ma chambre avec une foule de sbires. Aussitôt mon
chien sortit de sa retraite, se précipita sur eux avec fureur, déchira leurs capes et leurs chausses, et leur causa une telle frayeur qu'ils le crurent enragé. Mais le bargello, qui était un homme d'expérience, leur dit : — « Les bons chiens ne manquent jamais de deviner et de prédire le mal qui doit arriver à leurs maîtres. Que deux de vous prennent des bâtons et se défendent contre ce chien. Que les autres attachent Benvenuto sur cette chaise et le mènent où vous savez. » — Ainsi que je l'ai noté plus haut, le jour de la fête du Corpus Domini venait de s'écouler, et il était environ quatre heures de la nuit. Les sbires m'enlevèrent après m'avoir soigneusement enveloppé. Quatre d'entre eux marchaient à côté de nous, et poussaient au large le peu de gens qui se rencontraient encore dans la rue. On me transporta ainsi à Torre-di-Nona, où l'on me déposa dans la prison de la Vie sur un maigre matelas.
Un des sbires resta près de moi toute la nuit, et ne cessa de se lamenter sur ma mauvaise fortune. — « Hélas! s'écriait-il, que leur as-tu donc fait, pauvre Benvenuto? » — Les paroles de cet homme et le lieu où je me trouvais ne me laissèrent point de doute sur le sort qui m'était réservé. Pendant une grande partie de la nuit je me fatiguai à chercher pour quelle cause Dieu se plaisait à m'infliger une si rude pénitence, et comme je ne pouvais la découvrir, je me tourmentais violemment. Le sbire s'efforçait de me consoler de son mieux ; mais je le conjurai pour l'amour de Dieu de ne plus m'adresser un mot, attendu qu'abandonné à moimême, je prendrais une résolution plus vite et plus aisément. 11 me promit de se taire.
Alors je tournai mon cœur tout entier vers Dieu, et je le suppliai dévotement de vouloir bien m'accepter dans son royaume, bien que je me fusse plaint de mon sort, en songeant à mon innocence, qui me paraissait évidente. — «En effet, me disais-je, si j'ai commis des homicides, le vicaire du Christ m'a rappelé de ma patrie, et m'a pardonné en vertu de sa propre autorité et de celle que la loi lui confère. Tout ce que j'ai fait n'a été que pour défendre le corps
que Dieu m'a prêté. Ainsi, d'après les lois qui régissent le monde, je ne crois point avoir mérité cette mort. Il me semble qu'il en est de moi comme de ces malheureux qui, en marchant dans la rue, sont tués par une pierre qui leur tombe sur la tête. C'est là un effet incontestable de la puissance des étoiles, qui provient, non de ce qu'elles sont conjurées pour notre bien ou notre mal, mais de ce que nous sommes soumis à leurs conjonctions. Cependant je reconnais que je possède le libre arbitre, et je suis certain que, si ma foi était assez exercée, les anges du ciel me tireraient de cette prison et me délivreraient de tous mes maux. Mais Dieu ne m'a pas jugé digne de cette faveur : il faut donc que les influences célestes assouvissent sur moi leur malignité.» — Après avoir longtemps lutté de cette façon avec ma pensée, je me résignai et je m'endormis.
Au point du jour, le sbire m'éveilla en me disant : — « Pauvre malheureux, il n'est plus temps de dormir. Le , messager qui doit t'annoncer une mauvaise nouvelle est arrivé. » — « Plus tôt je sortirai de la prison de ce monde, lui répondis-je, mieux cela vaudra; car je suis sûr que mon âme sera sauvée et que je mourrai innocent. Christ, notre glorieux et divin Sauveur, me range parmi ses disciples et ses amis, qui, ainsi que lui, ont souffert une mort injuste. Comme eux je meurs innocent et j'en rends grâce à Dieu du fond de mon cœur. Mais pourquoi celui qui doit me lire ma sentence n'entre-t-il pas? » — « Il pleure sur ton malheureux sort, » — me répondit le sbire. Alors, je l'appelai par son nom, qui était Benedetto da Cagli. — « Avancez, lui criai-je, avancez, messer Benedetto mio, je suis bien préparé et bien résolu. N'est-il pas plus glorieux pour moi de mourir innocent que coupable ? Avancez, je vous prie, et amenez-moi un prêtre à qui je puisse dire quatre mots, bien que je n'en aie pas besoin, car je me suis hautement confessé à Dieu Notre-Seigneur; c'est seulement pour observer les lois de notre sainte mère l'Eglise, à qui je pardonne franchement l'inique condamnation qu'elle a prononcée contre moi. Ainsi approchez, messer Benedetto mio, et expédiez-
moi vite avant que la tête ne vienne à me tourner. » Quand j'eus achevé ces paroles, ce brave homme, sans lequel on ne pouvait m'exécuter, dit au sbire de fermer la porte. — Il courut aussitôt chez la femme du signor Pier Luigi, qui demeurait avec la duchesse Marguerite d'Autriche. Dès qu'on l'eut introduit chez elle il dit : — « Illustrissima padrona, je vous en prie au nom de Dieu, veuillez envoyer dire au pape qu'il charge une autre personne de lire cette sentence à Benvenuto, et de remplir mon office, car j'y renonce, et de ma vie je ne le remplirai. » — Puis il partit en sanglotant amèrement. La duchesse, qui était présente, s'écria avec colère : — « Voilà donc la belle justice qu'administre à Rome le vicaire de Dieu ! Le duc, mon premier époux, qui tenait en haute estime Benvenuto pour son talent et son caractère, avait bien raison de vouloir l'empêcher de retourner à Rome et de le garder près de lui à tout prix. » — Et elle se retira en murmurant des paroles d'indignation.
La femme du signor Pier Luigi, qui se nommait la signora Jerolima, se rendit sur-le-champ chez Sa Sainteté. Elle se jeta à ses genoux, et, en présence de plusieurs cardinaux, parla avec tant de force et d'énergie qu'elle força le pape à rougir et à dire : — « Pour l'amour de vous, nous lui laisserons la vie, bien que notre arrêt ne nous ait été dicté par aucun sentiment d'animosité contre lui. » — Le pape n'agit ainsi qu'à cause des cardinaux qui avaient entendu les paroles de cette admirable et courageuse femme.
Pendant ce temps, j'étais dans une terrible agitation : le cœur me battait avec violence et sans relâche. Les gens qui devaient jouer le triste rôle d'exécuteurs partageaient mon inquiétude. Enfin, à l'heure du dîner, chacun alla à ses affaires, et on m'apporta mon repas. Ma surprise fut extrême. Je m'écriai : — « La vérité a été plus forte que la malignité des influences célestes. Mon Dieu, je vous en prie, si tel est votre bon plaisir, sauvez-moi de ce péril ! » — Je me mis ensuite à manger, et de même que j'avais accepté avec fermeté l'idée de la mort, de même j'accueillis
avec force l'espoir d'un meilleur sort. Je dînai de bon cœur, puis je restai sans voir et sans entendre personne jusqu'à une heure de la nuit. Alors seulement parut le bargello avec bon nombre de sbires. Il me fit asseoir sur cette chaise qui avait servi à me transporter le soir précédent, et, après m'avoir engagé avec bonté à ne rien craindre, il ordonna à ses sbires d'avoir aussi soin de ma jambe cassée que de ses propres yeux. Ils lui obéirent et me ramenèrent au château Sant'-Agnolo, d'où je m'étais évadé.