CHAPITRE III
Voyage à Fontainebleau. — Querelle de Cellini avec Primaticcio. — Encore Pagolo et la Catherine. — Le mariage forcé. — Réconciliation de Cellini et du Primaticcio. ■ — Un modèle à deux fins. — La double vengeance. — Description de la salière d'or. — Le Primaticcio mouleur d'antiques. — Amours de Cellini et de Jeanne Casse-Cou. — Naissance d'une fille. — Nouvelles visites de François Ior à Cellini.
Lorsque la fortune, ou, pour mieux dire, notre mauvaise étoile, se met à nous persécuter, elle n'est jamais à court de nouvelles misères à nous susciter. Après avoir échappé à un abîme effroyable, je croyais que ma maligne étoile m'accorderait quelque peu de tranquillité ; mais à peine m'eutelle laissé le temps de respirer, qu'elle me suscita deux terribles affaires à la fois. — En trois jours il m'arriva deux aventures qui, l'une et l'autre, mirent ma vie en balance. Voici comment :
Je me rendis un matin à Fontainebleau pour conférer avec le roi. Il m'avait écrit qu'il voulait que je fisse les coins de toutes les monnaies de son royaume. Avec sa lettre, il m'avait envoyé plusieurs petits dessins pour m'expliquer à peu près ce qu'il désirait; néanmoins, il me laissait libre de suivre complètement mes inspirations. J'exécutai de nouveaux dessins suivant mon goût et aussi beaux que l'art le réclamait. — A mon arrivée à Fontainebleau, monseigneur de la Fa, l'un des trésoriers à qui François Ier avait confié le soin de pourvoir à mes besoins, me dit : — « Benvenuto, le peintre Bologna a été chargé par le r©i de faire votre grand colosse. Sa Majesté nous a retiré, au profit de
Bologna, tous les ordres qu'elle nous avait donnés pour vous. Nous avons trouvé cela fort mal, et il nous semble que la conduite de votre compatriote est bien téméraire, car il vous enlève, seulement par la protection de madame d'Etampes, des travaux que vos modèles et vos études vous avaient acquis. Voilà déjà plusieurs mois qu'il a reçu cette commande, et il ne paraît pas qu'il s'en soit encore occupé. »
— « Mais comment est-il possible que je n'aie rien su de cela? » — m'écriai-je étonné. — Alors monseigneur de la Fa me dit que le Bologna avait tenu l'affaire très-secrète ; qu'il n'avait obtenu sa requête que très-difficilement, parce que le roi avait longtemps résisté, mais que les pressantes sollicitations de madame d'Étampes avaient fini par aplanir tous les obstacles. — Irrité de cette cruelle offense et indigné de me voir extorquer ainsi un ouvrage que j'avais gagné à la sueur de mon front, je me disposai à exécuter quelque grand coup. Je pris donc mes armes et j'allai trouver le Bologna. Il était à travailler dans sa chambre. Il me fit entrer et me demanda. avec force compliments lombards quelle affaire m'amenait chez lui. — « Une très-bonne et très-importante, » — lui répondis-je. Il ordonna alors à ses serviteurs d'apporter à boire. Puis il me dit : — « Avant de parler de rien, je veux que nous buvions ensemble, suivant la coutume de la France. » — « Messer Francesco, repris-je, sachez que la conversation que nous allons avoir n'exige pas que nous buvions auparavant : peut-être pourrons-nous boire après. » — J'entamai ensuite mon affaire en ajoutant :
— « Tous les hommes qui tiennent à passer pour d'honnêtes gens doivent montrer par leurs actions qu'ils méritent cette réputation ; s'ils agissent autrement, ils prouvent qu'ils sont indignes de ce renom. Je sais que vous n'ignoriez point que le roi m'avait commandé ce grand colosse dont on a parlé pendant dix-huit mois, sans que ni vous ni personne ayez trouvé à redire à cela. Par mes ouvrages, je me suis fait connaître au roi ; mes modèles lui ont plu, et il m'a confié cette grande entreprise. Depuis nombre de mois les choses étaient en cet état, lorsque ce matin seulement j'ai appris
que vous m'aviez supplanté, et qu'à l'aide de purs commérages vous m'aviez escamoté une commande que j'avais conquise par d'admirables travaux. » — «Eh quoi ! Benvenuto, répliqua le Bologna, chacun cherche à faire ses affaires par tous les moyens possibles. Si telle est la volonté du roi, qu'avez-vousà objecter? Allons, vous perdriez votre temps. La commande m'a été donnée, je la tiens pour mienne. Maintenant dites ce que vous voudrez, je vous écouterai. » — «Messer Francesco, répondis-je, sachezque je ne manque pas d'une foule d'arguments péremptoires et irrésistibles, qui vous forceraient de confesser que les moyens dont vous vous êtes servi et dont vous parlez n'ont point cours parmi les êtres doués de raison. Mais je veux arriver promptement à la conclusion ; ouvrez donc les oreilles et entendez-moi bien, car la chose est grave. » — Mon homme voulut se lever de son siège, car il vit que j'avais changé de couleur et que j'étais grandement ému. — Je lui dis qu'il n'était pas encore temps de bouger, qu'il eût à rester assis et à m'écouter. Puis je m'exprimai ainsi : — « Messer Francesco, vous savez que la commande m'avait d'abord été donnée et que, suivant l'usage du monde, le temps était passé où qui que ce fût pût songer à me la disputer. Néanmoins, voici ce que je vous propose maintenant : faites un modèle, de mon côté j'en ferai un nouveau : nous les porterons sans rien dire à notre grand roi, et celui de nous qu'il reconnaîtra avoir le mieux opéré aura l'honneur d'exécuter le colosse. Si ce lot vous échoit, j'oublierai l'énorme injure que j'ai reçue de vous, et je baiserai vos mains comme plus dignes que les miennes d'une si grande gloire. Qu'il soit ainsi convenu, et nous serons amis; sinon nous serons ennemis, et avec l'aide de Dieu, qui protège la justice et dont je serai l'instrument, je vous montrerai dans quelle erreur vous êtes tombé. » — « La commande est à moi, répliqua messer Francesco, et, puisqu'elle m'a été donnée, je ne veux pas m'exposer à la perdre. » — « A cela, messer Francesco, m'écriai-je, je réponds que, puisque vous repoussez un arrangement bon, juste et raisonnable, j'aurai recours à des
expédients qui seront aussi peu agréables que vos procédés. Et je vous déclare que, si jamais j'apprends que vous parliez de façon ou d'autre de cette commande qui m'appartient, je vous tuerai comme un chien. Nous ne sommes ni à Rome, ni à Bologne, ni à Florence ; ici les mœurs sont différentes. Je vous le répète donc, si vous avez le malheur d'en toucher un mot au roi ou à tout autre, je vous tuerai, coûte que coûte. Choisissez entre les deux partis que je vous ai offerts; le premier vous mènera à bien, le second à mal. » — Mon homme ne savait que dire ni que faire. — Quant à moi, j'étais moins disposé à attendre qu'à trancher de suite le nœud de la difficulté. — Le Bologna ne trouva que ces seuls mots : — « Tant que j'agirai comme doit le faire un homme de bien, je n'aurai peur de rien au monde. » — «C'est bien parlé, lui répondis-je; mais, si vous vous conduisez autrement, ayez peur, croyez-moi. »
Là-dessus je le quittai, et je me rendis près de Sa Majesté avec qui j'eus, à propos des monnaies, une longue discussion. Nous ne tombâmes pas beaucoup d'accord, parce que son conseil, qui était présent, lui avait persuadé qu'il fallait que les monnaies fussent faites à la manière de France, comme elles l'avaient toujours été jusque-là. Je répliquai que Sa Majesté m'avait fait venir d'Italie pour lui exécuter de beaux ouvrages, et que, si elle me commandait le contraire, je ne me sentais pas le courage de lui obéir. La conférence fut renvoyée à un autre jour, et je retournai sur-lechamp à Paris.
A peine fus-je descendu de cheval qu'une de ces bonnes âmes que la vue du mal réjouit accourut m'apprendre que Pagolo Micceri avait loué une maison pour cette petite catin de Catherine et pour sa mère, qu'il y allait continuellement, et qu'en parlant de moi il disait avec force moqueries : — « Benvenuto avait donné la brebis à garder au loup, croyant qu'il ne la croquerait pas. Maintenant il se console avec ses bravades et croit que j'ai peur de lui. J'ai mis cette épée et ce poignard à mon côté pour lui montrer que mes armes coupent aussi, et que je suis Florentin comme lui, et de
plus, de la famille des Micceri, qui vaut cent fois mieux que celle des Cellini. » — Le coquin qui m'apporta cette nouvelle me l'assaisonna si bien, que je sentis aussitôt la fièvre m'empoigner : je dis la fièvre sans aucune métaphore. La rage indomptable qui s'empara de moi m'aurait peut-être étouffé, si je n'eusse imaginé de m'en délivrer en obéissant à son impulsion et en lui ouvrant l'issue que m'offrait l'occasion. — J'invitai mon ouvrier ferrarais, nommé Chioccia, à venir avec moi, et j'ordonnai à un valet de me suivre avec mon cheval.
Quand je fus arrivé à la maison du misérable Pagolo, je trouvai la porte entr'ouverte. Je vis qu'il avait au côté son épée et son poignard. Il était assis sur un coffre et avait un bras passé autour du cou de la Catherine. J'entendis qu'il parlait de moi avec la mère. — Tout à coup je poussai la porte, tirai mon épée et lui en mis la pointe sur la gorge sans lui donner le temps de penser que lui aussi avait une épée. — «Vil poltron, lui dis-je, recommande-toi à Dieu, car tu es mort. » — Alors il cria trois fois sans oser remuer : — «Ah ! maman, maman, au secours! » — - J'étais décidé à le tuer; mais à cette exclamation si bouffonne, la moitié de ma colère s'évapora. — Cependant j'avais recommandé à mon ouvrier Chioccia de ne laisser sortir ni la Catherine, ni la mère, parce que, si je tuais Pagolo, je voulais traiter de même ces deux prostituées. — Je tenais toujours Pagolo sous la pointe de mon épée et je le piquais un peu de temps en temps en lui adressant des menaces effroyables. — Enfin, ayant vu qu'il n'essayait point de se défendre le moins du monde, je ne savais plus que faire, et cette algarade me semblait devoir n'aboutir à rien, lorsque tout à coup je conçus l'idée de les forcer à se marier, et de compléter plus tard ma vengeance. — Une fois cette résolution prise, je dis à Pagolo : — « Ote cet anneau que tu as au doigt, poltron, et épouse-la, afin que je puisse ensuite me venger de toi comme tu le mérites. » — « Pourvu que vous ne me tuiez pas, s'écria-t-il aussitôt, je vous obéirai en tout. » — « Alors donc, repris-je, remets-lui ton anneau. » — J'écartai un
peu mon épée de sa gorge, et il lui passa l'anneau au doigt. — « Cela ne suffit pas encore, continuai-je, je veux que Ton m'amène deux notaires et qu'un contrat en règle sanctionne le mariage. » — Après avoir ordonné à Chioccia d'aller chercher les deux notaires, je me tournai vers Catherine et la mère, et je leur dis en français : — « Les notaires et des témoins vont venir. La première de vous qui soufflera un mot, je la tuerai sur place de même que les deux autres : ainsi donc, prenez garde à vous. » — Je dis ensuite en italien à Pagolo : — « Et toi, si tu oses faire la moindre objection à tout ce que je proposerai, dès le premier mot, je t'appliquerai tant de coups de poignard, qu'il ne te restera rien dans le ventre. » — « Pourvu que vous ne me tuiez pas, me répéta-t-il, je vous obéirai en tout. » — Les notaires et les témoins arrivèrent ; un contrat authentique et en bonne forme fut dressé : ma colère et ma fièvre se dissipèrent. Je payai les notaires et je m'en allai.
Le lendemain le Bologna vint à Paris exprès pour moi, et m'envoya chercher par Matteo del Nazaro. Je me rendis près de lui. Il m'aborda d'un air gai, me pria de le regarder comme un frère, et me jura qu'il ne parlerait plus jamais de la commande, parce qu'il reconnaissait parfaitement que j'avais raison.
Si je n'avouais point que j'ai eu des torts dans quelquesunes de ces aventures, on n'ajouterait point foi à celles où j'affirme que je me suis conduit comme je le devais. Je confesse donc que j'ai mal agi en me vengeant si étrangement de Pagolo Micceri. Si j'eusse pensé que ce fût un homme si veule, jamais assurément l'idée de cette honteuse vengeance ne se serait présentée à mon esprit. — Je ne me contentai pas de l'avoir obligé à se marier à cette infâme petite catin ; afin de rendre ma vengeance complète, je faisais venir chez moi la Catherine et je la dessinais. Je lui donnais vingt sous par jour. Comme il fallait qu'elle posât nue, elle exigeait en premier lieu que je lui remisse son argent d'avance, et, en second lieu, une excellente collation; mais, en troisième lieu, pour me venger, je couchais avec elle, et
je me moquais d'elle, de son mari et des terribles cornes que je faisais à celui-ci. Enfin, en quatrième lieu, je la forçais de poser durant des heures entières dans les attitudes les plus fatigantes, ce qui lui déplaisait autant que cela me divertissait. Comme elle avait des formes magnifiques, j'en tirais infiniment d'honneur. — Quand elle vit que je n'avais plus pour elle les mêmes égards qu'avant son mariage, elle en fut très-irritée et commença à murmurer. Elle se mit ensuite, selon l'usage de France, à me menacer de son mari, qui était entré au service du prieur de Capoue, frère de Piero Strozzi. Dès que je l'entendis parler de lui, une indicible rage m'assaillit. — Néanmoins, je la contins de mon mieux, en songeant que je ne pouvais trouver pour mon art un modèle qui me convînt mieux qu'elle. Et je me disais : — « Je jouis ici d'une double vengeance. D'abord, Catherine "est la femme légitime de Pagolo; il ne s'agit donc point de cornes imaginaires comme celles qu'il me faisait quand elle était ma catin. Puis, outre cette signalée vengeance, j'en tire une seconde de Catherine, en la forçant à rester dans des poses si extraordinaires et si pénibles, dont il résulte pour moi non-seulement du plaisir, mais encore de l'honneur et du profit. Que puis-je désirer de plus? » — Pendant que j'établissais ce compte, cette ribaude redoubla d'injures, se mit à parler de son mari, et fit si bien que je finis par ne plus écouter la voix de la raison. — Enflammé de colère, je la saisis par les cheveux et je la traînai dans la chambre en la rouant de coups de pied et de coups de poing, jusqu'à ce que la fatigue m'obligeât de m'arrêter. Nous étions dans un endroit où personne ne pouvait venir à son secours. Quand je l'eus bien rossée, elle jura de ne plus jamais reparaître chez moi. — Je craignis d'abord d'avoir eu grand tort de la maltraiter ainsi. Je croyais avoir perdu un modèle qui m'offrait d'admirables moyens de me distinguer; et, d'un autre côté, en la voyant toute couverte d'écorchures, de contusions et d'enflures, je pensais que, lors même qu'elle reviendrait, il faudrait que je la fisse soigner au moins pendant quinze jours avant de pouvoir m'en
servir. — Toutefois, je lui envoyai, pour l'aider à s'habiller, une vieille et excellente servante nommée Ruberta. Cette brave femme porta de nouveau à ma petite ribaude une collation; puis elle mangea avec elle du porc salé rôti dont elle employa la graisse à lui frotter ses meurtrissures. Lorsque la Catherine se fut ensuite habillée, elle partit en blasphémant et en maudissant tous les Italiens et le roi qui les gardait à son service. Enfin, elle ne cessa de pleurer et de maugréer jusque chez elle. A coup sûr, cette première fois, je m'imaginai que j'avais très-mal fait d'agir de cette façon.
— Ma Ruberta ne m'épargna pas les reproches. — « Vous êtes bien cruel, me disait-elle, d'avoir battu si effroyablement une si belle fillette. » — Pour m'excuser, je lui racontai les coquineries que Catherine et sa mère m'avaient faites quand elles demeuraient avec moi; mais la Ruberta me répliqua : — « Ce n'est rien; n'est-ce pas la coutume ici? Ignorez-vous donc qu'en France on ne rencontre pas un mari qui n'ait ses petites cornes? » — A ces mots, je me misa rire, et je dis à la Ruberta d'aller chercher des nouvelles de Catherine, car je désirais vivement l'avoir pour terminer mon ouvrage. Ma Ruberta trouva encore un moyen de me sermonner. — « Vous ne savez pas vivre ! s'écria-t-elle, à peine sera-t-il jour quelle accourra d'elle-même; si, au contraire, vous envoyez chez elle, elle tranchera du grand et ne voudra pas venir. » — Le lendemain, en effet, la Catherine frappa à ma porte avec tant de fureur, que je courus moi-même voir si c'était un fou ou quelqu'un de la maison. Dès que j'eus ouvert, cette imbécile se précipita à mon cou, m'étreignit dans ses bras, m'embrassa et me demanda si j'étais encore fâché contre elle. Je lui répondis que non. — « Eh bien alors, reprit-elle, donnez-moi un bon déjeuner. »
— J'y consentis, et je mangeai avec elle en signe de réconciliation. Je me mis ensuite à la dessiner, mais une séance amoureuse interrompit le travail ; puis, précisément à la même heure que la veille, elle me taquina au point que je fus encore forcé de la rosser d'importance. — Les mêmes scènes se renouvelèrent durant plusieurs jours ; elles se res-
semblaient comme les épreuves qui sortent d'un même moule, et ne variaient que du plus au moins.
Sur ces entrefaites, j'achevai ma figure à mon grand honneur. Je dus songer à la jeter en bronze. Cette opération m'offrit des difficultés qu'il serait intéressant au point de vue de l'art de raconter, mais je m'en abstiens, de peur d'être entraîné trop loin. Il me suffit de dire que ma statue vint très-bien et que jamais fonte ne fut plus belle.
Tout en m'occupant de cet ouvrage, je consacrai chaque jour quelques heures au Jupiter et à la salière. Comme la plupart de mes ouvriers étaient bien plus capables de travailler à cette dernière, elle ne tarda pas à être terminée. Je la portai aussitôt au roi, qui était revenu à Paris. — Ainsi que je l'ai noté plus haut, cette salière était de forme ovale, toute en or ciselé, et avait environ deux tiers de brasse de dimension. En parlant du modèle, j'ai déjà dit que j'avais représenté l'Océan et la Terre, assis tous deux les jambes entrelacées, par allusion aux golfes qui pénètrent dans les terres et aux caps qui s'avancent dans la mer. — J'avais placé un trident dans la main droite de l'Océan, et dans la gauche une barque d'un travail exquis, destinée à recevoir le sel. — Au-dessous du dieu étaient quatre chevaux marins, qui n'avaient du cheval que la tête, le poitrail et les jambes de devant. Les queues de poisson qui terminaient leurs corps s'entremêlaient gracieusement. — L'Océan était assis sur ce groupe dans une attitude remplie de fierté. Une foule de poissons et d'autres animaux marins nageaient autour de lui, et fendaient des vagues recouvertes d'un émail exactement de la couleur de l'eau. — La Terre, sous les traits d'une belle femme nue, tenait de la main droite une corne d'abondance, et de la gauche un petit temple d'ordre ionique, délicatement ciselé, propre à renfermer le poivre. Au-dessous de cette figure étaient rassemblés les plus beaux animaux que produise la terre. Une partie des rochers qui se trouvaient près d'elle était émaillée ; j'avais laissé l'autre en or. — Ce groupe était encastré dans une base d'ébène, dans l'épaisseur de laquelle j'avais ménagé une doucine ornée de
quatre figurines d'or en demi-relief. Elles représentaient la Nuit, le Jour, le Crépuscule et l'Aurore, et étaient séparées Tune de l'autre par les quatre Vents principaux, ciselés et émaillés avec tout le soin et le fini imaginables. — Quand je mis cette salière devant les yeux du roi, il poussa un grand cri d'étonnement et ne put se lasser de la contempler. Il m'ordonna ensuite de la garder chez moi jusqu'à ce qu'il me dît ce que je devais en faire. Je la remportai donc. — J'invitai de suite plusieurs de mes intimes amis à un dîner qui fut des plus gais, et où la salière figura au milieu de la table; nous fûmes les premiers à nous en servir. — Après la salière, je continuai de travailler au Jupiter d'argent et à un grand vase enrichi d'élégants ornements et d'une foule de figures, dont j'ai déjà parlé.
A cette époque, le peintre Bologna persuada au roi qu'il serait bon que Sa Majesté l'envoyât à Rome, avec des lettres de recommandation pour qu'il pût mouler les plus beaux antiques : le Laocoon, la Cléopâtre, la Vénus, le Commode, la Zingana et l'Apollon. Ce sont vraiment les plus belles statues qu'il y ait à Rome. Il dit au roi que, quand Sa Majesté connaîtrait ces merveilleux chefs-d'œuvre, elle serait alors seulement en état de parler sur l'art, parce que tout ce qu'elle avait vu de nous autres modernes était bien loin de la perfection des anciens. Le roi lui accorda tout ce qu'il demandait. Voilà comment décampa ce damné animal. N'ayant pas osé entrer en concurrence avec moi, il eut recours à cet expédient lombard, et chercha à déprécier mes ouvrages en se faisant mouleur d'antiques. Mais, bien que les statues qu'il rapporta fussent parfaitement moulées, il obtint un résultat absolument contraire à celui qu'il espérait, ainsi que nous le raconterons en temps et lieu.
Après avoir définitivement congédié cette coquine de Catherine, dont le pauvre diable de mari avait quitté Paris, je voulus achever de réparer ma nymphe de Fontainebleau, qui déjà était jetée en bronze, et modeler les deux Victoires qui devaient occuper les angles de l'hémicycle de la porte. — Dans ce but, je pris une pauvre fillette âgée de quinze
ans environ. Elle était superbe de formes et un peu brune de peau. Comme elle avait l'humeur sauvage et taciturne, des allures d'une vivacité extrême et un regard farouche, je l'appelais Scozzone {casse-cou) : son véritable nom était Jeanne. Grâce à elle, je menai à bonne fin ma nymphe de Fontainebleau, en bronze, et mes deux Victoires. Elle était pure et vierge; je la rendis enceinte. Elle accoucha d'une fille à la treizième heure du jour, le 7 juin 1544 ; j'avais donc alors précisément quarante-quatre ans. Je donnai à l'enfant le nom de Constanza ; messer Guido Guidi, médecin du roi et mon ami intime, ainsi que je l'ai noté plus haut, fut son seul parrain ; car, en France, l'usage est de n'avoir qu'un seul compère et deux commères. Ces deux dernières furent la signora Maddalena, femme de messer
Luigi Alamanni, gentilhomme florentin, et admirable poète, et une grande dame française, femme de messer Ricciardo del Bene, riche marchand florentin. — Autant que je m'en souviens, Constanza fut le premier enfant que j'eus. Je la dotai d'une somme dont se contenta une de ses tantes à qui je la confiai : depuis, je n'en ai jamais entendu parler. Je travaillais sans relâche, de sorte que mes ouvrages étaient fort avancés : le Jupiter et le vase étaient presque terminés ; la porte commençait à déployer ses beautés. — Sur ces entrefaites, le roi vint à Paris. — Nous n'avions pas encore passé l'année 1543, bien que la naissance de ma fille, que j'ai déjà notée, n'ait eut lieu qu'en 1544; si j'en ai parlé, c'est que l'occasion s'en est présentée, et que j'ai voulu en profiter pour ne pas mêler le récit de cet événement à celui de choses plus importantes. — Dès que le roi fut arrivé à Paris, il se rendit chez moi, où se trouvaient assez d'ouvrages en bon train pour contenter la vue : aussi en témoigna-t-il autant de satisfaction que je pouvais le désirer, après les fatigues que j'avais endurées. — S'étant rappelé aussitôt que le cardinal de Ferrare ne m'avait donné ni pension ni rien de ce qu'il m'avait promis, il dit à voix basse à son amiral que le cardinal s'était mal conduit en agissant ainsi ; mais qu'il voulait réparer cela, parce qu'il voyait que
j'étais peu parleur et capable de partir un beau jour sans souffler mot. Là-dessus, il se retira. — Après son dîner, il chargea le cardinal d'ordonner au trésorier de l'épargne de me remettre au plus tôt sept mille écus d'or, en trois ou quatre payements, à son gré, pourvu qu'il n'y manquât pas. Sa Majesté ajouta même : — « J'avais confié Benvenuto à vos soins et vous l'avez oublié. » — Le cardinal répondit qu'il obéirait avec plaisir à Sa Majesté; mais sa malignité m'empêcha de profiter de la bonne volonté du roi. — A cette époque, la France était de plus en plus en proie aux calamités de la guerre : l'Empereur marchait sur Paris à la tête d'une armée formidable. Le cardinal, sachant qu'il y avait pénurie d'argent dans le royaume, saisit cette occasion pour parler de moi au roi, et lui dire : — « Majesté sacrée, j'ai pensé agir pour le mieux en ne faisant pas délivrer les sept mille écus à Benvenuto, d'abord parce que maintenant on a trop besoin d'argent, ensuite parce qu'une si grosse somme serait cause que vous perdriez plus tôt cet artiste. En effet, il se croirait riche, achèterait des biens en Italie, et, une fois que la fantaisie l'en prendrait, il vous quitterait avec plus de facilité. Il me semble que, si Votre Majesté veut le garder plus longtemps à son service, il vaudrait mieux qu'elle lui donnât quelque chose dans son royaume. » — Le roi sembla approuver ces raisons, parce qu'il était à court d'argent ; mais, comme il avait le cœur haut placé et vraiment digne d'un prince tel que lui, il vit bien que le cardinal avait agi ainsi plus pour se mettre en relief que par prévision des besoins du royaume. Je le répète donc, bien que le roi eût paru trouver bonnes les raisons du cardinal, il les condamnait dans le fond de son âme : aussi, dès le lendemain de son arrivée à Paris, vint-il chez moi sans que je l'en eusse sollicité. — J'allai à sa rencontre et je l'introduisis dans plusieurs ateliers où se trouvaient des ouvrages de différents genres. — Je commençai par les moins importants; puis je le menai devant une foule de bronzes d'une dimension qui surpassait tout ce qu'il avait jamais vu. Je lui montrai ensuite le Jupiter d'argent qui était presque
terminé, ainsi que ses magnifiques ornements. Il l'admira plus que ne l'aurait fait toute autre personne, à cause d'un terrible désappointement qu'il avait éprouvé quelques années auparavant. — Lorsque l'Empereur, après la prise de Tunis, traversa Paris avec le consentement de François Ier, ce dernier, voulant lui offrir un présent digne d'un si grand prince, fit exécuter en argent un Hercule, exactement de la dimension de mon Jupiter. Par malheur cet Hercule, de l'aveu même du roi, était la plus laide chose qu'il eût jamais rencontrée. Il s'en plaignit aux artistes parisiens qui l'avaient fabriqué ; mais ceux-ci, qui se donnaient pour les plus habiles gens du monde, persuadèrent à Sa Majesté que l'on ne pouvait rien faire de mieux en argent, et ils eurent l'audace d'exiger deux mille ducats pour leur sale travail : aussi dès que le roi aperçut ma statue, fut-il grandement étonné de son fini, auquel il était loin de s'attendre. Dans son équité, il jugea que mon Jupiter méritait deux mille ducats. — « Les auteurs de l'Hercule, dit-il, n'avaient point d'appointements, Benvenuto au contraire a environ mille écus par an ; si, outre ce salaire, je lui donne deux mille ducats d'or, il peut certainement me faire le Jupiter. » — Je le menai alors voir d'autres ouvrages en or et en argent et plusieurs modèles nouveaux.
Enfin, quand Sa Majesté fut sur le point de partir, je découvris dans le pré du château mon grand colosse. Le roi en fut émerveillé au plus haut degré. 11 se tourna aussitôt vers l'amiral, qui se nommait monseigneur d'Annebaut, et lui dit : — « Puisque Benvenuto n'a rien reçu du cardinal, il faut que nous prenions soin de lui sans tarder davantage, d'autant plus qu'il s'obstine à ne rien demander ; car ces gens qui ne réclament rien pensent que leurs ouvrages parlent pour eux. Donnez-lui donc la première abbaye vacante, et si elle ne rapporte pas deux mille écus de rente, donnezlui en deux ou trois qui produisent ce revenu : ce sera pour lui la même chose. » — Ayant entendu tout ce que le roi avait dit, je m'empressai de le remercier comme si j'eusse déjà tenu l'abbaye. Je lui déclarai qu'aussitôt que ses ordres
auraient été exécutés, je travaillerais pour lui sans vouloir recevoir ni récompense ni salaire d'aucun genre, jusqu'à ce que, vaincu par la vieillesse, je ne songeasse plus qu'à me reposer de mes fatigues et à vivre honorablement de la rente qu'il m'accordait, en m'estimant heureux d'avoir servi un si grand prince. — A ces mots, le roi me répondit d'un ton vif et joyeux : — « Ainsi soit fait; >/ — puis il se retira.